Auteur/autrice : Yann Le Boucher

  • Mahâbhârata (18) La fondation d’Indraprastha

    Dans ce dernier article de la saison 1 (!), je vous résume le début de l’épisode 18 du podcast que je ne vous propose pas à l’écoute. En effet, Laura embraye quasiment sans transition sur le récit du livre 2 du Mahâhbhârata, alors qu’en ce qui me concerne, je souhaite faire ici une pause et arrêter pour un temps mon travail de commentateur… Ceci étant, les plus mordus d’entre vous pourront prendre de l’avance en poursuivant l’écoute des 18 épisodes restants du podcast grâce au lien indiqué en bas de page…

    Donc, après la cérémonie rituelle du couronnement de Yudhishthira, voici les Pândavas et leur épouse Draupadî qui émigrent vers cette terre sauvage qui a toutes les allures d’une jungle. Ils y sont suivis par leurs partisans, c’est-à-dire par les quelques habitants d’Hastinapura qui ont souhaité d’emblée se mettre sous la protection du nouveau souverain. Toute cette troupe campe un moment aux abords de la forêt hantée, le temps d’organiser l’opération consistant à délimiter puis à  bruler une vaste zone de celle-ci afin d’y fonder une nouvelle ville et de disposer aux alentours de terres cultivables. C’est dans ce contexte que la faune et la flore sauvage seront détruites sans ménagement ; et c’est ce qui, deux générations plus tard, vaudra au petit-fils d’Arjuna, Parikshit, la morsure vengeresse du serpent Takshaka qui nous a été racontée dans l’épisode introductif (à relire ici) ! Ouf, la boucle est donc, sur ce point, bouclée !

     

    Mais bien entendu l’histoire qui s’étend sur 18 livres ne fait encore que commencer !

    Voici les apports les plus intéressants de la toute fin du premier livre :

    1) Après quelques tentatives infructueuses de pénétration directe dans la forêt hantée, les Pândavas décident de faire appel à Agni, le dieu du feu pour les aider. Grâce à cette aide, la forêt commence effectivement à s’embraser, forçant ses habitants démoniaques à s’enfuir. Ce que voyant Takshaka (le démon en chef du peuple de la forêt) fait appel à Indra (le roi des dieux) pour le protéger ! Mais Indra est aussi le père divin d’Arjuna. Ce dernier se trouve donc dans la situation de devoir combattre un temps son propre père ! Entre les armes divines du roi des dieux et les flèches magiques d’Arjuna, cela donne lieu à un combat homérique qui n’a rien à envier aux meilleurs récits de la littérature contemporaine d’Héroic-Fantasy!

    2) À un certain point de ce combat épique, alors qu’Arjua se retrouve en grande difficulté, Krishna fait son apparition sur son char pour prêter main-forte à son ami. À l’aide d’une arme magique qui lui est propre, il réussit à neutraliser simultanément les des deux belligérants. Ce qui amène Indra à prendre conscience de l’enjeu supérieur du projet des Pândavas et donc de l’iniquité de ce combat stérile contre son propre fils. Très favorablement impressionné par les talents de son rejeton, le roi des dévas décide alors de lui accorder sa bénédiction. En pratique, il lui assure le concours de son architecte personnel, le déva Vishvakarma, qui va dès lors se mettre au service des Pândavas pour réaliser la construction leur citée. Ce revirement d’alliances signe bien entendu la défaite de Takshaka !

    3) Car Agni, le dieu du Feu, peut alors finir ses bons offices (Indra, dieu de la foudre, faisant jusqu’alors tomber des trombes d’eau sur la forêt pour empêcher la progression de l’incendie!). Suite à quoi, se sentant particulièrement honoré qu’on lui ait fait une offrande aussi somptueuse (plusieurs milliers d’hectares à bruler d’un coup, ce n’est pas tous les jours qu’il peut se régaler ainsi!), Agni fait cadeau à Arjuna d’un arc d’une qualité exceptionnelle.

    Appelé Gandiva, cette arme a été directement façonnée par Brahmâ (le Créateur) et assure à son porteur une auto-confiance à toute épreuve. En outre Gandiva est accompagné d’un carquois magique qui ne se vide jamais, quel que soit le nombre de flèches tirées. On comprend mieux pourquoi c’est paré de cet arc si remarquable qu’Arjuna fera son entrée sur le champ de bataille au tout début de la Bhagavad Gîtâ (le simple son de la corde de cet arc fait, parait-il, fuir toute les créatures qui l’entendent)!

    4) Par ailleurs, et avant cela, Agni a aussi fait un cadeau riche de sens à Krishna : il lui a remis une arme très particulière appelée Sudarshana chakra. Il s’agit  d’un disque coupant qui est traditionnellement l’un des attributs de Vishnu. Par ce présent, Agni vient donc signifier à tous que Krishna est bien l’avatar du Dieu protecteur, cette arme étant traditionnellement utilisée par ce dernier pour décapiter les ennemis du dharma! C’est à cet endroit du récit qu’on voit donc Krishna s’en servir pour la première fois et parvenir ainsi à neutraliser les armes respectives d’Indra et d’Arjuna…

    Quand nécessaire, Krishna fait apparaitre autour de son index un disque énergétique coupant comme une lame qu’il lance mentalement sur sa cible. Une fois son office accompli, le disque revient se repositionner automatiquement sur l’index où il est résorbé…

    5) Une fois le terrain dégagé, les Pândavas réquisitionnent Maya (l’architecte des asuras) pour aider Vishvakarma (l’architecte des dévas) à concevoir les plans puis à réaliser la construction de leur future capitale.  Grâce à cette double aide providentielle, une magnifique citée voit très vite le jour. Elle comporte en son centre un somptueux palais et est désormais entourée d’une grande plaine cultivable. Ils la nomment Indraprastha, c’est-à-dire la citée semblable à la demeure céleste d’Indra. Pour remercier Arjuna d’avoir fait appel à ses services, Maya lui offre à son tour une conche très particulière. Celle-ci, nommée Devadatta, dispose d’une sonorité puissante capable d’effrayer même les ennemis les plus endurcis. C’est elle que nous entendrons retenir lors du déclenchement de la Grande Bataille décrite au début de la Bhagavad Gîtâ…

    Après la conquête de la forêt, le démon Maya (Illusion), vient implorer le pardon d’Arjuna et de krishna et se propose de mettre ses talents d’architecte à leur service…

    6) Ceci étant, une fois la ville construite, il s’en suit une période de paix et de prospérité bien méritée qui s’étend sur tout ce nouveau royaume. Celui-ci, gouverné par Yudhisthira selon les principes du sacro-saint dharma, se met à rayonner et à attirer à lui de plus en plus d’habitants. Menés par Arjuna, les frères étendent facilement le royaume en vassalisant les rois voisins, trop contents de se retrouver sous la protection d’un souverain à la fois puissant et juste. Et Draupadî, protégée par la dévotion attentive de ses cinq maris, peut jouir de sa première période de vie conjugale dans le cadre extraordinaire de son nouveau palais. L’histoire pourrait donc s’arrêter ici, car nous voilà en effet (presque) rendu à la fin du Livre 1… (plus que 17 tomes !!!)

    Décryptage de la fondation d’Indraprashta

    Si vous acceptez de me suivre dans ma tentative d’interprétation initiatique de l’Épopée, le sens profond de la péripétie suivante va vous apparaitre clairement. Avant d’affronter pour de bon le mental et l’ego, le vrai moi doit encore faire ses preuves et se bâtir, à partir de ses propres forces, une structure intérieure à la fois puissante et saine. C’est toute la symbolique de la construction de la citée d’Indraprastha! Et pour y parvenir, il va à nouveau devoir affronter des puissances hostiles (le serpent Takshaka et son acolyte Maya). La nouveauté est que cette fois, ce n’est pas par la seule force brute que la victoire est acquise (contrairement à ce qui s’est passé lors de la lutte entre Bhîma et le démon Hidimba) mais par le recours à des ressources d’ordre supérieur (intervention d’Agni le déva du Feu, puis bénédiction finale d’Indra le maître des dévas en personne). A cela viendra s’ajouter l’annexion du pouvoir d’illusion propre à l’asura Maya. On a ici un nouvel exemple de la transmutation d’une force maléfique en une arme utile et bénéfique puisqu’elle sera mise au service de la défense de la citée.
    Quant à l’étonnante confrontation à laquelle on assiste entre un humain (Arjuna) et un dieu (Indra), sachez tout d’abord que cette situation se reproduit plusieurs fois au sein de l’épopée. Pour faire bref, cela signifie à mes yeux que la grâce est quelque chose qui se mérite et que plus on est capable d’aller d’abord au bout de ses forces humaines et plus on a de chance, dans un second temps, de recevoir l’aide de la Providence.  Si Arjuna n’avait pas osé relever le défi consistant à affronter le roi des dévas, s’il n’avait pas mobilisé pour cela tout son savoir-faire de grand guerrier, la Grâce mise en scène par l’arrivée de Krishna ne serait pas intervenue dans sa vie. À partir de ce moment du Mahâbhârata, on va donc être amené à concevoir le cheminement spirituel comme le fruit de trois choses : la conquête de notre inconscient (la lutte victorieuse contre les asuras et la réorientation positive de leurs énergies), l’optimisation de nos capacités humaines (corps, tête et cœur) et l’ouverture aux bénédictions que la vie ne manquera pas de nous dispenser, pour peu que nous ne rechignions pas à faire ce qui nous revient.

