
Deux peintres prestigieux et célèbres vivaient en Chine à l’époque de la dynastie Yuan ( au 14e siècle) : Li Chih-sing et Jen Jen fa. La qualité de leur peinture et leur grandeur respective faisaient l’objet de disputes et de discussions passionnées, si bien que l’empereur lui-même décida de trancher le débat. Il proposa à chacun de peindre un paysage sur les parois opposées d’un grand salon de son propre palais. Durant des mois, les deux peintres travaillèrent sans relâche, séparés par deux rangées de doubles rideaux noirs.
Vint le jour de l’inauguration. Suivi de toute sa cour de dignitaires, de poètes et de philosophes, l’empereur admira, pour commencer, le paysage de Li Chih-sing. Le spectacle qui s’offrit devant lui le bouleversa à tel point qu’il s’écria tout haut : " Il est impossible qu’un être humain puisse dépasser une telle perfection ! Si cela était, je lui ferais don de toute une province !"
On écarta alors le grand rideau noir. Mais ce ne fut qu’un cri de stupéfaction. Sur le mur d’en face se reflétait, dans une transparence et une lumière admirable, le tableau du premier peintre. Durant des mois, Jen Jen fa s’était en effet ingénié à polir son propre mur, de sorte qu’il devînt aussi brillant et transparent qu’un miroir. Mais, en vérité, ce n’était plus un tableau. Le salon n’existait plus, c’était la nature elle-même, mystérieuse et profonde avec ses vallonnements et ses arbres, ses rochers et ses lumières infinies que l’empereur et sa suite avaient devant les yeux.
Quand il revint de sa stupéfaction, le souverain appela le maître : " Que ma parole soit tenue, je vous fais don à vie de ma plus belle province!"
Jen Jen fa s’inclina profondément devant l’empereur et le remercia vivement, mais il déclina l’offre. " Mon royaume est plus grand qu’une province" dit-il. Alors, lentement, il se dirigea vers le mur où se reflétait le paysage. On le vit s’y avancer comme si le paysage était parfaitement réel, y cheminer, puis disparaître derrière un grand rocher.
Aussitôt la prodigieuse magie cessa. Abasourdis, l’empereur et sa suite ne virent plus devant eux qu’un mur de briques rouges parfaitement opaque, et jamais on ne revit le maître Jen Jen fa.
Extrait du livre de Eric Edelmann : "Plus on est de sages, plus on rit"













