
Ou plus exactement quel est cet amour dont parle Saint Paul, qui est donc la première, la plus belle et la plus essentielle caractéristique de l’homme nouveau, de l’homme intérieur, de « l’homme céleste » pour employer une autre image paulinienne ?
(…) alors l’amour est d’une tout autre nature que sentimentale. Il est, nous l’avons dit, spirituel. Précisément en ce que, dans l’être aimé, il voit, suscite et aime l’être nouveau, intérieur, transfiguré, l’être déjà « Corps, Âme, Esprit » . Mais la phase amoureuse de l’amour- sauf cas tout à fait exceptionnel- n’a jamais qu’un temps. L’amour amoureux est une émotion pure, folle, farouche, comme sauvage, et par suite dangereuse pour le moi dont la tâche prosaïque est d’assurer l’adaptation de l’individu à la société. Aussi le moi n’a-t-il de cesse de tempérer, canaliser, domestiquer l’amour, et bien vite il y parvient jusqu’à le rabaisser et faire qu’il ne soit plus que ce sentiment défini par les dictionnaires. Il faut donc bien différencier l’amour pur, natif, de l’amour filtré et récupéré par le moi, de l’amour classique, ordinaire, banal, qui finit par ne plus procéder que du moi, par ne plus voir dans l’être aimé que son moi, par devenir une simple fonction du plaisir et de la sécurité que le moi donne et reçoit.
(…) On remarque alors que le même mot français amour traduit, en fait, deux mots grecs différents agape et philia, de même que le même verbe aimer traduit deux verbes : agapo et phileo. Ainsi que l’explique Souyris, philia et phileo désignent l’amour conjugal, familial, fraternel… bref le sentiment psychique classique. Alors que le couple agape, agapo est réservé, lui, pour signifier un tout autre amour, qui est celui que Dieu éprouve pour l’homme- celui là même, d’ailleurs, qui définit Dieu- et celui aussi que l’homme doit éprouver pour Dieu, son prochain et lui même. Ce quadruple amour est, par essence, extrême, parfait, absolu, ce qui est précisé par le préfixe aga. L’amour ici désigné n’est plus le sentiment mais l’attitude spirituelle.
(…) cet amour est conscience de la métamorphose à accomplir, volonté de tout faire pour aider cette métamorphose et mise en acte de cette volonté. Tel est l’amour du Christ dont bien des indices donnent à croire qu’il fût aussi celui de Socrate, de Bouddha ou de Ramana Maharshi. Cet amour ne peut être donné que par qui l’a reçu. Mais n’en recevoir même que les premières prémices est déjà une expérience extraordinaire. La littérature spirituelle apprend que même sa seule intuition console déjà de tout. A la lumière de cet amour, l’homme voit clairement que tout, absolument tout lui est donné, et que ce tout est son être même, et que ce tout est son « je ». Il voit que ce tout est « je », et que « je » étant tout, alors il n’a plus besoin de rien, il n’est plus dépendant de rien et, en conséquence, n’a plus à avoir peur de rien. Ni de l’absurde, ni de la solitude, ni de la souffrance, ni de la mort. Car telle est une vertu très précieuse de cet amour : s’il ne se donne qu’à l’homme qui l’accueille, à celui qui accepte si peu que ce soit de se détourner de son âme, de sa personne, de son moi, alors en retour il aide avec force à se libérer de ce moi et de ces peurs, de ses désirs et de ses hantises, de ses refoulements et de ses projections, de ses fixations et de ses identifications, de ses sublimations et de ses rationalisations. Alors, les verrous de la pensée seulement rationnelle glissent et s’ouvrent, les carcans de l’avoir, du savoir et du pouvoir s’allègent et s’estompent. Alors le papillon commence à se libérer de sa chrysalide, l’enfant divin « Corps, Âme, Esprit » commence à respirer, se lever, s’étirer. Et l’homme éprouve une joie inouïe. Il sait maintenant, de manière définitive et sûre, qu’il n’est pas né en vain.
Michel Fromaget, dans son livre : La drachme perdue
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