Auteur/autrice : Georges Morant

  •  » La vie vous donne le miel sur la lame de rasoir et le goût de miel se transforme en goût de sang dans la bouche »Swamiji

     

    (…) Arnaud m’a, à un moment de mon parcours où cela prenait pour moi un relief particulier, cité dans un entretien cette terrible parole de Swamiji. Je le revois mimant le geste de l’homme qui sent sa langue écorchée…

    Il ne s’agit donc pas de » jouir sans entraves », d’être de plus en plus satisfait à force d’accomplissement. Cela, c’est la version édulcorée, selon le mode imaginaire « bien- être/santé/épanouissement tous azimuts/ ». La version réelle inclut certes la satisfaction éventuelle et de toute façon passagère, mais aussi toute l’énergie, le temps, l’argent déployés pour satisfaire le désir, ainsi que ses conséquences, souhaitées ou redoutées. Nous autres êtres humains posons souvent des actes, qui en vérité ne sont que des « réactions »- voir la distinction de Swamiji entre « action » et « réaction » – dont nous ne sommes pas prêts à assumer les conséquences, ou en tout cas toutes les conséquences. L’approche que j’ai qualifiée de » tantrique » consiste à goûter l’intégralité, depuis les efforts déployés en tentant d’accomplir le désir,  jusqu’aux conséquences agréables, souhaitées ou non souhaitées. Si le goût de miel se transforme en goût de sang : je peux en témoigner, c’est un processus puissant! Dans cette perspective, il n’y a pas de place pour le mental de la victime. Si ma langue saigne, ce n’est pas parce que la vie s’acharne sur moi, j’ai en conscience léché le miel sur la lame…Bien sûr dans le fonctionnement mécanique, chacun se rue sur le miel en prétendant ignorer la lame, puis se lamente quand le sang se met à couler. J’insiste aussi sur le fait qu’il ne s’agit pas de morale au sens ordinaire du terme. Lécher le miel sur la lame n’est ni bien ni mal. Il s’agit juste de ce qui est et je  ne peux pas y échapper.

    Cette vision selon laquelle la vie nous donnerait toujours le miel sur la lame de rasoir peut paraître pessimiste et sombre. Pourtant, si l’image de Swamiji est … coupante, elle ne sous- entend pas qu’on ne savoure plus le miel. On peut voir cette loi de manière moins terrifiante en admettant qu’il y a toujours un concave et un convexe. Les parents qui se réjouissent d’accueillir un enfant se feront plus tard du souci pour cet enfant, sa santé, ses études, ses amours…Dès la naissance de l’enfant- et même avant, -surtout pour la femme-, ils auront des contraintes et désagréments qu’ils n’auraient pas connus sans enfants. Sans parler du fait que cet enfant peut avoir un accident, mourir, ou s’avérer cause de grandes souffrances pour ses parents. Est-ce à dire- comme le diront  certains- qu’il ne faudrait pas être parent? Voilà bien une conclusion amère et négative. La vie est ainsi, voilà tout. Le pire n’est pas toujours certain, mais toujours possible et, sans parler du pire, il y a toujours, toujours, un prix à payer.Un prix certes plus ou moins élevé selon notre destin. On devient parent pour la vie, au nom de la vie, laquelle est en elle-même un risque constant. Un enfant peut très bien s’avérer avant tout une source de contentement et de fierté pour ses parents. Mais croire qu’être parent ne serait qu’agréable serait, chacun en conviendra, une illusion. Il y aura forcément de l’agréable et du désagréable, la proportion variant. La lame sera plus ou moins coupante, le miel plus ou moins abondant, on sera plus ou moins habile dans la manière de lécher le miel…

    Gilles Farcet : « Une boussole dans le brouillard » page 119, 120, 121

    Un chemin spirituel : Pourquoi, comment et dans quel but?

  • La vague et l’océan – Gilles Farcet (1)

    « (…) l’égo est un mécanisme par lequel le sujet se fantasme comme possesseur, contrôleur et séparé

    L’égo n’est pas la vague, laquelle existe tant qu’elle existe : la vague naît, se déploie, se dissout. Elle a ses  caractéristiques » individuelles », en cela qu’elle est plus ou moins grosse, haute, puissante, dure plus ou moins longtemps…

    L’égo donc, n’est pas la vague ( qui dans cette image correspond à la personne, à la forme psycho physique) mais l’illusion sous l’emprise de laquelle la vague s’imagine avoir une existence indépendante de l’océan alors qu’elle en est une manifestation éphémère.L’égo est donc, non la vague en elle -même (la personne), mais la vague identifiée à son statut de vague, et le mental l’illusion qui la fait se croire autonome, séparée du tout qu’est l’océan. Ce n’est donc pas la vague en elle- même que la voie se propose de « détruire », mais son illusion de séparation.