    En attendant que nous découvrions peut-être ensemble comment la suite du récit met en œuvre cette compréhension de ce qu’est la Voie, vous pouvez vous familiariser avec les principales péripéties qui nous attendent en vous rendant sur le site de Laura Arley et en écoutant à votre rythme la suite de son excellent podcast (accès direct à l’épisode 18 ICI) !


    Le who is who de cet épisode 18

    On peut mémoriser le nom du démon-serpent Takshaka, puisqu’après l’avoir vu à l’oeuvre dans l’épisode 3 puis dans cet épisode, on le retrouvera encore au moins une fois à la manoeuvre dans la suite du récit. Mais comme il ne s’agit pas d’un humain, je ne vais pas l’inclure dans mon tableau. Pas plus que son acolyte Mâyâ (le principe d’illusion, si important philosophiquement dans le cadre du Védânta). Ni non plus Vishvakarman, l’architecte divin du roi des dieux Indra. Ou alors serai-je peut-être amené à vous proposer un second tableau consacré aux principaux asuras et dévas intervenants dans le récit ? Mais en tout les cas, pour le présent, pas de noms nouveau à ajouter à notre liste.

    Ci-dessous, l’état actuel du tableau des sept générations de personnages impliqués dans l’histoire (les noms qui viendront encore s’ajouter concerneront désormais les 4ème et 5ème générations)


    Et pour retrouver tous les articles de cette série => c’est par ICI

     

  • Mahâbhârata (17-3) La confrontation entre Yudhishthira et Dhritarâshtra

    Dans cet article, je vais commenter la fin de l’épisode 17 de Laura qui nous rapproche de la conclusion du livre 1 du Mahâbhârata.

    Nous en sommes rendus au moment où, suite à la promesse de mariage entre Draupadî et un mystérieux brahmane expert en tir à l’arc, Krishna va rencontrer les Pândavas pour vérifier son intuition, à savoir qu’il s’agit bien d’Arjuna et que sa mère et ses frères que tous croyaient morts sont bien en vie.

    Krishna se réjouit de retrouver sa tante Kuntî et ses cinq fils tous bien vivants !

    Kuntî est la tante maternelle de Krishna et de ce fait, les Pândavas sont aussi ses cousins germains. Cela explique pourquoi une relation simple et chaleureuse va très vite se développer entre eux. En tant que fils de Dharma, Yudhishthira ne va avoir aucune peine à reconnaitre la sagesse qui s’exprime à travers la bouche de Krishna. Aussi va-t-il rapidement décider de suivre son conseil et de s’en retourner à Hastinapura pour réclamer haut et fort son dû. Mais Dhritarâshtra (le vieux roi aveugle) se retrouve face à un terrible dilemme. Souvenez-vous en effet qu’avant  le départ des Pândavas pour Varanavata (cf. épisode de la Maison de laque), il avait intronisé Yudhishthira comme Prince héritier. Puis après la mort supposée de son neveu dans l’incendie, c’est son fils aîné Duryodhana qu’il avait, en remplacement, désigné comme son successeur.
    Le royaume se retrouve donc à présent avec deux prétendants au trône aussi légitimes l’un que l’autre, car tous les deux dument intronisés! Comment faire ?
    Un conseil des sages est réuni. Sans surprise, Duryodhana plaide pour l’éviction pure et simple de son rival. Conseillé par son oncle maternel le fourbe Shakunî, il argumente que si c’est Yudhishthira qui est déclaré prince héritier, cela va donner au peuple un très mauvais exemple en matière conjugale, les relations monogamiques risquant de ne plus être perçues comme la norme à suivre! Mais en disant cela, il porte implicitement atteinte à l’honneur de Draupadî, ce qui met en furie Arjuna et déclenche une première échauffourée entre les Pândavas et leurs cousins en plein milieu de la salle du Conseil!
    Ce que voyant, le Premier ministre Vidura (et demi-frère du roi, cf. épisode 7-2), qui est, tout autant que Bhîshma, convaincu que l’avenir du royaume ne pourra être assuré que par Yudhishthira, élabore un plan pour sortir de cette impasse.

    Vidura plaide la cause de Yudhishthita au vieux roi aveugle
    Vidura plaide la cause de Yudhishthira au vieux roi aveugle

    Il propose au roi une partition provisoire du royaume. Duryodhana, qui a été intronisé en second, ne sera plus considéré comme l’héritier du trône. Mais Dhritarâshtra restera le roi de la partie nord (où est située la capitale Hastinapura) et Yudhishthira sera fait roi de la partie sud, cette partition étant nécessaire pour éviter que la mésentente croissante entre les Kauravas et les Pandavas ne dégénère en guerre civile. Et à la mort du roi aveugle, Yudhishthira récupérera l’intégralité du royaume…
    Inutile de vous dire que Dhritarâshtra commence par s’opposer de façon farouche à ce démantèlement de son territoire et, emporté par sa colère, annonce qu’il va en bannir purement et simplement les Pândavas. Ce que Bhîshma, qui est à la fois sa caution morale et son bras armé, vient vigoureusement contester, en menaçant son propre souverain : il quittera la cour et suivra les Pândavas dans leur exil si ceux-ci sont effectivement exclus du royaume. Panique du côté de Shakuni qui anticipe déjà la reconquête par la force du trône du fait de l’alliance des Pândavas et de l’invincible Bhishma. Aussi conseille-t-il in extremis au roi aveugle de se calmer et de céder sur le principe, mais en lui suggérant d’édicter des conditions telles que soit assurée la sécurité d’Hastinapura, ainsi qu’à terme la montée sur le trône des Kurus de son fils Duryodhana.

    Le roi se résout donc à donner une partie de son royaume à Yudhishthira, mais au terme du contrat suivant :

    1. La partie du territoire concédée sera restreinte à une petite zone du pays, la forêt de Khandava-prastha. À noter que ce n’est pas là pour lui une grosse perte, car cette forêt, autrefois luxuriante et pleine de ressources, est récemment devenue le repaire d’un peuple démoniaque particulièrement malfaisant. Pour pouvoir y vivre, les Pândavas devront donc d’abord déloger les habitants non-humains des lieux et en particulier leur chef, le démon-serpent du nom de Tatsaka (celui déjà rencontré dans l’épisode 3). Ils auront fort à faire, car celui-ci est de mèche avec l’asura Maya qui a ensorcelé la forêt de telle sorte que tout humain qui y pénètre s’y perde et y meure…
    2. À part cette zone située aux confins sud du royaume, Yudhishthira n’aura aucun droit sur le reste du territoire des Kurus et sa seule possibilité d’extension sera de conquérir ou de vassaliser ses voisins.
    3. Tant qu’il n’aura pas réussi à agrandir significativement son royaume de cette façon, il ne sera encore que vice-roi et n’aura pas le droit d’avoir son propre drapeau. Ses décisions et les lois qu’il édictera pour gouverner son pays seront prises au nom de Dhritarâshtra dont il sera le représentant et porte-parole officiel.
    4. Bhîshma l’invincible devra jurer fidélité au trône d’Hastinapura et donc devra renoncer à accompagner les Pândavas dans leur nouvelle vie.
    5. Kuntî ne sera pas autorisée à suivre ses fils, mais sera assignée à résidence à Hastinapura (pour Shakuni qui est l’instigateur de cette mesure, il s’agit là d’une protection supplémentaire, car ainsi les Pândavas ne pourront pas attaquer la ville sans mettre en péril la vie de leur propre mère)!
    6. En signe de sa royale mansuétude, Dhritarâshtra fera don à son neveu d’une grosse quantité d’or ainsi que d’un cheptel conséquent, ceci de façon à l’aider à démarrer son implantation. En plus de quoi, il autorisera ceux de ses sujets qui se porteront volontaires à aller vivre dans ce nouveau royaume…

    Pas besoin d’être féru de la chose politique pour se rendre compte qu’il s’agit là d’un compromis pour le moins très défavorable aux Pândavas. Mais le Premier ministre Vidura (qui est acquis de longue date à la cause du véritable dharma) finit par persuader Yudhishthira que mieux vaut cette solution bâtarde qu’une guerre de succession fratricide. Avec Bhîshma, ils lui assurent qu’il a toute leur confiance et ils prédisent même que la nouvelle citée que les Pândavas sont appelés à fonder deviendra un jour la capitale de toute l’Inde (ce qui, à un croire certains archéologues, serait effectivement le cas!).

