Youri m’apprend que Frédérick Leboyer est mort. Il est touché... Son livre « Pour une naissance sans violence » a marqué son rapport à notre profession. 
Oui il est mort. Et alors ? … Il était vieux…
Je refuse de prendre le temps pour… cette « histoire »… Je ne suis pas touchée.
Le soir je me surprends à rassembler ses livres… Au milieu des passages épars, une émotion profonde naît. Que je ne comprends pas. 
Ses mots me rassemblent. Je suis au bon endroit. Ici maintenant. Ici la sage-femme en moi. Ici la femme en moi.
Il écrit mes rires-sourires et mes larmes aux mille naissances. La distorsion du temps. La profonde justesse de la présence à ce qui est quand on naît. Je suis née plusieurs fois. Ils sont nés mille fois.
 
« Obscurité, ou presque, silence…
Une paix profonde s’installe, sans même qu’on y prenne garde.
Et le respect avec lequel il convient d’accueillir le voyageur qui arrive, le bébé.
Dans une église, on ne crie pas. D’instinct on baisse la voix. S’il est un lieu saint, c’est ici.
Pénombre, silence, que faut-il encore ?
De la patience. Ou plus exactement l’apprentissage d’une grande lenteur. Voisine de l’immobilité.
Faute d’accéder à cette tranquillité intérieure, on ne peut espérer le succès. On ne peut communiquer avec un bébé.
Accepter cette lenteur, s’en pénétrer, se ralentir, est encore un exercice, demande une préparation.
Tant pour la femme que pour ceux qui l’assistent. 
Pour réussir, il faut comprendre, une fois encore, de quel monde étrange vient le bébé.
C’est centimètre par centimètre, ou moins encore, qu’il avançait dans sa descente aux enfers. Avec des mouvements qui, ayant de moins en moins d’amplitude, n’en emmagasinaient que plus de force, accumulant, en quelque sorte, une énergie considérable.
Faute de faire l’expérience dans son propre corps de cette extrême lenteur, impossible de comprendre la naissance. Impossible de rencontrer le nouveau-né.
Pour que cette compréhension, cette rencontre se fassent, il faut sortir du temps. Sortir de « notre » temps, de l’habitude, du goût tout personnel que nous avons de son écoulement, de sa durée précipitée.
Notre temps et le temps du nouveau-né sont presque inconciliables.
L’un est d’une lenteur proche de l’immobilité.
L’autre, le nôtre, est agitation voisine de la frénésie. 
Du reste, nous ne sommes jamais « là ». Nous sommes toujours ailleurs. Dans le passé, nos souvenirs. Dans le futur, nos projets. Nous sommes toujours avant ou après. 
« Maintenant », jamais. 
Pour rencontrer le nouveau-né, il faut sortir de notre temps qui court furieusement. 
Voilà qui semble encore impossible.
Comment sortir du temps, ce flot furieux ?
Très simplement.
Il suffit d’ « être là ».
« Etre là », comme s’il n’y avait plus de futur, plus d’ «après ». La seule idée qu’il faut que la chose se termine, qu’un autre rendez-vous attend, tout est faussé. 
Il faut « être là » comme à la fin des temps. Et c’ « est » la fin des temps.  Puisque c’en est le commencement. 
Une fois encore, tout est très simple. Et apparemment impossible. 
Comment concilier l’inconciliable, faire se rencontrer zéro et l’infini ?
Par une attention passionnée.
L’observateur découvre le nouveau-né, qu’en fait il n’avait jamais vu. Il en éprouve une telle surprise…qu’il oublie tout. Lui-même compris.
Il disparaît !
Plus d’observateur !
Il ne reste que le bébé.
Cette ancienne, cette éternelle et illusoire division de celui qui regarde et de la chose regardée a cessé.
Il ne subsiste que cet enfant que l’on contemple. Non pas avec ce qu’on en sait, qu’on a appris, qu’on nous a dit, qu’on en a lu. On le contemple tel qu’il est.
On le regarde. Ou mieux, on se laisse envahir par lui sans référence. Sans préjugés. En toute innocence. En toute nouveauté.
On devient « lui ».
L’accoucheur est redevenu nouveau-né
Il a revécu son obsession, il a revécu sa naissance. Il a retrouvé sa pureté.
Sans le savoir, il est sorti du temps.
Il est, avec l’enfant, sur le seuil de l’éternité. »
 