    (…) L’égo, en tant que reconnaissance de la forme humaine différenciée, à laquelle va être donnée un nom et un prénom, est non seulement légitime mais indispensable. Là où les choses se gâtent, c’est que cette nécessaire reconnaissance du « moi » forme » s’accompagne d’une identification totale à la forme en question. La vague s’identifie totalement à sa forme de vague, avec ses caractéristiques individuelles, et par là même oublie sa nature océanique. Au lieu de s’éprouver elle -même en tant que forme légitime mais momentanée de l’indestructible Tout qu’est l’océan, elle se prend pour un phénomène autonome (…) la vague se sachant éphémère, redoute sa propre fin, le moment ou elle reviendra à l’océan…Cette peur conduit la vague à refouler le sentiment de sa finitude, à se fantasmer immortelle, tout en sachant que ce n’est pas le cas. La vague se croit propriétaire de la vague, détentrice de cette forme à laquelle elle s’identifie. Si on poursuit la métaphore, la vague a peur des autres vagues, ressenties comme autant de menaces plutôt que comme d’autres manifestations temporaires de l’unique océan. Confondant différence et séparation, elle se vit comme isolée et paradoxalement suprêmement importante. N’ayant au final pas d’autres perspectives que sa propre préservation, elle s’éprouve centrale. La vague identifiée à sa forme de vague est naturellement « vaguocentrée », pardon pour ce néologisme. Voilà donc pour ce qui concerne non pas tant l’égo que l’égocentrisme au sens technique du terme : l’illusion par laquelle le sujet, confondant différence et séparation, se fantasme propriétaire de la forme (  » mon corps, mon psychisme »), se revendique central, situé au centre de tout ( « tout tourne autour de moi » ) et s’imagine contrôleur (« en tant que centre du tout, je devrais pouvoir plier le tout à mes exigences »). C’est le fameux refus ce qui est. Nous parlons donc d’une illusion. l’égo en tant que forme n’est pas une illusion, mais l’égocentrisme, oui. l’illusion , c’est l’appropriation de la forme psychophysique.

    Le mental, c’est donc l’illusion égocentrique. Non seulement l’illusion elle-même, mais aussi l’articulation, l’élaboration et la justification de cette illusion.

    Car pour s’actualiser, se maintenir, se perpétuer, cette illusion a besoin d’échafauder tout un système. »

    A suivre

    Gilles Farcet, dans son dernier livre :  » UNE BOUSSOLE DANS LE BROUILLARD » page 153-154

     

  • L’iceberg écologique par Arnaud Desjardins – Commemoration et Replay

    Aujourd’hui, 10 aout, nous commémorons le départ d’Arnaud, il y a 8 ans.
    A ce titre, nous vous invitons à vous en souvenir selon vos modalités propres, méditation, silence ou lectures, en communion avec la cérémonie qui se tiendra à Hauteville et tout simplement avec la lignée, la Sangha.
    Et le groupe en séjour à la Bertais.
    C’est d’ailleurs du fait d’une fin de  séjour à la Bertais, avec les points d’organisation que cela entraine, qu’il n’a pas été possible cette année de convier les adhérents à cette journée spéciale.

    Nous avons trouvé opportun de publier en replay un article qui date d’il y a 11 ans, pratiquement au début de l’existence du blog.(01/05/2008)
    Des propos d’Arnaud extrait du DVD « paroles d’hommes » et qui évoquait déjà de manière prémonitoire toutes les menaces pesant sur notre humanité. Comme la Bertais a beaucoup réfléchi à ce sujet durant la saison passée, c’est une manière de concilier la vision et parole de notre maitre avec les préoccupations actuelles de la Sangha.
    (Mireille et Georges)

     titanic2.jpg

    Nous avons touché l’iceberg…Le réchauffement climatique jette un froid sur la survie de l’homme…Arnaud, nous partage sa vision…

    « Je suis convaincu que ce qui menace vraiment l’humanité, ce n’est pas le terrorisme, c’est la crise écologique. Le vrai péril, c’est celui dénoncé par les écologistes. Pas forcément les militants écologistes mais les spécialistes de certaines recherches.

    C’est un péril pour l’humanité beaucoup plus grand que le terrorisme qui est devenu aujourd’hui le bouc émissaire et qui permet de faire passer au second plan, largement au second plan, cette menace de destruction des conditions de vie même d’une vie humaine sur cette planète.

    Dans le livre très bien fait de Nicolas Hulot « le syndrome du Titanic » où Nicolas Hulot utilise très habilement sa notoriété pour plaider la cause de l’écologie, il dit : « Nous fonçons tout droit sur l’iceberg », et moi je dis qu’en fait, on a déjà heurté l’iceberg. L’instant qui a suivi le choc, les passagers, l’équipage n’ont pas immédiatement compris l’ampleur du dégât et, selon moi, beaucoup de gens le sentent. Comment se fait-il que sur la fréquentation des salles de cinéma il y ait eu un phénomène très particulier de succès du film Titanic ; que certaines personnes aient été voir ce film deux fois, trois fois, dix huit fois; ce qui n’est pas courant même pour des films très appréciés qu’on voit une deuxième fois ou qu’on achète en dvd.

