HISTOIRE ET MÉTAHISTOIRE
PERSPECTIVES CHRÉTIENNES SUR LA CRÉATION, LE DEVENIR ET LES FINS DERNIÈRES DE L’HUMANITÉ
Pour ne rien vous cacher, j’avoue que j’ai hésité un moment à vous livrer ici la version écrite de la seconde intervention de Michel Fromaget à La Bertais. La raison principale est que le texte suivant est certes d’une grande richesse, mais aussi d’une complexité certaine qui risque de rebuter la plupart d’entre vous. Et ce d’autant plus que, selon moi, s’il ouvre de belles perspectives, il laisse aussi derrière lui de nombreuses questions irrésolues.
Dit autrement, ce texte est à la fois plus difficile et moins abouti que les deux premiers déjà mis à votre disposition (conférence publique du vendredi et intervention du samedi matin). En ce qui me concerne, je le vois comme un matériau de travail et c’est pourquoi j’ai choisi de vous en présenter ci-dessous l’aspect qui m’a le plus inspiré, de façon à vous donner un aperçu de sa richesse potentielle, même si vous n’avez pas goût à tout lire…
Protologie et eschatologie, qu’est-ce à dire ?
Levons d’abord une première difficulté de vocabulaire. La réflexion sur les origines du monde (ou sur l’origine des mondes, au choix), se nomme en théologie chrétienne la « protologie » c’est-à-dire le discours (logos) sur le début (protos). Et la réflexion sur la fin du monde (ou sur la fin des temps, au choix), se nomme « eschatologie« , c’est-à-dire le discours (logos) sur la fin (eschatos).
La source biblique principale de la protologie est le livre de la Genèse, alors que celle de l’eschatologie est le livre de l’Apocalypse. Si on veut se faire une idée de la façon dont le christianisme se représente le début et la fin de l’univers et de l’humanité, il faut donc se pencher sur ces deux textes. Ce qui, comme le montre en partie le propos de Michel, n’est pas une mince affaire. Je dis « en partie », car malheureusement, dans son intervention, Michel n’a pas vraiment poussé sa réflexion jusqu’à l’Apocalypse, mais s’en est tenu à la Genèse, puis à la doctrine « classique » de l’incarnation du Fils de Dieu sur terre. C’est là une petite limite de son travail, mais dont on aurait mauvaise grâce à lui faire reproche, tant il y a déjà matière à réflexion dans ce qu’il nous livre.
Les deux récits de la Création dans le livre de la Genèse :
Une première remarque qui permet d’entrevoir la difficulté de l’entreprise, c’est que le livre de la Genèse s’ouvre non par un, mais par deux récits successifs de la création, qui sont en contradiction apparente l’un avec l’autre. En effet, dans le premier récit « en 7 jours », Dieu crée d’abord l’univers, puis la vie sur terre (les plantes au 3ème jour, les poissons et les oiseaux au 5ème jour, les mammifères terrestres au 6ème jour), puis enfin l’être humain qu’il génère sans hiérarchie des sexes (« mâle et femelle il les créa » ), cela aussi au soir de la 6ème journée. Après quoi, satisfait de sa tâche (« Dieu vit que cela était très bon ») il se repose le 7ème jour !

Alors que tout semble ainsi en place, et sans aucune transition, au verset suivant, la Genèse se relance dans un second récit de la création dans lequel, cette fois, Adam (le premier humain de sexe masculin) est créé en premier (après le ciel et la terre). Adam existe avant les plantes et les animaux et bien avant la femme, qui n’apparait qu’en dernier lieu, après qu’Adam ait cherché en vain parmi les animaux un être semblable à lui avec qui partager sa vie! C’est alors que Dieu l’endort et « sous anesthésie » tire de son flanc Ève, son double féminin. Et c’est ensuite que prend place le fameux épisode où le Serpent tente Ève qui « craque ». Elle cueille le fruit défendu de l’Arbre de la Connaissance du Bien et du Mal, « croque la pomme », puis incite Adam à faire de même à son tour! De là, la malédiction divine qui s’abat sur nos ancêtres, les chasse du Paradis terrestre où ils avaient précédemment été installés et les condamne à la souffrance et à la mort !