    Laura a choisi de simplifier à l’extrême ce passage du récit, mais si vous voulez réécouter ce qu’elle en dit, c’est ici (à partir de la minute 12).

    Décryptage de la confrontation des Pândavas avec Dritarashtra

    D’un point de vue symbolique, le retour des Pândavas à Hastinapura correspond à l’étape de notre vie où, parvenus à la pleine possession de nous-mêmes comme jeune adulte, nous osons enfin affronter le monde pour y prendre la place qui nous revient. Avant cela nous avons dû nous confronter à certaines de nos peurs et inhibitions les plus handicapantes et les surmonter, comme l’a fait Bhîma en combattant Hidimba et en épousant Hidimbî. Puis nous avons dû aussi parvenir à réconcilier intérieurement les deux aspects masculin et féminin de nous-mêmes de façon à devenir un être humain à part entière, autant capable de détermination que de sensibilité, de force que de bonté. Comme déjà dit, c’est là à mes yeux le sens profond du mariage des cinq Pândavas avec Draupadî, et aussi la raison pour laquelle les frères et leur épouse se présentent tous à l’audience royale, alors que celle-ci ne concerne stricto sensu que Yudhishthira.

    Quant au fait que Duryodhana en profite pour mettre en cause la « moralité » des nouveaux mariés, cela renvoie selon moi au refus récurrent de notre mental à reconnaitre l’importance des valeurs féminines dans notre vie, celles-ci devant être, selon ce point de vue borné, cantonnées à un seul aspect de notre être, et non l’imprégner dans sa totalité.

    Reste à  interpréter dans ce cadre la partition du royaume promue par Vidura et Bhishma, puis le compromis déséquilibré qu’impose le vieux roi aveugle à Yudhishthira sur la base des conseils machiavéliques de Shakuni. Pour comprendre cette péripétie, il faut savoir que le combat intérieur qui met définitivement la personnalité au service de l’essence (ou le mental au service du vrai moi) est un combat de toute une vie. Les Pândavas sont encore de jeunes hommes et à cet âge, il est bien rare que l’ego et le mental soient déjà vaincus ou dépassés. Le plus souvent, quand le vrai moi est devenu assez fort pour commencer à faire entendre sa voix, cela ne suffit pas pour qu’il puisse prendre réellement les commandes de nous-mêmes. Il s’ensuit une période plus ou moins longue de cohabitation où nous sommes encore sous la loi de notre aveuglement fondamental (le vieux roi aveugle reste l’autorité de référence de tout le royaume) ainsi que sous celle de son principal allié le mental, toujours prêt à user d’argument fallacieux (Duryodhana et son appel cynique à la « moralité »). Mais l’apprenti-disciple en nous est  déjà capable d’un début d’autonomie et de ce fait, il réussit à obtenir partiellement gain de cause (une terre inhospitalière où tout est à bâtir).

    Cette interprétation vaut d’abord et avant tout comme une description de l’économie interne de l’être humain. Mais à l’occasion, on peut aussi en repérer des manifestations externes. Il n’est pas rare par exemple qu’au début de sa vie adulte, une personne ayant découvert la perspective spirituelle doive faire coexister dans sa vie ce centre d’intérêt avec la poursuite de buts profanes, reflétant ses conditionnements sociaux et éducatifs antérieurs.  Ainsi sommes-nous assez nombreux à connaitre ou à avoir connu cette situation inconfortable où notre existence se retrouve comme « coupée en deux ».  D’un côté nous menons une vie « normale » où nous nous efforçons de donner le change à nos proches et à la société, et d’un autre côté nous continuons autant que faire se peut à cultiver en privé nos aspirations les plus hautes. Ceci est particulièrement vrai quand on porte en soi une vocation originale qui implique une forme explicite ou implicite de contestation de l’ordre établi. Dans ce cas, l’ego (le représentant en nous de la société) va tenter de ménager la chèvre et le chou et ne va donner à notre vrai moi qu’un espace d’expression réduit de telle sorte qu’il garde encore la main mise sur les principales ressources (intellectuelles et énergétiques) dont nous disposons. C’est le sens profond que je vois à la manœuvre politique de Dhritarâshtra qui, contraint par le nouveau rapport de force (les Pândavas sont désormais alliés avec Drupada), doit céder du terrain, mais sans perdre le précieux soutien du mentor de la couronne, le vénérable Bhîshma. La route qui conduit un être humain à l’Éveil est longue et semée d’embûches. À sa façon inimitable, le Mahâbârata met donc en scène ce combat intérieur qui est le lot de tous les candidats à la Sagesse….


    Le who is who de cet épisode 17-3

    Aucun personnage nouveau cette fois-ci.

    Ci-dessous, l’état actuel du tableau des sept générations de personnages impliqués dans l’histoire (les noms qui viendront encore s’ajouter concerneront désormais les 4ème et 5ème générations)


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  • Mahâbhârata (17-2) le mariage de Draupadi

    Voici donc le second volet du podcast n°17 de Laura. Pour bien comprendre ce dont il s’agit, je me dois de vous raconter en introduction l’histoire de la famille de Draupadî. C’est parti!

    Drupada et ses enfants

    Comme son nom l’indique, Draupadî est la fille du roi Drupada. Celui-ci, on l’a vu, règne sur le Panchala, royaume contigu à celui des Kurus. Sans surprise, ce souverain ambitieux n’a d’autre rêve en tête que d’étendre son territoire. Mais il ne peut pas le faire sur son flanc ouest, pour la bonne raison qu’il craint plus que tout l’invincible Bhîshma. Il souhaite donc ardemment avoir des fils pour renforcer son armée et espérer être ainsi un jour en mesure de défier son puissant voisin. Pas de chance, Drupada n’a qu’une fille et malgré tous ses efforts il n’arrive pas à procréer d’autres enfants.

    Qu’à cela ne tienne, car cette fille présente des caractéristiques étranges. Depuis son plus jeune âge, elle parle de façon quelque peu incompréhensible d’un certain Bhîshma qu’elle prétend vouloir « tuer ». Les adultes commencent par se moquer gentiment de la fillette, mais peu à peu tout le monde convient que Shikhandinî (car tel est son nom) a un comportement de vrai garçon manqué. Des prêtres spécialistes sont consultés qui analysent les dires de la fillette et confirment alors une bien étrange nouvelle à ses parents. Tous les signes concordent pour dire que leur fille est la réincarnation de la princesse Amba, cette fière jeune femme dont Bhîshma a brisé la vie en refusant de la prendre pour épouse (cf. épisode 6).
    Du coup, Drupada se dit qu’il a une carte à jouer et décide d’élever Shikhandinî comme un garçon, c’est-à-dire de lui apprendre le maniement des armes et l’art de la stratégie militaire. Or à ce jeu, et en grandissant, la jeune princesse montre un talent étonnant. Ce qui fait que son père se met à croire qu’elle est effectivement « née pour tuer Bhîshma ». Tant et si bien qu’il finit par la nommer général en chef de son armée ! Et figurez-vous que c’est elle qui est à la manœuvre lorsqu’il s’agit de défendre Drupada de l’attaque punitive des élèves de Drona. En particulier c’est elle qui guide de main de maître le fonctionnement complexe de la disposition des troupes en roue labyrinthique (chakra vyûha) dont on a pu voir la redoutable efficacité lors de l’épisode 15bis. C’est encore elle qui réussit l’exploit de la capture des 100 Kauravas. Le plan qu’elle avait mis au point de concert avec son père était en effet de faire prisonniers les princes pour forcer Bhîshma à venir tenter de les délivrer et ainsi avoir une opportunité de l’affronter en direct. Mais comme finalement Arjuna parvient à contourner sa stratégie et à pénétrer au centre de la roue où il défait Drupada, celui-ci, au lieu d’être fier de sa fille, va reporter sur elle la responsabilité de sa défaite et à partir de là, il va la prendre en grippe…

    Shikhandinî, la femme-guerrière, réincarnation d’Amba, née « pour tuer Bhîshma »