    Je suis convaincu que ça correspond à une crainte, une inquiétude très profonde que les gens sentent du point de vue de la manière dont l’humanité s’est engagée sur cette civilisation industrielle et technique,que de tels effets négatifs, la catastrophe va se produire. »

    Paroles du dvd  » paroles d’hommes »

    Certains commentaires datent de la diffusion de l’article, mais rien n’empêche d’en ajouter de nouveaux et nous vous en convions (NDLR).

     

  • Silence…

    Être présent à La Présence
    Grâce au silence
    Ouvre les portes de la Conscience

    Cela, danse dans l’espace invisible, source si bien cachée, recouverte, voilée, que je passe la plupart de mon temps à L’oublier
    Cela, La Présence se présente comme quelque chose de très inhabituelle
    Le déclencheur de la prise de conscience est le silence
    C’est Lui, qui permet à la Présence de se dessiner, de se frayer un chemin, une ouverture
    Le silence fait sauter les verrous d’une réalité dite normale, conventionnelle
    C’est comme si, dans ces moments-là, une sorte de septième sens naissait
    Le silence est l’ami, le messager privilégié qui donne accès à cette ouverture

    Tout à coup, en un instant, Cela se révèle
    L’atmosphère change de climat, une grande douceur enivrante imprègne tout l’environnement
    La frontière de la séparation s’évanouit
    Il ne reste qu’Être
    Source de tout

    Dans ces instants, si précieux, le « je » dit normal, existentiel, est très conscient de cette ouverture
    En même temps, il, ce « je » se sent disparaître. Il se sent très nettement moins attaché, collé à une réalité conventionnelle
    Il se souvient d’un trésor caché

    L’appel de Cela à Être, simple, vertical, est particulièrement agréable, bon, heureux
    Un nouvel horizon se dessine
    L’esprit fait de la magie
    Dans ces instants précieux, l’esprit transforme tout
    Ce qui semblait, dur, figé, conceptuel, établi, s’évanouit
    Le silence règne en maître
    La réalité « normale » bascule dans une autre dimension, quelque chose qui n’a rien d’extraordinaire, de supra normal, mais qui en même temps, propulse le témoin de ces merveilleux instants au sein de cette Présence souveraine, radieuse, dans une grande paix

    Le silence est la clé de voûte de la voie
    Le silence est la porte du ciel
    Il ouvre vers les mondes invisibles
    Le silence dénoue les nœuds
    Ouvre grand toutes les frontières
    Le silence abolit toute séparation
    Est chemin vers l’union
    Le silence est une des merveilles du monde spirituel
    Le silence est la source bienveillante de toute existence
    Le silence, soutient, guérit, réconcilie
    Au sein du silence, « je » est appelé à disparaître, laisser la place à tellement plus grand
    En ces instants bénis, privilégiés, c’est bon, très heureux, de se sentir ainsi, serré dans les bras d’un Mystère si bienveillant
    En ces instants, vous savez de source sure, qu’il est là votre Ami le plus cher

    Quand l’infini souffle le Réel
    Dessine la ligne de l’inconnu
    Touche l’invisible
    Il nous appelle à être
    Ce que vraiment nous sommes
    En présence de la Présence
    Jaillit la source de tous les possibles

  • Kaivalya Upanishad – strophe 19

    mayi eva sakalam jâtam

    mayi sarvam pratisbthitam

    mayi sarvam layam yâti

    tad brahmâdvayam asmy aham

    Tout naît de Moi,

    Tout existe en Moi,

    En moi tout se dissout.

    Ce Brahman, Un sans second

    Je suis.

     

    L’idée principale de cette strophe est évoquée par ce titre : La réponse

    La réponse à la fameuse question (Qui suis-je), la clé de la connaissance est là : au moment même où l’aspirant réalise son union parfaite au Brahman, où tout est Un, à jamais, et où il peut dire, sans l’ombre d’un doute :  » Je suis cet Un ». En d’autres mots, le disciple réalise qu’en lui se retrouvent les trois grands aspects divins, et il peut dire :

    • Je suis Brahmâ, le Créateur (« tout naît de Moi »),
    • Je suis Vishnu, le Conservateur (« tout existe en Moi »),
    • Je suis Shiva, le Destructeur( » en Moi tout se dissous »).

    Cette révélation doit s’opérer au cœur du jiva. Sa signification est totalement vide tant qu’elle n’est pas réalisée, de l’intérieur, tant qu’elle ne correspond pas à un état d’union « mystique ». Car alors ces mots ne peuvent être prononcés qu’en toute humilité, comme une prière, un mantra, à ne réciter que dans leur langue originale, le sanskrit :

    tad brahmâdvyayam asmy aham

    Ce Brahman, Un sans second, je suis!

