Comme les années passées, je partage avec vous quelques-unes de mes impressions du week-end passé à Hauteville, étant entendu qu’il s’agit d’un témoignage subjectif qui n’engage que son auteur, le compte rendu officiel avec la retranscription des principales interventions se faisant comme à l’accoutumée dans le prochain numéro à paraître de la Lettre d’Hauteville.

Outre la traditionnelle Assemblée Générale statutaire du dimanche matin, il y avait cette année quatre intervenants sur le week-end.
Le samedi matin en ouverture, nous avons eu droit au témoignage émouvant de Jean-Pierre Muller, un permanent bénévole de Hauteville qui, tout comme Alain Bayod, doit faire face depuis deux ans à une maladie gravissime (dans le cas présent, il s’agit d’un cancer du pancréas avec métastases au foie).
Par chance, Anne-Marie et moi avions pu la veille au soir diner en privé avec Alain et Corinne et nous rendre compte de la « résurrection » d’Alain qui après une « descente aux enfers » de plus d’un an, a retrouvé peu à peu une vie presque normale (il a même repris une partie de ses activités à Hauteville). Nous venions donc d’avoir sous les yeux la preuve vivante que tout espoir n’est pas vain, même dans les cas les plus graves et comme, dans le cas de Jean-Pierre, celui-ci a continué toute l’année à remplir son rôle à Hauteville de façon quasi normale, nous étions heureux et touchés de pouvoir l’entendre porter témoignage.
Ceci étant, si j’ai apprécié la simplicité et l’ouverture du coeur dont il a fait preuve en évoquant son parcours de vie, je suis un peu resté sur ma faim concernant la façon dont il a pu (ou pas) mettre en pratique durant ce rude combat contre la maladie qu’il mène jour après jour. Jean-Pierre est par nature quelqu’un de très intériorisé et de peu enclin à livrer ses états d’âme à autrui. C’était donc une grande première pour lui que de s’adresser de façon aussi intime à un auditoire si nombreux et, compte tenu de ce contexte, son témoignage était très touchant. Reste que s’il a par deux fois au moins utilisé l’expression « mettre les bouchées doubles », l’auditoire n’a pas vraiment pu savoir comment cela s’incarnait concrètement dans son quotidien et sauf retouches importantes lors de la dactylographie, vous n’en saurez donc probablement pas plus à la lecture de la prochaine Lettre d’Hauteville… Avec Anne-Marie, quand nous avons quitté Hauteville nous avons été le saluer et nous avons senti combien son coeur était ouvert et combien donc sa maladie l’avait, sous cet angle, transformé. Là bien entendu est l’essentiel et c’est donc avec cette image lumineuse de lui que nous sommes repartis…