    Humilié par la perte de la moitié de son territoire, Drupada ne va plus avoir qu’une idée en tête : avoir un fils capable de le venger en tuant Drona ! Mais les astrologues sont formels, il n’est pas destiné à avoir d’enfant mâle, sa carte du ciel indiquant qu’il n’aura jamais que des filles!  Drupada est furieux contre ces oiseaux de mauvais augure et, donnant libre cours à son tempérament colérique, les fait jeter en prison (!). Après quoi il décide de faire appel à la magie pour conjurer son destin. Avec de grandes difficultés, il réussit à trouver au fin fond de son royaume deux prêtres qui lui assurent pouvoir lui obtenir un fils à condition de réaliser un rituel complexe et dispendieux à Agni, le dieu du feu. Mais ils préviennent Drupada qu’ils ne pourront pas contrer complètement son destin et que le fils qu’il aura sera nécessairement accompagné d’une sœur jumelle. Drupada est contrarié par cette nouvelle prédiction, mais, faute d’alternative, se résout à accepter d’organiser ce grand rituel. Je vous passe les détails, mais à l’issue de la cérémonie d’offrande au feu sacrificiel, un fils lui est effectivement donné qu’il fait nommer Dhrishtadyumna (le splendide courageux). Pendant le rituel, Drupada a prononcé des incantations magiques de telle sorte que la haine qu’il porte à Drona soit transférée à son fils. Ce qui fait que toute sa vie, celui-ci se sentira irrésistiblement habité par l’obsession de tuer le brahmane-guerrier…

    Né du feu sacrificiel, le fils chéri de Drupada, Dhrishtadyumna, né pour tuer Drona

    Comme prédit par les officiants, juste après l’arrivée de Dhrishtadyumna, une fille nait à son tour du feu sacrificiel. Et voilà comment Draupadî, notre nouvelle héroïne fait sa drôle d’entrée dans notre histoire ! De concert avec son frère, elle sera considérée comme « cadeau des dieux », puisque c’est par le truchement d’un rituel magique qu’elle a vu le jour. Mais à l’inverse de son jumeau, elle n’est pas la bienvenue. Son colérique de père refuse que le destin lui impose sa naissance et décide d’en faire le bouc émissaire de la honte de la défaite venue à lui par sa première fille. Aussi pendant le rituel, il prononce des incantations terribles, chargeant Draupadî de tous les malheurs possibles. Quelle drôle d’hérédité pour notre héroïne ! D’un côté, son origine divine en fait l’une des femmes les plus envoutantes de l’Épopée et son insolente beauté couplée à son tempérament de feu n’a pas fini de faire des ravages dans le cœur des hommes. Et d’un autre côté, du fait de la malédiction paternelle initiale, elle va devoir vivre une impressionnante série d’épreuves qui vont jalonner la suite du récit! Draupadî, ô splendide Draupadî, ton destin aussi grandiose que tragique n’a pas fini de nous émouvoir !

    Draupadî, la soeur jumelle de Dhrishtadyumna. C’est aussi la 3ème des « saintes femmes » évoquées par la prière traditionnelle d’hommage aux figures féminines de la Sagesse

    Pour conclure cette narration complémentaire, permettez-moi une remarque : alors que cette épopée semblait jusque là principalement « une affaire d’hommes », voilà tout à coup que l’intrigue se rééquilibre. Car comme la suite de l’histoire va nous le montrer, le destin de toute la contrée (et donc symboliquement de toute l’humanité) va se retrouver dépendre en grande partie des futurs agissements de ces deux sœurs. Draupadî, on va bientôt le voir, sera celle qui va mettre le feu aux poudres en osant dénoncer publiquement le scandale de la spoliation du pouvoir par les Kauravas. Et sa sœur aînée Shikhandinî jouera un rôle majeur dans la résolution du gigantesque conflit qui en résultera. Difficile après cela de dire que les femmes ne sont que de simples figurantes dans le Mahâbhârata !

    La première intervention de Krishna dans le récit

    Complicité féminine oblige, Draupadî développa très vite une grande affection pour Shikhandinî. Outrée par le mépris avec lequel le roi traitait cette dernière depuis qu’il avait un fils, Draupadî se mit un jour en tête de faire entendre raison à son père. Mais Drupada qui était maitre es colère, pris très mal cette leçon de morale de sa fille cadette et, en rage,  il décida tout de go de la bannir du palais!

    C’est alors qu’intervient une première fois dans le récit le prince Krishna, qui passant par là « par hasard » demande l’hospitalité au roi. Après de longues palabres, il réussit à faire entendre raison à Drupada : sa fille cadette est vraiment un don des dieux et il prédit qu’elle est même appelée à jouer un rôle majeur dans le destin collectif du pays tout entier. Devant l’insistance de Krishna et aussi de par la prestance si particulière de son visiteur, Drupada en vient à douter de lui-même et finit par accepter de réintégrer Draupadî dans la famille royale. Mais, pleine de ressentiment pour ce père indigne, la fière Draupadî commence par éconduire les émissaires royaux qui l’invitent à revenir au palais. Ce que voyant, Krishna propose ses services pour amadouer la jeune princesse au tempérament déjà bien affirmé ! Et c’est ainsi que débute une relation très forte entre Draupadî et Krishna, ce dernier devenant par la suite le conseiller privé (pour ne pas dire le guide spirituel) de la princesse. Draupadî sera ainsi l’une des premières protagonistes de l’Épopée à percevoir la dimension divine de Krishna et à développer envers lui une profonde et touchante dévotion…

    Et voilà (comme aime à le dire Laura!), vous en savez désormais assez pour écouter avec profit la seconde partie du podcast, celle qui raconte le svayamvara de Draupadî à l’issue duquel la princesse va se retrouver, incroyable mais vrai, l’épouse commune des cinq Pândavas  (placez le curseur à la quatrième minute si vous voulez éviter de réécouter la péripétie précédente, mais vous pouvez vous arrêter à la minute 12’30, car la fin de l’épisode fera l’objet d’un troisième article).

     

    Commentaire sur le svayamvara de Draupadî

    Je souhaite relever les quelques éléments suivants dans le récit de Laura, par ailleurs assez fidèle à l’original :

    • C’est la troisième fois que nous assistons à cette cérémonie particulière du svayamvara d’une jeune fille à marier et à chaque fois, ça se passe différemment. Nous avons d’abord été conviés à celui des trois princesses de Bénarès, interrompu par le rapt de Bhîshma (cf.épisode 7.1). Puis ce fut celui de Kuntî, transformé par la future mariée en joute philosophique (épisode 9bis). Et cette fois-ci, nous nous trouvons dans la configuration la plus courante : celle d’une épreuve d’adresse guerrière. À noter que le dispositif retenu par Drupada pour rendre la cible extrêmement difficile à atteindre est devenu un « must » de l’art classique indien, comme on peut le voir sur cette sculpture présente dans un temple du sud du pays datant du XIIème siècle que je mets en vis-à-vis d’une image plus « contemporaine » pour vous en faciliter le déchiffrage…

    Arjuna regarde le miroir en direction du sol alors qu’il tire en l’air sur la cible

    • Vous aurez relevé au passage que Draupadî a éconduit le « pauvre » Karna qui, malgré son nouveau statut de « roi d’Anga », continue donc à subir l’ostracisme d’une partie des protagonistes de l’histoire. Vous ne serez donc pas surpris d’apprendre que certains des malheurs à venir de Draupadî seront en rapport avec cette première humiliation qu’elle fit subir à l’ami fidèle des Kauravas (et demi-frère aîné d’Arjuna)!
    • Dans certaines versions plus détaillées du récit, l’accent est aussi mis sur les préliminaires de la relation entre Arjuna et Draupadî. Krishna, qui a pressenti que cette union devait se faire, se débrouille en effet pour vanter discrètement à la princesse les qualités du prince alors même que tous le pensent décédé dans l’incendie. Draupadî sait par ailleurs que c’est Arjuna qui naguère a vaincu son père en combat régulier et mon petit doigt me dit qu’en fille rebelle, l’idée d’épouser celui qui autrefois fit mordre la poussière à son tyran de géniteur n’aurait pas été pour lui déplaire. Bref, là où je veux en venir, c’est que, même si elle ne l’a pas reconnu sous son déguisement de brahmane, son cœur a tressailli à la première minute où elle a vu ce beau jeune homme faire la démonstration magistrale de son talent.
    • Et voilà pourquoi, alors qu’elle est au comble du bonheur quand elle se retrouve à lui passer la guirlande du vainqueur autour du cou, le conte de fées va brutalement virer au cauchemar. Car avouez que de devoir se coltiner les quatre frères d’Arjuna sous prétexte qu’elle a jeté son dévolu sur ce bellâtre, voilà une énorme épreuve qui en aurait brisé plus d’une. Mais Draupadî qui n’en pouvait plus de vivre sous le même toit que son père, décida de passer outre et de tenter l’étrange aventure de ce mariage polyandrique !