     

    Traduction d’après Paul Deussen
    Traduction française de Roberto Caputo

  • Kaivalya Upanishad – strophe 20

    anor anîyan aham eva tadvan mahân aham

    vishvan idam vicitram

    purâtano’ham purushho’ham

    shivarûpam asmi

    Plus subtil que l’infime,

    Je suis aussi le plus grand,

    Je suis cet univers diversifié,

    Je suis l’Ancêtre, je suis l’Esprit,

    Je suis le Seigneur, je suis le Doré,

    J’ai pour forme shiva

    Qui – suis-je ? (suite)

    Celui qui a réalisé parle ainsi à la première personne, tel Shiva Lui-même. De l’infiniment petit à l’infiniment grand, il ne trouve rien qui ne soit autre que lui. L’univers dans tous ces aspects,

    et ce qui est au-delà de l’univers présent et apparent, c’est lui : il s’affirme comme le Seigneur (Îsha), le Doré (biranmaya), et cette fois, il sait que sa forme est Shiva. Cette strophe est à comparer avec Katha Upanishad, 11, 20

    Shiva est bien sûr au-delà de toute forme, mais ici encore, c’est au sens même du mot Shiva qu’il est fait référence : de la forme du » Réalisé », n’émanent plus que la bienveillance et le bonheur.

    Traduction d’après Paul Deussen
    Traduction française de Roberto Caputo

  • Kaivalya Upanishad – strophe 18

     

    trisbu dhâmasu yad bhogyam

    bhoktâ bhogash ca yad bhavet

    tebbyo vilakshanab sâkshî

    cinmmâtro ‘ham sadâshivah 

    Ce qui apparaît dans les trois états :

    l’objet de l’expérience, l’expérimentateur

    Et l’expérience elle-même

    Je suis autre que tout cela.

    Je suis le Témoin, pure Conscience,

    Shiva à jamais

     

    L’idée principale de cette strophe est évoquée par ce titre : Le Transcendant

    Le « point de vue » (darshana) change à présent : ce n’est plus « je suis tout », mais « je ne suis ni ceci ni cela »,  » je suis au-delà de tout ». Cette approche permet de se « désidentifier » du jîva, de l’objet d’expérience et de l’expérience qu’il rencontre, de quitter l’identification exclusive à un seul individu qui ne se sent concerné que par un seul « moi », à l’exclusion de tous les autres. Dans ce point de vue, le rêveur se dissocie de tous les éléments contenus dans le rêve : il n’est même plus le personnage principal du rêve, il n’est plus concerné par tout ce qui s’y produit, il « n’y croit plus ».

    Le Témoin, la pure Conscience, voilà le Moi réel. Gagnant cette conscience, réalisant que ce Moi est son moi véritable, il devient Shiva, c’est à dire doté de ses attributs : « bienveillant, bienheureux, bénéfique, auspicieux ».

     

    Traduction d’après Paul Deussen
    Traduction française de Roberto Caputo

     

     

  • Kaivalya Upanishad – La solitude comblée

    (…) La Kaivalya Upanishad est un de ces plus purs joyaux du Vedânta : exposé concis, dense et limpide de la connaissance du Soi, elle relate la transmission initiatique de cette conscience, du maître au disciple, jusqu’à l’épilogue, où tous deux se confondent…ne faisant qu’un seul Soi (…)
    (…) Les mots de ces textes spirituels, comme celui-ci, peuvent avoir une fonction littéralement libératrice pour celui qui les entend au plus profond de lui-même. Ils peuvent conduire vers l’indispensable retournement « egocide », étant entendu que pour trouver notre identité véritable, l’usurpateur, qu’on appelle ego, doit s’effacer. Pour cela, la volonté (de l’ego), l’effort (de l’ego), l’ascèse (de l’ego) seuls ne suffisent pas : L’ego, ne peut seul s’annihiler : le basculement final dépend de la grâce – anugraha en sanscrit, arul en tamoul). Celle-ci ajoute au mystère : selon certains, l’énergie divine « descend » de manière imprévisible, soudaine et instantanée, mais, en réalité, la dualité n’étant qu’apparente, la Grâce baigne perpétuellement toutes choses : elle n’a pas d’autre « lieu » que le Soi…

    (…) Au cœur des textes védantiques se trouvent les Upanishad qui traitent, non des rituels, mais essentiellement de la pure connaissance métaphysique. Celle-ci, par définition, est hors de portée des sens, y compris du mental. Elle n’est « saisissable » que dans le cœur, dans la plus intime solitude, intuitivement. Son but est le Salut ou plus précisément la Délivrance, de préférence dès cette vie terrestre et pas seulement dans l’Au-delà, aussi prometteur soit-il…

    (…) Voici comment Paul Deussen, dans l’introduction à sa traduction, présente la Kaivalya Upanishad :
    « Cette Upanishad décrit l’ « Absoluité », c’est-à-dire l’état de l’homme qui, sur le voie du renoncement (tyâga), s’est libéré de tout attachement au monde et qui en conséquence, se connaît et se ressent uniquement en tant qu’essence divine, présente en toutes choses. La beauté de l’Upanishad éclate particulièrement à partir de la strophe 17, lorsque le disciple lui-même commence à parler, exprimant sa conscience de son identité avec Dieu…

     

    Strophe 17
    Jâgratsvapnasushupti âdi
    Prapancam yat prakâshate
    Tad brahmâbam iti jnâtvâ
    Sarvabandhaib pramucyate

    « Ce qui apparait et se développe
    Dans les états de veille,
    Rêve et sommeil profond,
    Tel est le Brahman que je suis » :
    Celui qui sait cela est libéré de tous les liens.

