Une fois n’est pas coutume : pour ne pas allonger démesurément mon commentaire au 7ème épisode du podcast de Laura, je l’ai scindé en deux. Donc, ci-dessous vous lirez mes explications complémentaires au second volet de cet épisode, celui qui concerne Vyâsa et la conception de ses trois fils.
Le podcast ci-dessous est donc le même que celui inclus dans l’article précédent. Vous pouvez en zapper l’écoute si vous avez encore bien en tête son contenu. Ou alors, contentez-vous de réécouter la seconde moitié de l’enregistrement (à partir de la 4ème minute) si vous avez besoin de vous rafraichir les idées…
Je commence à nouveau par développer quelque peu le récit de Laura. Suite à quoi, nous serons mieux à même d’appréhender les enseignements de sagesse qu’il renferme…
Le dilemme de Satyavatî
De santé fragile, le jeune roi Vicitravîrya meurt prématurément avant qu’aucune de ses deux épouses ne tombe enceinte. La reine mère Satyavatî de son côté est au plus mal. Elle qui attendait de son mariage avec Shântanu la gloire éternelle promise à la fondatrice d’une nouvelle dynastie, la voilà qui, après le décès de son mari, vient de subir la perte successive de ses deux fils, et cela avant qu’aucun d’eux n’ait pu lui assurer une descendance. La survie du royaume demanderait qu’elle fasse amende honorable et relève Bhishma de son serment. Celui-ci pourrait alors épouser une femme digne de son rang et ensemble ils perpétueraient la lignée des Kurus. Mais cette solution de bon sens ne peut pas être retenue, car elle se heurte à deux volontés contraires. D’un côté Bhîshma est désormais si fier de l’aura d’invincibilité qu’il a acquise par son vœu de chasteté que c’est mission impossible que de le convaincre des avantages qu’il aurait à faire machine arrière. Et de l’autre Satyavatî, dévastée par ses trois deuils, n’a plus que son rêve de grandeur pour la soutenir. C’est pourquoi ils en viennent l’un et l’autre à tomber d’accord sur une stratégie qui, vue de notre fenêtre contemporaine, parait vraiment tirée par les cheveux, mais qui, du point de vue de la tradition de l’Inde ancienne n’est pas en contradiction avec les us et coutumes de l’époque et reste donc compatible avec le sacro-saint dharma!

C’est ainsi que Satyavatî va révéler pour la première fois de sa vie le secret de l’existence de son fils ainé Vyâsa et va convaincre Bhîshma d’autoriser qu’il s’unisse aux deux princesses pour assurer la descendance de sa lignée. Mais quid du consentement des deux jeunes femmes, me direz-vous ? Eh bien, sachez qu’à cette époque et dans le contexte de cette société patriarcale, la femme n’est rien si elle n’est pas sous la protection d’un homme, que ce soit son père dans son enfance, son mari à l’âge adulte ou l’un de ses fils dans sa vieillesse. Les princesses ne sont désormais que de jeunes veuves sans enfant, autant dire que si elles n’acceptent pas l’homme que leur belle-mère va leur proposer comme géniteur de remplacement, elles seront condamnées à une inexorable déchéance sociale. Bref, elles ne seront pas difficiles à convaincre face au spectre de la vie de misère qui les attend si elles demeurent sans enfants. Mais il reste un problème de taille. Vyâsa est un renonçant solitaire qui, en tant que yogi accompli, vit depuis toujours dans la chasteté. Bien qu’il n’ait pas pris formellement de vœu, il n’a aucun désir d’aucune sorte pour la vie de famille. Comment le convaincre à tout le moins d’accepter de procréer avec les princesses ? Qu’à cela ne tienne, Satyavatî veut y croire. Elle se souvient en effet des paroles du père de Vyâsa : « en tant que sa mère une connexion télépathique existera toujours entre toi et ton fils premier né, et si un jour tu es en grande difficulté, il te suffira de faire mentalement appel à lui pour qu’il vienne t’apporter son aide ».
La conception des trois fils de Vyâsa
Et c’est ainsi que Vyâsa réapparait tout à coup dans le récit. Il rencontre sa mère, se fait exposer la situation et face à l’adversité qu’elle traverse, il accepte de jouer son rôle de fils et de lui apporter son concours. Mais il pose une condition : lui-même et les princesses devront disposer d’un an pour faire connaissance et se préparer en douceur à l’union charnelle. À lui, véritable homme des bois, il faut un peu de temps pour se familiariser avec les us et coutumes du monde « civilisé » qu’il n’a encore jamais fréquenté. Et à elles, il leur faut apprendre à apprécier et même à honorer le style de vie qui est le sien, de façon à ce qu’elles soient fières du père des enfants qu’elles porteront. Que du bon sens en somme, car verser de l’huile bouillante dans une carafe d’eau froide, c’est risquer à tous les coups le choc thermique !