    Décryptage de l’union polyandrique de Draupadî

    Ceci étant, le fait que notre héroïne se retrouve à devoir épouser les cinq frères ne va pas du tout de soi, même au sein du récit. Contrairement à d’autres péripéties qui ne posent aucun problème à l’auteur (faire naître Draupadî et son frère d’un rituel magique, par exemple), ici le texte s’arrête longuement pour débattre de l’épineuse question : ce mariage est-il ou non conforme au dharma ? Et il commence par affirmer haut et fort, tant par la bouche de Krishna que par celle de Vyâsa qui est bientôt appelé en renfort, que la polyandrie est une abomination et qu’elle doit être fermement interdite au sein de la bonne société. Mais alors, pourquoi ces deux représentants éminents de la sagesse vont-ils finir par cautionner cette union ? En complément de ce qu’en dit déjà Laura, voici un aperçu du débat interne qui a lieu entre les protagonistes, puis l’avis des experts que les deux partis ont consultés à cette occasion.

    Kuntî qui se sent la première responsable de cette situation va d’abord proposer de se dédire. Mais pour son fils ainé Yudhishthira (fils du dieu Dharma, souvenez-vous), c’est là une solution inenvisageable. Pour lui, la parole d’un ou d’une ainée a un caractère sacré et ne peut donc pas être annulée. En effet, selon la culture qu’il représente, la mère, le père et le guru sont les sources premières de toute autorité et cela oblige ces locuteurs à ne jamais se dédire sous peine de saper le fondement de la confiance que leurs propos doivent inspirer à tous. Que serait un monde où ceux qui exercent des responsabilités disent d’abord une chose puis se rétractent ou même font, sans vergogne, le contraire ! Un tel monde (purement imaginaire ?) serait voué à l’a-dharma (le déséquilibre, l’injustice)! D’où son intransigeance quant à la parole maternelle prononcée. Par parenthèse, cela apporte un éclairage complémentaire à la situation épineuse du début de l’histoire où Bhîshma, malgré le bon droit d’Amba, a choisi de maintenir son vœu de chasteté (cf. épisode 7-1). C’est donc au nom de l’exemplarité morale que la proposition de Kuntî de se dédire est écartée…

    Dans un élan de générosité, Yudhishthira propose alors qu’Arjuna épouse effectivement Draupadî et que lui-même et ses trois autres frères deviennent renonçants de telle sorte que Draupadî ne soit pas contrainte à avoir une relation de nature sexuelle avec eux. Mais cette solution est déclinée par Arjuna qui dit qu’il ne pourra pas vivre heureux avec sa femme s’il sait qu’il doit son bonheur conjugal au sacrifice forcé de ses quatre frères.
    Au lieu de ça, Arjuna propose alors à Draupadî qu’elle renonce à lui et épouse Yudhishthira, moyennant quoi, faute de vivre avec l’homme qu’elle a choisi, elle aura au moins la compensation de devenir reine. Devant le refus outré de Draupadî, Arjuna en vient, la mort dans l’âme, à lui dire que le mieux est qu’ils renoncent purement et simplement à leur engagement réciproque et qu’elle s’en retourne vivre chez son père !
    Nouvelle opposition farouche de Draupadî, qui ne manque pas de rappeler à tous la tragique histoire d’Amba, incapable de se trouver un mari après que la personne qui l’avait « gagnée » (par un rapt!) lors de son svayamvara ait ensuite refusé de l’épouser.

    Bref, à ce moment du récit, les Pândavas sont dans une très grande confusion et c’est alors qu’ils décident de consulter plus sage qu’eux. Voici les différents éléments de réponses qu’ils obtiennent :

    • Pour l’une des variantes, la raison pour laquelle Draupadî se retrouve dans cette situation scabreuse est la même que celle qui a conduit précédemment Gândhârî à se retrouver mère des cent Kauravas (cf. épisode 10). La princesse était anxieuse de se trouver un compagnon capable de répondre à ses aspirations et dans ses prières quotidiennes à Shiva, elle avait pris l’habitude de répéter cinq fois la formule : « Accordez-moi un époux qui saura m’aimer mieux que mon père, un époux qui saura m’aimer mieux que mon père, un époux qui saura m’aimer mieux que mon père… ». Là encore, la leçon du Mahâbhârata est donc qu’il ne faut jamais prier Dieu à la légère, car si on insiste de trop, on prend le risque qu’il exauce notre désir à la lettre !
    • Dans une optique assez proche, c’est l’imprudence coupable du père de Draupadi, qui en proférant des malédictions à l’encontre de sa fille à naître durant le rituel magique, a scellé le destin de cette dernière. Quand il tentera de s’opposer au mariage, Krishna le lui rappellera vertement…
    • Dans la variante que je préfère, Krishna (que consulte alors Draupadî), et Vyâsa (auquel ont recours les Pândavas) développent tous les deux le même argument décisif : ce type de mariage est à proscrire en temps normal, mais ici on est à un moment clé de l’Histoire de l’humanité (allusion au risque de dégénérescence complète de la société liée à la fin du dvapara-yuga cf. épisode 2) et face à une situation d’une telle gravité, des exceptions par rapport aux règles morales habituellement en vigueur peuvent être justifiées. Comme le dira plus tard Krishna à un moment clé de la grande bataille « dans certaines situations, la meilleure façon de servir le dharma, c’est de l’oublier » ! Pour Krishna et Vyâsa, la situation globale (dont ils sont les seuls à avoir conscience) est telle qu’il faut que Draupadî sacrifie son attente d’une vie conjugale « normale » et accepte le rôle particulier qui lui a  été attribué par le Destin via la bouche de Kuntî.
    • Ils vont cependant proposer un cadre strict à Draupadî et à ses cinq maris, ceci pour faire en sorte que cette union polyandrique ne porte pas atteinte à la dignité de la jeune femme tout en donnant à chacun de ses maris la possibilité de connaitre les joies de l’amour charnel. Vyâsa en arrive ainsi à édicter quatre règles pour cette union hors norme :
      •  La première règle : Draupadî ne sera intime qu’avec l’un de ses maris à la fois et cela pour une période d’un an minimum. Si elle tombe enceinte durant cette année, la période de cohabitation privilégiée avec le futur père sera prolongée jusqu’à la naissance de leur enfant. Ensuite, ça sera le tour du second frère de vivre maritalement avec elle, et ainsi de suite…
      • Deuxième règle : en dehors de la période prévue, chacun des autres frères devra respecter strictement l’intimité du couple en cours et en particulier il ne devra tenter sous aucun prétexte d’avoir de privautés avec Draupadî, ceci sous peine d’être exclu de la famille pendant un cycle entier de cinq ans et de voir ainsi reculer d’autant le moment où il pourra jouir à son tour du statut d’époux à part entière.
      • Troisième règle : ils devront tous les cinq se considérer co-responsables du bonheur de Draupadî, donc la traiter comme une divinité à servir et non comme une femme à leur service. En particulier, ils ne devront rien décider qui la concerne sans obtenir d’abord son approbation.
      • Enfin Draupadî et son mari « en fonction » devront, au bout de leur année de vie commune, se soumettre chacun de leurs côtés à une période d’ascèse méditative, de façon à purger leur mémoire respective de toutes les impressions positives et négatives engrammées durant cette année de vie conjugale. De la sorte ils seront l’un et l’autre « neufs » pour aborder leur nouveau cycle de vie. (Notons au passage la grande sagesse de ce conseil dont les couples recomposés de notre époque gagneraient tout autant à s’inspirer)…
    • Face à ces aménagements en sa faveur, et sur la base de sa confiance en Krishna qui lui affirme que son sacrifice lui vaudra la reconnaissance éternelle des générations futures, Draupadî accepte finalement ce mariage. Celui-ci est alors célébré en grande pompe à la cour du roi Drupada…
    Le temple de gauche est dédié à Draupadi, celui de droite à Arjuna. Site de Mahabalipuram (VII ème siècle)
    • Je ne vais pas revenir ici sur la justification de ce mariage par le recours à la mythologie tel qu’avancé par Laura, car ce recours ne fait de toute façon que déplacer le problème sans le résoudre (Pourquoi la déesse Shrî devrait-elle être la compagne commune des cinq dieux ?). De même je ne reprends pas non plus sa discussion autour de la coutume ethnologiquement avérée de la polyandrie qui, selon moi, est tout autant hors sujet que celle sur la coutume de sati évoquée à la fin de l’épisode 12….
    • Par contre, je vais ajouter ma touche personnelle à ce débat millénaire en vous proposant une double lecture « psychologique » puis « initiatique » de cet événement. Psychologiquement tout d’abord : Draupadî ayant été violemment rejetée par son père avant même sa naissance est de ce fait en manque maladif d’une présence masculine sécurisante. De ce point de vue, le fait qu’elle se retrouve avoir cinq maris, plus un conseillé spirituel (Krishna) est selon moi la mise en scène de ce déficit paternel initial. Elle est en quelque sorte victime d’une compulsion inconsciente à s’entourer de pères de substitution. Et ici encore, derrière l’aspect fictionnel du récit, se révèle pour qui veut bien y faire attention une profondeur insoupçonnée, Draupadî devenant à la fois le symbole de la féminité bafouée et l’égérie du féministe réactionnel qui en résulte.
    • Enfin et sur un plan initiatique, la relation désastreuse de Drupada avec sa fille renvoie selon moi au reniement par nombre d’entre nous de notre propre part féminine. Tous autant que nous sommes (hommes et femmes), nous avons grandi en refusant plus ou moins complètement la dimension sensible et vulnérable de notre être et nous nous sommes bâtis en réaction à notre propre anima.  Dans cette perspective, le fait que les cinq frères se retrouvent à épouser la même femme est la mise en scène du nécessaire rééquilibrage qui doit avoir lieu en chacun d’entre nous entre notre pôle masculin et notre pôle féminin si nous voulons devenir des êtres humains à part entière. Notre intelligence (Yudhishthira), notre affectivité (Arjuna) et notre énergie vitale (Bhîma) ainsi que nos autres fonctions secondaires (Nakula et Sahadeva) doivent toutes « tombées amoureuses » de notre sensibilité profonde et se mettre au service de l’élan de vie qu’elle incarne. Sans ce mariage alchimique entre notre vulnérabilité (yin) et notre force (yang), pas d’accomplissement spirituel possible (cela indépendamment de notre sexe biologique, bien entendu).