     

    L’idée principale de cette strophe est évoquée par ce titre : L’immanent

    A son tour, le disciple prend à son compte les affirmations sacrées, commençant par réaliser qu’il n’y a rien hors de lui-même : Rien de ce qui apparait ici-bas, dans quelque état que ce soit, n’est autre que le Brahman, l’unique absolu, essence de mon être. Je suis tout cela.
    Réaliser cette connaissance, signifie le soulagement suprême, tous les liens desserrent leur étreinte. Le disciple « réalise », exactement comme au réveil après un rêve. Dans le cas présent, le rêve peut se poursuivre, mais c’est à présent, un « rêve » éveillé : les liens aux objets des sens, qu’ils soient positifs (désir) ou négatifs (rejet, peur), sont dissous. L’attachement à soi même ayant disparu, il n’y a plus personne pour être « lié » à quoique ce soit. Êtres, objets, phénomènes, tout semble faire partie du soi de celui qui a réalisé. Plus rien à convoiter, rien à rejeter
    Tout ce qui est, est Soi-même.

    Traduction d’après Paul Deussen
    Traduction française de Roberto Caputo

  • citation du lundi (75)

     » Avant l’illumination, les montagnes sont des montagnes et les rivières sont des rivières ; au moment de l’illumination, les montagnes ne sont plus des montagnes et les rivières ne sont plus des rivières; après l’illumination, les montagnes sont de nouveau des montagnes et les rivières sont de nouveau des rivières. »
    Parole zen

    « (…) En vérité, le sens réel de cette phrase est celui-ci :  » les montagnes ne sont plus des montagnes et les rivières ne sont plus des rivières » signifie que nous ne sommes plus nous-mêmes, plus rien de notre univers habituel n’est notre univers habituel, nos points de repère ont disparu, nos habitudes mentales nous sont enlevées, nous ne savons plus qui nous sommes, nous ne savons plus où nous sommes, nous ne savons plus où nous allons.

    C’est pour cela qu’est partout affirmée la nécessité d’un gourou, d’un guide qui puisse nous accompagner jusqu’au seuil des grandes transformations intérieures que nous avons à vivre seuls, armés par l’enseignement que nous avons reçu, par les expériences que nous avons déjà faites, par les convictions que nous avons déjà acquises. (…) »

    Arnaud Desjardins

    Au-delà du moi  – A la recherche du Soi – volume 2 page 318

  • Silencio.

     

    Ici, le silence est encore plus puissant, plus intense que là où nous habitions avant
    L’inspiration m’avait quitté quelque temps
    Voilà, qu’à la faveur d’un déménagement, elle renaît de ses cendres
    L’inspiration, autant que je puisse tenter de la définir, survient quand, en fait, je ne suis plus aux commandes
    Quelque chose d’autre a pris possession de moi
    C’est une possession particulièrement agréable, quelque chose dont on ne voudrait en fait, jamais être séparé
    On est en état de bonheur plein, particulièrement satisfait, à l’aise, à l’écoute du Mystère
    On n’a plus vraiment le contrôle et on sait aussi que cela peut disparaître en un instant, tôt ou tard
    A ce moment-là, c’est très frustrant, parce que ce sentiment-inspiration est particulièrement agréable et même voluptueux
    On se sent particulièrement bien et même plus
    Alors,  il m’arrive d’avoir l’envie de décrire ce qui se passe
    Et là, le plaisir, la joie de le faire s’avère des plus difficiles, délicats, subtiles
    Parce qu’au fonds du fonds, ce que me propose, ce à quoi m’invite ce sentiment-inspiration
    A quoi cela est -il relié
    Et, à ce sujet, qui n’en est pas un, il n’y a pas photo
    L’inspiration parle d’abord et avant tout du silence, dernière marche avant ?
    Et là, en fait, il serait peut- être mieux que je me taise, m’arrête d’écrire
    Je ne le souhaite pas, parce que, dans ces moments inspirés, quelque chose en moi parle, écrit à propos du dernier mouvement avant la source, le Mystère ineffable, indescriptible de la Vie
    Il y a un aspect messager dans ce sentiment inspiration, même si le grand danger est la récupération par l’ego
    Cette possibilité de récupération est d’ailleurs stupide, puisque, comme je l’écrivais au début, je ne suis plus vraiment aux commandes
    Je suis dans un état délicieux, très heureux, sous la dictée
    Je suis traversé
    Ma carapace existentielle a cédé pour un temps sous la volonté de quelque chose de tellement plus grand, la source si mystérieuse, incroyable de la Vie