(Pour une naissance sans violence, F. Leboyer)
 
 
Cette « histoire »… Comme à chaque fois, cette sensation que ma vie est téléguidée. Et chaque fois revient entre autre ce Leboyer.  Et chaque fois me plonge dans ce sentiment d’appartenir à quelque chose de plus grand, qui dépasse ma petite volonté..
 
Je suis née avec en cadeau Leboyer. Shantala : Gloria masse son bébé. Je ne l’ai appris qu’il y a peu, elle vit  alors à Calcutta chez Léo et Françoise Jalais. 
J’ai 20 ans et je me retrouve en Inde, au Bengale. Françoise Jalais me met entre les mains Frédérick Leboyer et parle avec des mots que je ne comprends pas.. et d’un ashram et d’un maître..  J’entends quand même : Anne tu es faite pour être sage-femme.
 
« Aux Indes et au Bengale en particulier,
ce Bengale, qui, à présent, m’est devenu si cher, 
la fin de la journée
est un moment grandiose.
Le soleil
rouge, épuisé par ses labeurs du jour
a plongé derrière l’horizon
les oiseaux l’ont salué
comme à l’aurore
chantant une fois encore
comme des fous.
Et voilà qu’ils se taisent.
La grande chaleur s’est dissipée.
Tout se détend, tout s’apaise.
Au loin les paons lancent leur appel nostalgique.
Et ces « Léon ! Léon ! » font sentir, 
venant comme de si loin, 
combien la terre est vaste. »
 
(Portrait d’un homme remarquable, F. Leboyer)
 
 
Dix ans, douze ans plus tard, il faut être habité d’une intention assez forte pour se tenir debout sans heurts face au mari-gynéco-père et aux salles de naissances même les plus humaines. Pour une histoire de cordon, des premiers souffles, j’y reviens à cette « histoire ». Mais pourquoi tiens-je tant à laisser ce cordon battre, accompagner ce bébé entre deux mondes ? Jusqu’à ce que lien mort on se sépare. La mère se laisse habiter par ces mots–vagues. Leur ressac berce mes peurs, parle à mon coeur et porte « mes » naissances Paul-Daya, Adèle-Sita.
 
« Que de chemin nous avons fait !
Nous sommes sortis des eaux, nous avons pris pied sur terre.
Le sombre domaine du poisson, de l’horizontalité, nous l’avons quitté.
La terre nous porte. 
Quelle surprise !
Elle nous porte, oui, mais aussi elle nous tient. 
Comme nous sommes lourds !
Il faut ramper. 
Le ciel est là, pourtant. 
De lui la lumière nous vient, 
c’est elle qui nous appelait
c’est d’elle que nous tenons la vie.
C’est elle qui nous force à nous dresser vers lui.
Cette route longue, longue, longue, 
qui mène du minéral à l’homme, 
c’est celle que refait tout enfant
en naissant. »
 
Aujourd’hui, 2 ans après que mon oreille n’accroche sur l’énigmatique mot Adhyatma yoga, je relis ces textes. Je suis surprise d’entendre les mots sous les mots. Ce qu’il y a de sage. Les profondeurs qui se relient..
 
« Malgré les apparences, 
rien ne change.
Et c’est toujours d’Orient
que la lumière nous vient.
Sans Sw. et sans l’Inde
ce livre n’aurait jamais été écrit.
L’idée ne m’en serait
pas même venue.
C’est en humble hommage
qu’il leur est dédié.
J’essaie d’acquitter une partie
de ma dette.
Et tâche de rendre un peu
pour tout ce que j’ai reçu. »
 
(Pour une naissance sans violence, F. Leboyer)
 
 
Ici ce soir, j’ai le sentiment d’être à ma place.
Merci
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