    Pour clore cet épisode, il me resterait à vous parler de Krishna. Mais le sujet est trop vaste pour que je n’y consacre pas un article-bonus à part entière. Donc, dans l’immédiat, je vous laisse digérer ce « gros morceau » et vous donne rendez-vous pour l’épisode suivant qui nous rapprochera à grands pas de la fin du Livre 1 du Mahâbhârata (courage, on y est presque!).


    Le who is who de cet épisode 17-2

    Trois nouveaux noms viennent s’ajouter à notre liste cette fois-ci (mais rassurez-vous, nous ne sommes plus très loin de l’avoir complétée).
    Il faut, bien entendu, mémoriser le nom des trois enfants de Drupada (sa femme qui s’appelle Prishati ne joue qu’un rôle mineur et peut être oubliée, même si je dois l’inscrire dans le tableau pour raison de cohérence). Il s’agit de :

    • Shikhandinî, la réincarnation de la princesse Amba, animée du désir de tuer Bhîshma
    • Dhrishtadyumna, qui a été envouté par son père pour qu’il accomplisse sa vengeance contre Drona
    • Draupadî, à la beauté ravageuse et au tempérament de feu, qui, par son mariage avec les cinq Pândavas, va se retrouver aux premières loges de la suite de leurs aventures…

    Ci-dessous, l’état actuel du tableau des sept générations de personnages impliqués dans l’histoire (les noms qui viendront encore s’ajouter concerneront désormais les 4ème et 5ème générations)


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  • Mahâbhârata (17-1) le fils de Bhîma

    Cet épisode très dense va m’obliger à procéder en trois temps. Laura y a en effet condensé plusieurs événements clé qu’il est à mon avis nécessaire de détailler si on veut bien comprendre les différents fils qui tissent l’Epopée.

    Je vous propose donc pour commencer d’écouter uniquement les quatre premières minutes du podcast, puis de lire mes commentaires sur cette première partie. Deux autres articles viendront en commentaire de la suite du podcast…

    La confrontation des Pândavas avec les ogres Hidimba et Hidimbî

    La clé pour comprendre le sens de la rencontre entre les Pândavas et le couple de rakshasas se trouve dans mon explication précédente du symbolisme du « refoulement de l’essence » (cf. épisode 16). Les Pândavas sont réfugiés dans la forêt de l’inconscient, une zone du psychisme où pullulent nos peurs et nos pulsions les plus archaïques. Dans la version complète de ce passage, les Pândavas font d’ailleurs plusieurs fois de « mauvaises rencontres » de ce type, car effectivement, cela prend du temps que de faire le tour de toutes nos terreurs et désirs inavouables. Laura a judicieusement choisi de nous raconter la plus significative de ces confrontations, celle concernant un type de frayeur que nous portons tous bien cachée au fond de nous : la peur d’être dévoré par une entité invisible malfaisante. Qui, enfant, n’a jamais été terrorisé à l’idée qu’il y avait un loup caché à proximité de lui, dans un coin sombre de sa chambre ou même sous son lit ? Eh bien les rakshasas sont en effet une classe d’êtres apparentée aux ogres ou aux loups des contes de notre enfance.

    Bhîma réussit à terrasser l’ogre Hidimba devant ces frères

    L’intérêt symbolique de la rencontre entre les Pândavas et le couple de démons-cannibales tient donc en ceci. Le vrai moi va mobiliser ses ressources énergétiques (Bhîma) pour oser se confronter à cette frayeur ancestrale et va la vaincre (mise à mort d’Hidimba) avant de récupérer à son profit l’énergie brute qui était stockée dans cette peur (mariage avec Hidimbî). Il va en résulter pour le vrai moi un accroissement de sa force et un élargissement de son pouvoir d’action. Ce qui est mis en scène par la naissance de Ghatotkacha. Ce fils hybride (mi-homme mi-ogre, à la façon des demi-dieux de l’antiquité grecque) constituera ensuite une précieuse ressource pour les Pândavas. En particulier, et comme le laisse entendre Laura dans son récit,  il sera l’une des bottes secrètes de nos héros lors d’un épisode fameux de la Grande Bataille (on y reviendra!).

     

    Bhîma et sa femme l’ogresse Hidimbî qui a momentanément pris une apparence humaine avec leur fils, le géant Ghatotkacha

    En attendant, sachez que comme pour Ekalavya (cf. article n°14), un sanctuaire célébrant la mémoire de ce héros improbable existe dans le nord de l’Inde.
    Il s’agit d’un arbre réputé multi-séculaire qui évoque le gigantisme de l’ogre, et qui se trouve non loin d’un vrai temple dédié à sa « sainte » mère Hidimbî.

    L’arbre sanctuaire dédié à Ghatotkacha situé à Manali dans les montagnes de l’Himachal Pradesh. A noter l’incrustation de cornes d’animaux dans le tronc, rappelant l’origine semi-démoniaque du rakshasa!

    Car cette péripétie contient aussi une autre leçon remarquable : celle du chemin de transformation qu’incarne Hidimbî.
    Touchée par la beauté d’un être humain, une démone maléfique se transforme en amoureuse prête à sacrifier la noirceur de son monde pour épouser celui bien plus lumineux de son éphèbe. Par la magie de l’amour, il lui devient possible de dépasser ses atavismes ancestraux et de devenir une compagne aimante puis une mère attentionnée.
    Comme elle, ne serions-nous donc pas tous appelés à voir la beauté cachée dans l’être humain, à tomber amoureux de cette beauté, jusqu’à en devenir les serviteurs dévoués plutôt que de rester les prédateurs sans scrupule que nous sommes trop souvent ?
    C’est en tout cas la raison profonde qui justifie qu’un temple existe en Inde à la mémoire de celle qui a su transmuer en or sa nature initiale de plomb!

    Le temple dédié à Hidimbî, l’ogresse qui a su surmonter sa nature maléfique par amour. Situé à Manali dans les montagnes de l’Himachal Pradesh, à proximité de l’arbre-sanctuaire dédié à son fils Ghatotkacha

    D’un point de vue plus général, et comme dans l’épisode de la rencontre entre Bhîma et les serpents aquatiques (à relire ici), la leçon du mythe est claire : on ne peut grandir intérieurement qu’en affrontant nos plus grandes peurs. Car celles-ci se muent alors en alliés aussi fidèles que puissants. Et c’est pourquoi ce séjour dans la forêt va durer plusieurs années, le temps que le vrai moi rencontre puis intègre en lui les principales forces archétypales dont il est porteur. Suite à quoi, il pourra revenir au grand jour (= dans le conscient) pour y défendre sa place face au mental… Cette résurgence du vrai moi va se faire elle-même en deux temps qui sont décrits par Laura dans la suite de ce 17ème épisode du podcast… Dans un premier temps, deux de nos héros vont se rendre à un svayamvara (le tournoi chevaleresque au cours duquel une princesse choisit son futur époux). Mais craignant encore un contact trop direct avec le monde extérieur, ils s’y présenteront déguisés en brahmanes pour masquer leur identité. Suite à quoi, ayant conquis le cœur de ladite princesse (leur propre féminité), nos héros seront prêts à faire leur « coming out ».
    Désormais plus forts et assurés que jamais, ils pourront alors se risquer à affronter le vieux roi aveugle et son diabolique de fils pour faire valoir leurs droits!

    Passionnant, non ? Alors vivement l’article suivant !