    Un dernier mot pour rire…Vous vous doutez bien, qu’en aucun cas, le silence ne pourrait, Lui, s’effondrer
    Alors, par les temps qui courent, c’est bon de l’écouter et surtout de l’entendre…

  • Être est notre seule identité

    (…) Ayant fait l’expérience de l’unité, n’étant plus attachés à leur histoire personnelle, les témoins du réel sont des êtres libres que l’on appelle en orient « éveillés » ou « réalisés » et dans la tradition chrétienne :  » morts à eux mêmes ». N’éprouvant plus aucune attente, ces êtres expriment l’amour de la vie d’une manière particulièrement intense, au point d’en devenir contagieux.

    On ne peut qu’éprouver une infinie reconnaissance pour ce qu’ils représentent comme force de révélation de notre nature essentielle et surtout comme dissolvant très efficace pour toute forme de croyance.

    Mais pour incarner cet amour, cette liberté, dans nos vies, sommes-nous prêtes à mourir à notre image ? Ou bien préférons -nous attendre le miracle d’une illumination soudaine ?

    Poser la question en terme de recherche, d’effort à fournir en vue d’un résultat, parait contradictoire avec le fait « d’être », qui est immédiat. Certains en tirent la conclusion qu’il n’y a rien à faire.

    Pourtant, il est indispensable de voir que cette nécessité d’une investigation sur la nature du moi s’impose dans la mesure où nous croyons à un moi autonome et séparé du monde. Il est donc très important de tenir compte de cette croyance puisqu’elle est à l’origine de notre recherche. Ainsi, il est impossible de faire l’économie de cette enquête sur le moi tant que cette croyance persiste. C’est un paradoxe inévitable à considérer. Plus nous serons authentiques avec nous-mêmes, c’est à dire plus nous serons cohérents avec notre identification à notre moi, plus cette croyance diminuera, jusqu’à disparaître complètement. C’est grâce à une soumission rigoureuse à ce paradoxe que l’identification sera alors vue comme une illusion.

    (…) Ce n’est qu’après être allé jusqu’au bout de l’investigation sur la nature du moi, que rétrospectivement, nous pourrons réaliser que toute cette recherche était elle-même le jeu de la conscience (…)

    (…) Mais rien, aucune situation, aucun effort ne peut provoquer la libération définitive de cette hypnose qui consiste à se prendre pour quelqu’un. Cela ne peut pas être le résultat d’une expérience quelle qu’elle soit, puisqu’il s’agit de ce qui permet à toute expérience d’avoir lieu..

    Extrait de :
    « Rien ne manque à cet instant »
    Tant que vous n’y ajoutez rien
    Editions Accarias – l’Originel
    Malo Aguettant

  • Le témoin

     

    Mireille et moi, au nom de toute la sangha, nous vous souhaitons de bonnes fêtes de fin d’année 2018 et

    une belle, heureuse, joyeuse année 2019.

     

    Et même, s’il est plus que probable que nous sommes à la lisière de périodes troublées, nous pouvons au moins être sûrs d’une chose, c’est que s’il y a bien une chose qui est indestructible, c’est le silence.

    Ce silence, dernière porte avant le Mystère, est en chacun(e) de nous. A nous de jouer, à nous de pratiquer. J’espère que je ne vous ai pas ennuyé avec ce court à propos

    Maintenant, place à l’article que nous vous proposons pour cette fin d’année.

    (…)Si vous cherchez de plus en plus profondément à l’intérieur de vous, vous découvrirez le Sujet ultime qui ne peut devenir objet de conscience pour rien, l’ultime conscience qui peut percevoir des phénomènes, mais qui, elle, ne peut être perçue par rien. On ne peut pas aller plus profond. Ce Sujet est conscient et, si ce Sujet n’est pas conscient de quelque chose, n’est pas conscient d’un objet, il est conscient de lui-même, conscient tout court. C’est une conscience non dualiste, qui dépasse la distinction du sujet et de l’objet et qui dépasse les trois termes : le connaissant, le connu et l’acte de connaissance qui les réunit. Si j’ai connaissance du micro, il y a le micro qui est connu, il y a moi qui suis le connaisseur et il y a une certaine relation entre nous qui est la connaissance. Il y a donc trois termes. Mais, s’il n’y a que le connaisseur ou que le Sujet, ces trois termes sont dépassés à l’intérieur de nous, c’est-à-dire que demeure seulement la conscience, l’ultime Sujet, dont on ne peut rien dire, sauf « est ».