Michel se fait l’écho d’une tradition herméneutique selon laquelle le premier de ces deux récits serait d’ordre cosmogonique (explication de l’origine du cosmos) alors que le second serait d’ordre anthropogonique (explication de l’origine du mal dans l’expérience humaine). Sur cette base, il explicite alors l’une des différences majeures qui existent entre la protologie catholique et la protologie orthodoxe. Pour la première, les deux récits sont à prendre « au pied de la lettre » c’est-à-dire comme décrivant (sous forme réelle ou symbolique) des faits ayant eu lieu au sein de l’histoire. En conséquence l’être humain actuel est définitivement exilé du Paradis terrestre et ne peut pas réintégrer par lui-même cet état. Cette réintégration n’est possible que par l’intermédiaire d’un second événement historique, l’incarnation du Fils de Dieu rédempteur, qui est une nécessité incontournable pour contrebalancer les effets délétères du péché originel. Bref, il s’agit d’une vision qui réduit l’être humain à sa dimension temporelle, ce qui, ce faisant, pose tout un tas de problèmes théologiques quasiment insolubles, comme le fait que, dans cette conception, les catastrophes naturelles et la souffrance sans nom qu’elles engendrent depuis le début des temps sont censées être la conséquence du péché originel de nos ancêtres (alors que bien évidemment les dinosaures ont eu à subir cette souffrance bien avant l’apparition des premiers humains sur terre !). Ou encore, dans cette conception, seuls les êtres humains nés après la venue du Christ ont la possibilité de réintégrer (grâce à son aide) le Royaume des Cieux (autre nom du Paradis terrestre) ! Et tant pis pour les millions et millions d’humains ayant vécu avant la venue du Christ ou aussi pour tous ceux qui, depuis sa venue, n’en ont malgré tout jamais entendu parler!…
A l’opposé de cette conception catholique « historiciste », la protologie orthodoxe estime que seul le premier récit de la Genèse a valeur historique, le second étant méta-historique. Qu’est-ce à dire : pour ce que j’en ai compris (à vous de lire le texte de Michel si vous voulez vous en convaincre à votre tour), cela revient à considérer que tout être humain a, ici et maintenant, le choix d’être ou non dans le paradis terrestre ou d’en être exilé, car ce récit ne décrit pas quelque chose qui a eu lieu dans l’histoire, mais quelque chose qui a lieu « derrière l’histoire » ou « en amont de l’histoire » ou encore sur un plan subtil de notre être qui n’est pas soumis au temps ! Et alors, dans cette autre perspective (de mon modeste point de vue) tout s’éclaire d’un jour nouveau. Le péché originel ne parle pas de la faute de mes lointains ancêtres, mais de celle que je commets moi-même, ici et maintenant, chaque fois que je choisis de « distinguer le bien du mal », c’est-à-dire d’émettre un jugement sur le réel plutôt que de l’accepter tel qu’il est. Et, accessoirement, le Christ n’est plus le passage unique et obligé vers cet état intérieur a-temporel qui est notre vraie nature. Il n’est qu’un des supports possibles (au mieux, le meilleur qui puisse être pour un temps et une ère civilisationnelle donnée) offerts aux hommes par Dieu pour leur permettre de « revenir à eux-mêmes ».
Avec cette approche orthodoxe, que Michel présente éloquemment comme étant celle du christianisme des origines, nous nous retrouvons donc en convergence beaucoup plus facile et profonde avec la doctrine hindoue en général, et la pensée de Swâmi Prajnanpad en particulier. Je n’ai pas eu le temps de développer moi-même ce point dans mes propres interventions, mais sachez que pour le Védanta, c’est la non-reconnaissance de notre vraie nature (âvidya) qui est l’équivalent du péché originel du christianisme. Et pour Swâmiji, c’est le refus de « ce qui est » qui manifeste cette ignorance (et donc qui est « le péché originel en acte », celui dans lequel nous nous complaisons du matin au soir sans même nous en rendre compte). Tout comme le christianisme orthodoxe, le védânta considère donc que chacun est seul responsable de sa « misère » actuelle, celle-ci ne devant rien à une force extérieure à lui-même, et en particulier rien à une malédiction divine conçue comme insurmontable, car préemptive, c’est-à-dire énoncée avant même notre propre naissance. Et dans ce contexte, permettez-moi de vous rappeler cet aphorisme de Swâmiji selon lequel, « tout est neutre, et c’est le mental humain qui qualifie de bon et de mauvais ». Voilà qui éclaire sous un jour nouveau l’interdiction biblique de croquer le fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal. Traduit en langage védantique, pour réintégrer notre nature « paradisiaque » nous n’avons qu’une seule chose à faire : renoncer à nos opinions, nos comparaisons et nos jugements de valeur, en un mot renoncer à notre mental, pour vivre d’instant en instant en accord avec le monde tel qu’il est !
Eschatologie chrétienne et Védânta
Si l’apport de Michel en ce qui concerne la « protologie » m’a semblé lumineux, les choses ne m’ont pas paru aussi limpides en ce qui concerne ce qu’il nous a dit des fins dernières (eschatologie). Et peut-être justement, parce que sur ce thème, il n’a pas su ou pu faire ressortir suffisamment la différence entre le point de vue catholique et le point de vue orthodoxe. Toujours est-il qu’en ce qui concerne la fin des temps, il s’en est globalement tenu au point de vue historiciste selon lequel, Dieu se révèle progressivement aux hommes au cours de l’histoire, ce qui fait que ceux-ci sont donc censés « progresser spirituellement » au fil du temps, jusqu’à parvenir à une re-divinisation complète… Je simplifie à outrance le propos de Michel, entre autres parce que ça serait trop long de le détailler ici, mais sachez que, sur ce point, la divergence de surface est grande avec la tradition hindoue, puisque celle-ci considère au contraire que le temps est un facteur irrémédiable de la dégénérescence spirituelle de l’humanité. Cependant, si on fait intervenir la notion de cycles cosmiques (à laquelle Michel fait allusion à la fin de son texte), les choses sont plus complexes et plus nuancées, comme j’ai tenté de le montrer dans mes propres interventions. Pour vous en convaincre, il vous faudra donc attendre de pouvoir lire mes propos sur cette conception cyclique de l’histoire, propos que je projette de mettre bientôt à votre disposition ici même. Histoire de vous mettre l’eau à la bouche (ou de vous dégouter définitivement de me lire sur ce thème), sachez déjà qu’il y a aussi dans l’Apocalypse non pas un, mais deux récits de la fin du monde, qui, selon moi, font pendant aux deux récits de création de la Genèse. Sans en avoir encore parlé avec Michel, je suspecte que là encore l’un des deux concerne « l’histoire », alors que l’autre concerne « la méta-histoire ». Mais chut, vous n’en saurez pas plus aujourd’hui !
Sur ce, bonne lecture (aux plus téméraires) du second texte de Michel à télécharger ci-dessous. Et pour les autres, bravo déjà d’avoir eu la patience de lire cet article jusqu’au bout !!!
Téléchargez ici le texte de la deuxième intervention de Michel à La Bertais





























