Oui, mais Satyavatî est d’une impatience maladive. Elle n’en peut plus d’attendre que la vie accomplisse enfin son aspiration la plus chère. Elle veut être grand-mère TOUT DE SUITE. Aussi use-t-elle de son autorité maternelle pour contraindre Vyâsa à accomplir son devoir au plus vite. Bien qu’il sache pertinemment qu’il s’agit là d’une erreur, Vyâsa s’en tient à son propre dharma qui est, en l’occurrence, de laisser le dernier mot à sa mère. Et c’est ainsi que le « drame » se produit. Il s’unit une première fois à Ambika, mais celle-ci est trop horrifiée par son apparence de sadhu hirsute à la peau couverte de cendres et ne peut que fermer les yeux pour échapper à l’image -répugnante selon elle- de son amant d’un soir. Patatras, Vyasa s’en rend compte et fait une prédiction terrible. Le refus émotionnel de la future maman durant la conception va immanquablement impacter le bébé à naître qui, prévient-il, a toutes les chances de naître aveugle.
Satyavatî l’Impatiente est effondrée. Elle sermonne sa seconde belle-fille et la nuit suivante celle-ci s’efforce, faute d’éprouver du plaisir, à tout le moins de garder les yeux grands ouverts pendant le coït. Las, elle n’est pas plus prête émotionnellement que sa sœur à accueillir en elle cet homme brut de décoffrage qui ne connait pas les codes et les bonnes manières de la haute société. Ce qui fait qu’au moment fatidique, elle défaille au point d’en devenir livide. Cette fois encore Vyasa s’en rend compte et il est formel, ce rejet intérieur de la princesse Ambalika ne peut pas ne pas affecter son enfant à naitre. Celui-ci aura le teint anormalement pâle et aura tendance à perdre le contrôle de son affectivité chaque fois qu’il subira un stress. Nouvelle prédiction insupportable à entendre donc pour Satyavatî. Mais décidément jamais à court d’idées, elle se dit que si Vyâsa accepte de donner une seconde chance à sa première bru et si cette fois celle-ci l’accueille vraiment en amante, cette relation réussie annulera peut-être les effets négatifs du premier rapport. Fidèle à son dharma de fils, Vyâsa se résout à accomplir une troisième et dernière fois la volonté de sa mère qui, de son côté, met une pression d’enfer sur Ambika.
Mais point trop n’en faut dans la manipulation d’autrui. Au dernier moment Ambika se rebiffe et demande à l’une de ses servantes de prendre incognito sa place dans le lit nuptial. Celle-ci, qui est une jeune femme simple et pleine de vitalité, en est très honorée. Elle s’offre donc sans retenue ni arrière-pensée au sadhu toujours hirsute et barbouillé de cendres, et ils connaissent tous les deux la joie extatique d’une union sexuelle réussie. D’où cette dernière prédiction auspicieuse de Vyâsa : « tu auras un enfant parfaitement équilibré qui aimera la vie et qui sera reconnu pour sa sagesse. Et pour te remercier de m’avoir fait connaitre le bonheur charnel, je vais demander à ma mère de vous anoblir toi et ton enfant à naître !
Voilà, vous en savez plus désormais sur cet étrange aspect autobiographique du récit. Car oui, c’est bien Vyâsa le père des trois héros qui vont être désormais au cœur de la suite de l’épopée.

- Dhritarâshtra est son fils ainé. Il est beau, il est fort, mais sa cécité obèrera une bonne partie de son potentiel.
- Pându est son cadet. Doué d’une grande sensibilité, il est d’une nature bienveillante et généreuse. Mais sa pâleur inhabituelle est le reflet d’une instabilité émotionnelle qui ne présage rien de bon.