    L’erreur commune est de confondre le Sujet avec une réalité dont on peut dire quelque chose, notamment :  » Oui, le sujet c’est moi . » Tout est dans ce « moi ». Si on peut dire quoi que ce soit de ce moi, il peut être encore un objet de connaissance. « C’est moi », et quand vous avez dit « c’est moi », toutes les définitions sont déjà incluses. Je suis jeune, je suis vieux, je suis un homme, je suis une femme j’ai tout réussi, j’ai tout raté, je suis en bonne santé, je suis malade, je vis seul, je suis marié, et tout ce qui viendra si vous poussez un peu plus loin l’énoncé de ce que vous ressentez quand vous dites :  » C’est moi » Le Sujet ultime ne se confond pas avec ce qu’on appelle ordinairement « moi » et c’est le point essentiel sur lequel je voudrais insister. Ce n’est pas si compliqué et, un beau jour votre vie en sera complètement transformée. Vous confondez ce qu’on a appelé en anglais The Self, « le Soi » , et en sanscrit âtman, avec votre expérience habituelle qui vous fait dire moi. Et vous ramenez la Conscience à ce qui est encore un objet dont un sujet pourrait prendre conscience.

    Ce sujet, il est parfois appelé d’un mot très utile : le témoin (sakshin). Un témoin n’est vraiment un témoin que s’il n’est pas du tout impliqué, s’il est complètement neutre. Si vous prenez position,vous n’êtes plus un témoin. C’est vrai concrètement et c’est vrai dans le chemin. On vous demande d’être témoin d’un accident de voiture qui a eu lieu entre un ouvrier et un bourgeois. Si vos sympathies vont à l’ouvrier ou si vos sympathies vont au bourgeois, vous ne pouvez plus être témoin dans cet accident. Malgré vous, et peut-être pas du tout malgré vous, vous allez déformer les faits, prendre parti. Un témoin doit être absolument neutre. Le témoin parfait, c’est le miroir. Si on met sous les yeux du miroir une rose ou un crapaud, pour parler le langage des contes de fées, le miroir reste neutre. Il réfléchit sereinement et parfaitement l’un et l’autre.Il est témoin serein de l’un et de l’autre. Qu’on place devant un miroir le visage de la plus pure jeune fille ou un chancre syphilitique, le miroir reste neutre. Il n’est ni attiré ni repoussé. Le miroir échappe à la loi fondamentale de l’attraction et de la répulsion, de la distinction entre ce qu’on aime et ce qu’on n’aime pas. C’est pourquoi le miroir, ou une autre surface réfléchissante pure, sans tâche, a toujours été utilisé comme exemple pointant dans la direction de ce témoin en nous.

    Qu’est-ce qui , en vous, est Conscience absolument neutre et non affectée? Cela seul mérite de s’appeler le sujet ou le témoin. Et toute modification, toute »forme » de cette conscience devient un objet dont il est possible de prendre conscience en se situant plus profondément en soi même. Si vous aimez, le seul fait que vous aimiez est une émotion dont le pur témoin pourrait prendre conscience. C’est ce témoin véritablement digne du nom de témoin que vous pouvez aussi  appeler le spectateur qu’on discrimine du spectacle. Le spectateur est indescriptible et, si vous ramenez le spectateur à une réalité que vous puissiez décrire, ce n’est pas le spectateur. Cette réalité qui peut être décrite, le spectateur peut en prendre conscience et en être le témoin.Toutes les définitions, tous les conditionnements, tous les attributs, toutes les déterminations, toutes les relativités sont encore des phénomènes qui ne s’appliquent nullement au témoin. Ne ramenez pas cette pure Conscience, que vous pouvez appeler aussi le pur ‘je suis » ‘par opposition à « je suis moi ») à quoi que ce soit dont vous ayez l’expérience, à moins que vous n’ayez vécu des états de conscience réellement transcendants. Vous ne pouvez pas dire :  » J’ai bien compris ce que Arnaud appelle le témoin ou le spectateur, c’est moi, Jean-Pierre, c’est moi Suzanne, je suis le témoin de ce qui se passe, je suis le spectateur de ce qui se passe autour de moi et dont je prends conscience. » Non. Moi, moi et un prénom, c’est fini. Il existe en vous la possibilité d’une Conscience dont on ne peut rien dire, rien, qui est simplement : la Conscience. On ne peut lui attribuer aucun attribut, aucune qualification.

    Même dire que la réalité suprême est sat, chit, ananda, c’est déjà trop. C’est la tentative la plus parfaite qui ait été accomplie pour pouvoir en dire quelque chose, pour qu’un doigt pointe dans une certaine direction. Mais tous les mots ne sont que des doigts qui pointent dans une certaine direction, tous, même les plus sacrés du vocabulaire sanscrit. Rappelez-vous la parole du zen : « Un doigt pointe vers la lune, tant pis pour ceux qui regardent le doigt. » Tous les mots pointent vers Cela (tat) qui est indicible et pourtant qui est la Conscience transcendante suprême.