L’après-midi du samedi était consacrée à l’intervention de Betty Quirion, une Québécoise qui fait partie de la génération actuelle des « éveillés sauvages » aux côtés de Yolande Duran-Serrano, de Claudette Vidal, de Darpan ou de Wayne Liquorman, pour ne citer que ceux ou celles que j’ai eu l’occasion de rencontrer. Leur point commun est en règle générale de prendre leur cas personnel pour seul modèle et de décréter à partir de là que puisque leur « éveil » s’est fait sans lien direct avec une voie traditionnelle, c’est que celles-ci n’ont plus grand-chose à apporter au monde moderne, chacun étant invité à « s’éveiller en direct » en appliquant la même « recette » simple (ce qui ne veut pas dire facile) que ce que lesdites personnes racontent avoir fait.
J’avoue que tant ma formation philosophique que mon expérience personnelle ne me portent pas à accorder un crédit illimité à ce genre de témoignages qui se sont démultipliés depuis quelques années. Il n’empêche que parmi les quelques rencontres que j’ai pu faire dans ce domaine, le souvenir de Betty que j’avais vu à Rennes il y a quelques années quand elle y avait été invitée par Gérard Bellebon, faisait partie des moins mauvais. J’avais gardé l’impression d’une femme qui, certes n’y allait pas de main morte dans la description qu’elle faisait de sa réalisation de « la grande joie », mais qui, parallèlement à cela, avait été capable de nous parler de son histoire personnelle de façon assez impliquée en entrant dans le détail de certaines de ses difficultés psychologiques et ne refusait donc pas -à l’inverse de bien d’autres- de répondre à des questions portant sur autre chose que la métaphysique ultime. Bref, c’était avec une certaine curiosité positive que je m’apprêtai à recevoir son témoignage.
Et bien, disons-le d’emblée, je n’ai pas été déçu, tout au contraire. Ce que j’ai senti, c’est que Betty a su se mettre facilement au diapason d’Hauteville et a « calibré » son témoignage sur ce qui pouvait être le plus facilement exprimé et reçu dans ce contexte. Au lieu de pérorer du haut de sa (prétendue?) libération, elle a témoigné avec une simplicité désarmante de son parcours de vie -une vie marquée dès l’origine par le décès en couches de sa maman- et des très grandes difficultés psychologiques personnelles qu’elle a connues pendant la majeure partie de sa vie. Du coup son éveil, bien que s’étant fait en dehors de toute tradition spirituelle reconnue, m’est apparu comme beaucoup plus compréhensible et crédible. Il m’a semblé être le fruit d’un intense et opiniâtre combat contre la souffrance, combat qui, d’échec en échec, a fait murir le fruit jusqu’à ce que celui-ci un beau jour se détache tout seul de la branche. Bref, un témoignage d’une rare force de conviction qui a balayé le reste de mes réticences et qui m’a motivé à vouloir mieux la connaitre. Il faut croire que je ne suis pas le seul à avoir été touché par ce magnifique témoignage, car quand j’ai voulu acquérir son ouvrage « La Fraicheur de l’Instant« , il n’en restait plus un seul exemplaire, l’étal ayant été « dévalisé » dans le quart d’heure qui a suivi la fin de cette intervention.
Je ne dirai rien ici sur le traditionnel spectacle du soir, orchestré de main de maître comme à l’accoutumée par notre ami Pascal Pourré et pas grand-chose non plus sur l’AG statutaire du dimanche matin. Globalement 2016 a été une « bonne année » pour Hauteville, tant en ce qui concerne la cohésion de l’équipe animatrice que le niveau de fréquentation des adhérents. Ce qui s’est traduit comptablement par un solde positif qui augmente encore l’avance de trésorerie de l’association (désormais équivalente à 5 mois de fonctionnement). Par contre et pour l’instant l’année 2017 s’annonce sous des auspices nettement moins favorables (baisse significative de la fréquentation et des donations), ce qui, si la situation ne s’améliore pas sur le reste de l’année à courir, pourrait conduire à devoir revoir sérieusement à la baisse certains postes de dépenses…
Après ce « passage obligé », finalement assez léger, nous avons eu droit en fin de matinée à l’intervention quelque peu enflammée de Sofia Stil-Rever, la co-auteure avec Phakyab Rinpoché du best-seller « la méditation m’a guérie« .

Là aussi, grâce à notre ami rennais Gérard Bellebon, nous sommes un certain nombre à connaitre un peu cette femme que Nouvelles Convergences a reçue par deux fois à Rennes. J’avoue que pour ma part la façon quelque peu précieuse pour ne pas dire prétentieuse qu’elle avait eu de se « mettre en avant » lors de la traduction par ses soins de la conférence de Phakyab Rinpoché ne m’avait pas laissé une très bonne impression.
Mais Hauteville oblige, je me suis efforcé de lui donner une seconde chance et de m’ouvrir à ce qu’elle avait, cette fois-ci à nous dire. Je ne le regrette pas, car si globalement je n’ai pas senti une personne totalement mature, j’ai pu m’ouvrir sans difficulté à l’originalité et à la richesse de son expérience de vie qu’elle a su évoquer sans trop se perdre dans des digressions qu’elle brulait pourtant de faire encore et encore… Il faut vous dire qu’à défaut d’être (pour moi) représentative d’une « disciple » digne de ce nom, elle a témoigné d’un destin et de talents hors du commun qui ne m’ont pas laissé indifférent et qui même m’ont donné envie de lire certains de ses ouvrages.
En quelques mots, sa vie a été jalonnée de rencontres avec des personnes aussi exceptionnelles que Soeur Emmanuelle, Mathieu Ricard ou le Dalaï Lama dont elle est devenue la biographe attitrée, sans compter des artistes et des responsables politiques de haut rang parmi lesquelles elle a pris l’habitude d’évoluer, façon « enfant gâtée » à qui on ne peut rien refuser. Et ce d’autant plus qu’elle est polyglotte et a des talents littéraires et artistiques reconnus. Un drôle de petit bout de femme qui a terminé son intervention en chantant un mantra en sanskrit, puis en tibétain avant de nous faire reprendre tous en coeur un « Avé Maria » au moins aussi improbable dans ce lieu que les solos de guitare électrique du spectacle du soir… !
Quant au quatrième intervenant, celui du dimanche après-midi, il était laconiquement présenté sur la lettre d’invitation à l’AG comme « philosophe musulman atypique ».