- Vidura enfin, est son benjamin. C’est le seul enfant parfaitement sain et équilibré. Mais n’étant pas d’ascendance royale, il ne pourra pas prétendre au trône des Kurus. Tout au plus, ses grandes qualités le conduiront à devenir le Premier ministre dévoué du royaume pendant de très longues années. Mais sa sagesse ne suffira que rarement à faire contrepoids aux erreurs des futurs rois de la dynastie…
Tous les trois sont en fait des demi-frères, puisqu’issus de mères différentes. Ils ont par contre la même grand-mère paternelle, Satyavatî, qui, bon gré mal gré, a enfin réussi à atteindre son but. Et comme elle est la veuve du roi Shântanu, les deux premiers fils de Vyâsa vont être considérés socialement comme les descendants légitimes de la dynastie des Kurus. À ce titre Bhîshma va être désigné comme leur oncle. Et il va remplir auprès d’eux le rôle de substitut paternel, Vyâsa lui laissant bien volontiers cette place, préférant, après avoir payé sa dette de gratitude vis-à-vis de sa mère, s’en retourner à l’anonymat de sa vie d’ermite…
Les enseignements à tirer de ce second volet de l’épisode 7
Concernant Satyavatî
La première et la plus intéressante leçon à tirer de ce récit concerne cette nouvelle chaîne karmique que l’on voit à présent clairement se dessiner à partir de Satyavatî. Enfant trouvée par un pêcheur, elle a grandi dans un milieu social très modeste. Mais après avoir mis au monde Vyâsa, elle se retrouve gratifiée d’un pouvoir de séduction décuplé (son parfum) grâce auquel elle arrive à épouser un roi. Jusque-là, rien de contraire au dharma, puisqu’elle ne fait que suivre sa nature profonde (rappelons-nous que, même si elle l’ignore, elle est elle-même fille d’un roi et d’une nymphe). Là où ça commence à dérailler, c’est qu’elle accepte sans broncher l’injustice qui est faite au premier enfant de Shântanu. Elle n’en est certes pas la première responsable. Mais à tout le moins elle en est l’instigatrice puis la complice. Imaginons un instant ce que peut être son ressenti quand elle voit au quotidien Bhîshma qui se dévoue à ses propres enfants (ses demi-frères) pour les préparer à devenir roi à sa place… Gênée ? Elle ne le montre pas en tout cas, et savoure la position d’autorité que lui confère son statut de reine mère…
Mais là où elle en remet une couche, c’est quand elle contraint son fils ainé à suspendre sa vie de renonçant pour assurer sa descendance, et cela en passant outre les règles normalement en vigueur dans ce genre de situation d’exception. Par impatience, elle va même jusqu’à forcer ses brus à des relations sexuelles non suffisamment consenties. Cette double violence psychique (contre son fils et contre ses brus) va, ici aussi, créer une onde de choc karmique dont nous ne voyons pour l’instant que l’effet le plus immédiat (ces deux petits-fils sont porteurs d’une tare de naissance : la cécité pour l’un et l’hyper-émotivité pour l’autre). Mais, il est clair qu’un royaume qui n’a pour tout dirigeant potentiel qu’ un aveugle et un hyper-sensible est mal parti pour durer ! Et à dire vrai, le reste du Mahâbhârata va consister à dérouler cette chaine karmique en montrant cette fois encore combien les actions mues par les émotions personnelles finissent toujours par produire plus de mal que de bien, tant pour la personne qui les a initiées que pour la société tout entière. Agir ou réagir ? Telle est la question récurrente qui va se poser encore et encore au fil du récit.
Concernant le couple Satyavatî / Shântanu
Pour terminer, je voudrais synthétiser les deux volets de cet épisode en faisant remarquer que le comportement de Satyavatî n’est que le reflet inversé de celui de son défunt mari. Alors que lui n’a pas hésité à cautionner le sacrifice de la libido de son fils pour arriver à satisfaire son propre désir amoureux, elle n’hésite pas à forcer son ainé à avoir une activité sexuelle contraire à sa vocation d’ermite pour réaliser son ambition personnelle. Que ce soit pour la restreindre ou pour l’amplifier, dans les deux cas, on a affaire à un abus semblable d’un parent qui prend le contrôle de la sexualité de son enfant et la détourne à son profit.
Il me semble remarquable que cette épopée vieille de plus de 2500 ans ait pour premier ressort dramatique l’égocentrisme d’un « couple alpha » qui s’approprie l’élan vital de sa progéniture ! Toute ressemblance avec les parcours de vie cabossés de beaucoup de nos contemporains serait-elle purement fortuite ?
Concernant les fils : Bhîshma et Vyâsa
Une dernière remarque : face à cette situation délétère, on voit la différence de réaction des deux fils concernés par cet abus d’autorité. Bhîsma tire une fierté personnelle de son serment et par cette réaction en arrive à « remettre de l’huile sur le feu » (enlèvement des princesses, ruine de l’avenir d’Amba). Alors que Vyâsa fait l’effort de s’adapter avec souplesse à une situation qu’il n’a certes pas choisie (sa chasteté est beaucoup plus ancienne et murie que le vœu de Bhîshma et mériterait bien plus d’être respectée), mais contre laquelle il fait « contre mauvaise fortune bon cœur ». Il accomplit son dharma de fils, ni plus ni moins, et ne rajoute rien de « son monde » au monde. Il symbolise ici le modèle de l’action éclairée qui consiste à répondre de façon impersonnelle à une réalité objective. Ainsi il ne crée pas de karma supplémentaire.
Mais me direz-vous, n’est-il pas bizarre qu’il ne se soit pas opposé plus frontalement à la demande excessive de sa mère. N’est-ce pas là une autre façon d’être « adharmique » ? Pour couper court à cette objection, il suffit de se souvenir qu’avant d’être un personnage de l’Épopée, Vyâsa en est d’abord l’auteur. S’il veut, en tant qu’auteur, avoir quelque chose d’édifiant à nous raconter, il faut bien que ses personnages commencent par faire des erreurs !
Le who is who de ce second demi- épisode
Trois noms viennent s’ajouter à notre tableau : ceux des enfants que Vyâsa va concevoir avec ses amantes d’un soir : Dhritarâshtra, Pându et Vidura. La ligne « 3ème génération » de notre tableau se retrouvant ainsi enfin remplie à son tour…
Ci-dessous, l’état actuel du tableau des sept générations de personnages impliqués dans l’histoire (les cases vides se compléteront au fil des épisodes)
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