    Si vous comprenez que ce spectateur ne fait partie du spectacle à aucun titre, à aucun égard, en aucune façon, vous allez pouvoir comprendre un second point : le spectateur n’est pas « un autre » que n’importe quel élément du spectacle. Le spectateur n’est pas un autre. Si on pouvait dire quelque chose du spectateur, alors il y aurait deux : un élément du spectacle dont je peux dire quelque chose. Il y a deux. S’il y a moi, Arnaud, du sexe masculin, qui a beaucoup voyagé en Asie, et le micro avec lequel nous enregistrons cette réunion, il est évident qu’il y a deux : Arnaud d’un côté, le micro de l’autre. S’il y a seulement la Conscience, cette Conscience n’est pas un autre.(…)

    Arnaud Desjardins

    Le Vedanta et l’inconscient : page 69, 70, 71, 72

     

  • Vive la vaisselle

    Être présent à la Présence est un moment vraiment différent d’un vécu habituel, mécanique, plus ou moins englué dans le mental
    Cela déploie un mouvement de recul, de rappel, de recueillement
    Cela, prend ses distances vis-à-vis d’une agitation qui ne cesse de me détourner de la source
    L’instant présent à la Présence ouvre, dévoile une paix profonde, inhabituelle
    Un élargissement se fait jour, un point d’appui intérieur rarement vu, apparaît
    Un contentement, un plaisir, qui, au fur et à mesure qu’il se déploie, ne cesse de grandir vers des horizons inconnus
    La nature de l’être intérieur, celle de l’esprit, se révèle peu à peu inconnaissable
    Plus le chercheur, le méditant, tente de percer à jour le secret de Cela, en train de s’ouvrir, plus c’est difficile
    De tels instants, si bons, si rares, surviennent toujours à l’improviste
    J’étais en train de faire la vaisselle et tout à coup, je sens une ouverture
    La prise de conscience à la Présence jaillit dans toute sa plénitude silencieuse
    C’est agréable, très agréable, doux, ouvert, centré et surtout particulièrement paisible
    À partir de là, l’invitation au voyage invite à la disparition du voyageur
    De tels instants de reconnaissance de la nature si secrète de l’esprit, permettent de s’approcher un peu du Mystère
    En temps « normaux », cette nature est bouchée, fermée, identifiée, hypnotisée
    De tels instants, naît un autre monde qui s’est défait de ses formes habituelles, de ses normes, de son formatage conventionnel
    De tels instants, naît un monde enveloppé d’un parfum sans nom
    Simultanément, tout est plus stable, plus centré
    De tels instants de présence à la Présence, permettent de prendre conscience de deux mondes, deux faces de la réalité
    Le monde des formes, habité par le visible et celui, sans forme, l’invisible

    La méditation est un appel puissant à disparaître et entraîne un profond mouvement, un élan fort vers : « Merci »
    Vivre de tels instants de présence nourrit de façon naturelle une dévotion profonde, essentielle
    Et si, la source, la vraie nature de l’esprit était l’Amour

  • Nettoyage à sec

    Jette tes vieux vêtements
    Arrête d’avancer masqué
    Remonte toujours plus en amont
    Enfonce le clou de ta vérité

    Sors de l’illusion
    Éradique la source d’erreur
    Avance en toute liberté
    Mets tes habits- lumière
    Retrouve toi nu et fier

    Tu ne sais rien, rien du tout
    Alors, fais pas le malin
    Y’a rien de tel qu’un nettoyage intérieur complet
    Pour récurer l’ego de toute sa prétention
    Éclater la bulle du faux moi
    Fini l’observateur, terminé l’observé

    Retourne à la source d’où Rien, n’est jamais né
    Le joueur céleste joue du violon
    Douce, douce communion

    Vive la Conscience et Allez bon

     

     

  • Citation du lundi (71)

    Le développement naturel de votre vie intérieure vous conduira lentement, avec le temps, à un autre état de connaissance. Laissez à vos jugements leur développement propre, silencieux. Ne les contrariez pas, car, comme tout progrès, il doit venir du profond de votre être et ne peut souffrir ni pression ni hâte. Porter jusqu’au terme, puis enfanter : tout est là. Il faut que vous laissiez chaque impression, chaque germe de sentiment, murir en vous, dans l’obscur, dans l’inexprimable, dans l’inconscient, ces régions fermées à l’entendement. Attendez avec humilité́ et patience l’heure de la naissance d’une nouvelle clarté́. L’art exige de ses simples fidèles autant que des créateurs.

    Le temps, ici, n’est pas une mesure. Un an ne compte pas : dix ans ne sont rien. Être artiste, ce n’est pas compter, c’est croitre comme l’arbre qui ne presse pas sa sève, qui résiste, confiant, au grand vent du printemps, sans craindre que l’été́ puisse ne pas venir. L’été́ vient. Mais il ne vient que pour ceux qui savent attendre. Aussi tranquille et ouverts que s’ils avaient l’éternité́ devant eux. Je l’apprends tous les jours au prix de souffrance que je bénis : patience est tout.

    Rainer Maria Rilke.  « Lettres à un jeune poète III »