     PS : Pour finir et bien que ça ne soit pas là mon principal centre d’intérêt, sachez que du point de vue historique, la légende de la rencontre entre les Ogres et les Pandavas peut aussi  s’interpréter comme un écho de la colonisation des populations tribales par les conquérants aryens, qui avec leur culture sanskrite particulièrement avancée, prirent le pas sur les cultures locales au cours des trois millénaires précédents notre ère …

    C’est aussi comme cela que certains considèrent la légende d’Ekalaya racontée à la fin de l’épisode 14 (à relire ici). Dans cette perspective, si Drona refuse initialement de prendre Evalavya comme élève, c’est parce que celui-ci est issu d’une tribu non-aryenne. Et s’il le prive ensuite de la maitrise qu’il avait atteinte en lui demandant de sacrifier son pouce, c’est pour faire en sorte que le clan aryen auquel appartient Drona conserve la suprématie sur les peuplades locales…

    Bien que n’étant pas dénué de fondement, ce type d’interprétation a l’inconvénient selon moi d’être particulièrement réducteur. Avec le risque de nous masquer la dimension autrement plus profonde du Mahâbhârata, à savoir sa dimension initiatique !


    Le who is who de cet épisode 17-1

    Deux nouveaux noms viennent s’ajouter à notre liste cette fois-ci.

    • Vous pouvez oublier Hidimba (l’ogre) dont on n’entendra plus parler. Mais il faut à minima mémoriser le nom de sa sœur Hidimbî (l’ogresse et première épouse de Bhîma) car c’est elle la mère de Ghatotkacha. Cette créature hybride, qui fait penser aux demi-dieux de la mythologie grecque, est l’ainé des descendants des Pândavas, donc le premier représentant de la 5ème génération de notre tableau dont la dernière ligne jusque là encore vide trouve ainsi à se remplir !

    Ci-dessous, l’état actuel du tableau des sept générations de personnages impliqués dans l’histoire (les noms qui viendront encore s’ajouter concerneront désormais surtout la 4ème et la 5ème générations)


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  • Mahâbhârata (16) : L’incendie de la maison de laque

    L’article « Bonus » précédent permet de mieux situer la péripétie présente et d’en apprécier toute la signification.
    À ce moment du récit, les princes Kurus sont désormais de jeunes hommes et le temps est venu pour le roi de désigner de façon officielle qui de Yudhishthira ou de Duryodhana sera son successeur. Or suite à leur récent exploit guerrier, les Pândavas sont devenus la coqueluche des habitants d’Hastinapura qui ne jurent plus que par eux. Leur popularité est telle qu’à son corps défendant, le vieux souverain aveugle se voit contraint d’introniser l’aîné de ses neveux comme « prince héritier ». Ce détail que Laura a choisi d’omettre, explique pourquoi son fils est furieux et pourquoi, à l’aide de son oncle maternel, le fourbe Shakuni, il se met en tête d’ourdir un complot des plus sordides afin de se débarrasser une fois pour toutes des Pândavas et ainsi de récupérer le statut de prince héritier qu’il estime lui revenir de droit.

    Il convainc donc son père de demander à son rival d’aller en « mission » avec ses frères et sa mère à Varanavata, une ville sainte située au pied de l’Himalaya. Le prétexte invoqué pour les éloigner de la capitale est leur participation sur place à des festivités religieuses à la mémoire de Pându. Pour accueillir « dignement » les Pândavas, Duryodhana a fait bâtir à la hâte par l’architecte royal Purochana une luxueuse villa. Selon les ordres reçus, celui-ci l’a intentionnellement construite avec des matériaux hautement inflammables. L’édifice a en particulier été enduit de laque, ce qui lui donne certes une très belle allure, d’où son nom resté célèbre de « maison de laque » (lakshagriha), mais en fait aussi potentiellement un véritable four crématoire ! Aussi, inutile de vous dire que l’épisode que nous raconte Laura ci-dessous fait partie du « top ten » des péripéties de l’Épopée que tout Indien digne de ce nom connait!

     

    L’incendie de la Maison de laque

     

    Quelques détails supplémentaires sur cette péripétie  avant d’en tirer la leçon.

    Pour mémoire, Vidura (le frère benjamin du roi et donc aussi l’oncle paternel de Duryodhana et de Yudhishthira) exerce la fonction de Premier ministre. À ce titre, il dispose d’un « service de renseignements » efficace, et c’est ainsi qu’il arrive à suspecter que quelque chose de louche se trame. Au moment du départ, il met donc discrètement en garde l’ainé des Pândavas contre une possible forfaiture à leur encontre. Ce qui fait que Yudhishthira va rester vigilant et que s’étant rendu compte du type de matériau utilisé pour la résidence, l’idée va lui venir de faire creuser préventivement le tunnel salvateur…

    Ni le roi ni sa cour n’en savent plus, car il est absolument nécessaire pour nos trois comploteurs (Duryodhana, Shakuni et Purochana) que personne ne puisse suspecter l’origine criminelle de l’incendie… Quant aux cinq cadavres trouvés calcinés au petit jour, selon une autre version que celle rapportée par Laura, ces morts ne sont pas directement de la responsabilité des Pândavas. Il s’agit d’une servante et de ses enfants dont Purochana avait loué les services. Leur mission était de préparer le repas des Pândavas et d’en profiter pour glisser un somnifère dans leur nourriture de façon à ce qu’ils périssent brulés dans leur sommeil. Après quoi l’architecte avait prévu de faire disparaitre ces « petites mains » dans le feu afin d’éliminer ces « témoins gênants ». Comme dans l’histoire de l’arroseur arrosé, les exécutants se retrouvèrent donc pris à leur propre piège et « punis » à la hauteur du crime auquel ils s’apprêtaient eux-mêmes à participer!

    Et voilà pourquoi, à partir de cet endroit du récit, tout le monde va croire de bonne foi à la mort de Kuntî et de ses cinq enfants. Et la place de prince héritier se retrouvant dès lors vacante, Duryodhana peut sans difficulté obtenir du roi son père l’intronisation tant désirée.

    Bhîma lutte contre le feu pendant que ses frères et sa mère commencent à s’échapper par le tunnel

     

    Les Pândavas à leur sortie du tunnel salvateur…

     

    Décryptage :

    À un premier niveau, celui du récit,  cet épisode vise manifestement à augmenter chez l’auditeur/lecteur l’impression de profonde injustice et même de méchanceté dont les Pândavas sont victimes. Ce qui nous amène à éprouver une empathie de plus en plus forte pour eux et fait que nous n’aurons pas de mal à nous identifier à leur camp lors de la « Grande Bataille », certes encore lointaine à ce moment du récit, mais dont tout se met inexorablement en place pour la rendre inévitable…

    À un second niveau, on ne peut pas ne pas se poser la question de savoir pourquoi les Pândavas choisissent alors de profiter de la méprise générale pour disparaitre de la circulation au lieu de se rendre à Hastinapura pour y réclamer justice haut et fort?

    Le récit nous dit que c’est leur mère Kuntî qui leur suggéra de se faire oublier de la cour, tant elle ne supportait plus l’idée de retourner vivre dans un milieu qu’elle savait désormais si hostile. Mais au-delà du fil narratif, cette décision renvoie ici encore selon moi à la dimension initiatique du récit. Car ce qui est mis en scène n’est autre que la suite de la dialectique qui a commencé à se jouer dans l’épisode précédent entre « l’essence » et la « personnalité ». Lors de l’attaque du camp de Drupada, le mental (Duryodhana) avait échoué à supplanter le vrai moi (Yudhishthira). Dans cet épisode, ce même mental prend apparemment sa revanche, car en usant d’artifices, il réussit à obliger le vrai moi à lui céder du terrain. Et ce moi authentique n’a d’autre recours que de fuir via un enfouissement momentané dans le sol qui se prolonge ensuite par un exil dans la forêt. Manifestement, il s’agit là de la représentation symbolique du refoulement de l’essence (le tunnel) dans l’inconscient (la forêt). Autrement dit, ce qui est représenté symboliquement ici est cette période de nos existences dans laquelle les pressions de la société combinées à une méconnaissance de notre véritable vocation font que nous en venons à perdre les commandes de nos vies et à nous laisser embarquer, tel Duryodhana, par nos désirs de réussite mondaine et notre égocentrisme. Pour être moins mélodramatiques que ce récit épique, nos chemins de vie sont souvent tout aussi tortueux et il n’est pas rare qu’on doive se perdre plusieurs fois avant d’arriver à se trouver véritablement…

     


    Le who is who de ce seizième épisode

    On peut sans inconvénient oublier le nom de l’architecte royal complice des Kauravas, le sieur Purochana, dont nous n’entendrons plus parler. Ce qui fait que notre liste reste, cette fois encore, inchangée.