Je l’ai appris depuis, Abdennour Bidar est en effet l’auteur de plusieurs ouvrages de fond sur l’Islam et l’Occident, dont le best-seller « Lettre ouverte au monde musulman« . Après des études universitaires poussées, l’homme, qui a d’abord exercé comme professeur de philosophie, est devenu haut fonctionnaire sous le gouvernement Hollande, travaillant pour le ministère de l’Éducation nationale sur l’épineuse question de la coexistence entre laïcité et Islam. Ami personnel de Vincent Peillon, il est par exemple l’un des auteurs de la Charte de la laïcité à l’école. Il a aussi été producteur de plusieurs émissions sur France Inter et sur France Culture telles « Cause commune, tu m’intéresses » ou « France Islam : questions croisées » ou encore « Cultures d’islam ». Son cheval de bataille, c’est d’inviter les musulmans à repenser leur Islam dans le sens d’une religion de la liberté et non plus de la soumission et d’inviter plus largement les hommes du XXIe siècle à repenser leur conception de la religion pour tenter d’arriver à une plateforme de valeurs pouvant servir de spiritualité commune à l’humanité contemporaine…
Un excellent projet s’il en est, mais ce n’est pas d’abord et surtout de cela qu’Abdennour nous a entretenus, même si la fin de son propos était dans cette veine. Ce qui m’a le plus intéressé, c’est -Hauteville oblige- le récit de son parcours humain, lui aussi très original. Né à Clermont-Ferrand d’une mère catholique qui s’est convertie à l’Islam après avoir lu l’oeuvre de René Guenon, Abdennour a eu une enfance très mystique durant laquelle il a fait une expérience de desidentification majeure (façon Ramana Maharshi) dont, nous a-t-il dit, son ego ne s’est jamais relevé. Pour comprendre ce qui lui était arrivé, une fois jeune adulte, il s’est adonné avec passion à la pratique de la voie soufie tout en poursuivant des études académiques sur les grands noms de l’ésotérisme islamique. Puis il a mis fin à cet engagement initiatique (dans des conditions un peu curieuses sur lesquels il est resté discret), et il a commencé une carrière brillante d’écrivain et de consultant politique. Le sous-titre de son dernier livre, qui était en vente sur place, résume assez bien le sens qu’il entend donner à son engagement citoyen.

Au total, l’homme m’a laissé une impression franchement positive, mais aussi un certain malaise. Je n’ai pas pu m’empêcher de penser que ce grand intellectuel qui vogue désormais de son propre chef, sans plus avoir de compte à rendre à un maître spirituel réel et/ou à une « sangha » concrète risquait fort, nonobstant son expérience spirituelle majeure, de se laisser récupérer peu à peu par le système, entre autres du fait de ses entrées auprès des grands de ce monde… Mais quoi qu’il en soit, si vous doutiez qu’un musulman puisse être fondamentalement ouvert et désireux de collaborer à l’avènement d’une spiritualité transreligieuse, n’hésitez pas à fréquenter l’oeuvre de ce sympathisant déclaré de la France Insoumise !
Quant à moi, je lirai avec intérêt les apports de ceux et celles d’entre vous qui étaient présents sur place et qui voudront compléter ce petit compte rendu de leurs propres impressions !