    Ci-dessous, l’état actuel du tableau (identique au précédent) des sept générations de personnages impliqués dans l’histoire (les cases vides se compléteront au fil des épisodes)


    Et pour retrouver tous les articles de cette série => c’est par ICI


     

  • Mahâbhârata (15 bis) : La revanche de Drona (bonus)

    A cet endroit du récit, Laura a choisi de faire l’impasse sur une péripétie, qui, certes peut être omise sans dommage pour l’intrigue principale, mais dont la narration a néanmoins selon moi un grand intérêt. La chronique de la revanche de Drona sur Drupada permet en effet de mieux comprendre certains détails de la future  « grande bataille » et donne par ailleurs une vision encore plus large de l’incroyable variété des enseignements contenus dans l’Epopée. Pas de podcast donc cette fois-ci, mais un Yann-barde pour vous servir !


    La rétribution de Drona

    Satisfait par la démonstration publique de ses jeunes élèves, Drona se rendit au Palais pour réclamer son dû au roi. Souvenez-vous en effet qu’il avait mis une condition au fait de devenir le précepteur attitré des princes : que ceux-ci, une fois pleinement instruits, exécutent pour lui une expédition militaire qui, selon lui, viendrait en quelque sorte parachever leur formation en leur donnant une expérience concrète du champ de bataille. Il demanda donc comme « guru-dakshina » (donation au guru en reconnaissance de son travail), que l’ensemble des 105 princes aillent attaquer Drupada, son ennemi juré, souverain du royaume voisin du Panchala.

    Or cette demande mis Dhritarâshtra dans l’embarras, car Drupada était jusque là un voisin avec qui régnait une entente cordiale de surface, chacun des deux souverains craignant secrètement la puissance militaire de l’autre. Lancer une attaque à l’issue incertaine simplement pour satisfaire Drona était cher payé. Mais Drona fut inflexible face au roi. Il le menaça même, s’il n’obtenait pas satisfaction, d’aller « s’embaucher » ailleurs et il se vanta de pouvoir former des guerriers encore plus puissants que les jeunes princes qui viendraient en temps voulu menacer les Kurus.

    Après délibération entre le roi et ses conseillers, on accepta le principe d’une incursion militaire, mais limitée. Seuls  les 105 princes élèves de Drona y participeraient et on préviendrait Drupada de l’opération, de façon à ce qu’il ne soit pas pris par surprise, mais que l’affrontement ait lieu dans l’esprit d’une joute chevaleresque. Il fut en particulier entendu que l’opération ne devait pas conduire à porter atteinte à la vie de Drupada ou des membres de sa famille. Informé, Drupada accepta les conditions du défit, lui-même s’engageant à ne pas tuer intentionnellement les princes, mais seulement le cas échéant à les mettre hors d’état de nuire… Sûr de son fait, Drona assura qu’il ne prendrait pas part à l’affrontement, mais se contenterait d’observer à distance les opérations militaires des deux camps.

    Mais deux difficultés apparurent très vite, toutes deux liées à Duryodhana. Celui-ci voulait à tout prix que son nouvel et valeureux ami, Karna, prenne part à l’expédition. Or souvenez-vous qu’à l’origine Drona avait refusé de prendre Karna comme élève et il tenait à tout prix à ce que Drupada soit défait uniquement par des guerriers formés par ses soins. Karna fut donc écarté de l’opération au grand dam de Duryodhana. Vint ensuite la question de la désignation du chef de l’expédition. Duryodhana se mit tout de suite en avant, mais à nouveau fut contré par Drona qui estima que c’était à l’aîné de ses élèves, donc à Yudhishthira que devait revenir le commandement. C’est donc un Duryodhana passablement contrarié qui se mit en route avec ses 99 frères et les 5 Pandavas pour le pays voisin du Panchala…

    L’assaut contre Drupada

    Arrivée en vue du champ de bataille que Draupada avait mis en place à quelques encablures de sa capitale, la troupe tint conseil. Comment mener l’attaque sachant que Drupada avait à sa disposition toute son armée alors que les assaillants n’étaient que 105. Un rapide repérage montra que le roi du Panchala avait placé ses troupes dans une configuration assez étrange, dite de la disposition en forme de roue (chakra vyûha) qui laissait perplexes nos jeunes guerriers.

    La disposition de l’armée de Drupada en roue labyrinthique ou chakra vyuha

    A l’exception d’Arjuna qui avait reçu une formation plus poussée que les autres, personne ne savait comment mener une attaque face à une telle configuration. Yudhishthira décida donc de confier la responsabilité de l’assaut à son cadet, celui-ci déclarant qu’il avait besoin d’une journée pour élaborer le meilleur des plans d’attaque. Duryodhana qui était toujours sur le coup de sa double contrariété, se dit que c’était là l’occasion rêvée de reprendre le contrôle de la situation. Dès le lendemain à l’aube, il lancerait une offensive avec ses 99 frères sans attendre qu’Arjuna ait donné ses consignes. De la sorte, le mérite de la capture de Drupada lui reviendrait à lui tout seul et les Pândavas ne pourraient pas en tirer gloire.

    Ainsi fut fait, au petit jour, les cent Kauravas partirent à bride abattue en direction du camp de Draupada.
    La stratégie d’attaque de Duryodhana était des plus simples. Il suffisait selon lui qu’il s’introduise par surprise avec ses frères à grande vitesse dans ce qui semblait bien être la porte d’entrée du chakra et que de là ils foncent jusqu’à son centre où Draupada devait trôner sur son éléphant de combat!
    Làs, c’était bien la plus stupide des stratégies, car comme on peut le voir sur l’image ci-dessus, la particularité du chakra vyûha est de former un labyrinthe géant. Les jeunes imprudents s’enfoncèrent donc à grand galop dans le camp ennemi, mais sans jamais réussir à arriver en son centre ! Tout au contraire, après avoir épuisés leurs chevaux par les tours et détours faits dans les circonvolutions du chakra, ils se retrouvèrent dans un cul de sac qui se transformat en nasse, les fantassins leur tombant alors en masse sur le rable.  En deux temps trois mouvements, les 100 Kauravas furent désarmés, ligotés et conduits à Draupada qui, goguenard, se fit un devoir de se moquer d’eux et de railler leur prétendu maître d’arme ! En réalité, il avait lui-même un plan car en faisant prisonniers les princes Kurus, il pensait qu’il allait forcer le grand Bhishma à venir tenter de les délivrer. Or, il disposait d’une « arme secrète » dont je vous reparlerai ultérieurement, qui le laissait croire qu’il lui serait possible de mettre à mort ce vieux guerrier prétendument invincible. S’il y parvenait, rien ne l’empêcherait plus à l’avenir d’étendre son royaume en direction des terres des Kurus, car il était par ailleurs lui-même un excellent chef de guerre et avide de conquête et de gloire…

    Pendant ce temps, Arjuna avait pu, de son côté, expliquer à ses frères quelle était la seule parade possible à ce gendre de disposition de troupes. Et sous sa direction, les cinq Pandâvas passèrent à l’attaque en forçant un point faible du chakra, situé à l’opposé de la « porte » principale du labyrinthe. Là leur bravoure et leur dextérité firent merveille et après un certain nombre de plaies et de bosses sans gravité, il réussirent à pénétrer jusqu’au coeur du chakra. Un combat d’archers mémorable prit alors place entre Arjuna sur son cheval et Drupada sur son éléphant. Les flèches ensorcelées d’Arjuna firent merveille et bientôt Drupada se retrouva à terre, désarmé et donc vaincu, les quatre autres Pândavas en profitant pour libérer leurs cousins précédemment ligotés par la garde rapprochée de Draupada. Mais au lieu de s’en réjouir, Duryodhana fut pris d’une rage honteuse, puisqu’il se retrouvait de facto discrédité par sa propre défaite.

    Arjuna terrassant le roi Drupada

    Le triomphe de Drona

    C’est alors qu’apparu, triomphant, le grand Drona. Il fit une longue leçon de morale à Drupada au terme de laquelle il lui signifia ironiquement qu’il allait l’aider à tenir sa promesse d’enfance. Il lui annonça donc qu’il allait lui prendre la moitié de son territoire et de ses biens, de façon à le libérer du poids karmique de son serment, moyennant quoi, il lui permettrait de régner  sur l’autre moitié du royaume. Drupada, vaincu militairement, ne pu que se résigner à accepter ce compromis, qui lui permettait néanmoins d’échapper à une destitution complète et à l’exil. Le territoire fut donc divisé en deux parties. Drona s’octroyât la partie Nord, qui jouxtait le royaume des Kurus, et Drupada fut relégué dans la partie Sud, la plus éloignée d’Hastinapura. Et, comme il l’avait promis, Drona mit sur le trône de ce nouveau royaume son propre fils Ashvatthâman ! Ainsi, pensa-t-il, l’ordre juste (le  sacro-saint dharma) se trouvait rétabli et la marche du monde allait pouvoir reprendre harmonieusement son cours.

    La partition du royaume de Panchala qui jouxte par la droite le royaume des Kurus

    Mais à la place de Drupada, comment auriez-vous vécu cela ? Auriez-vous accepté de payer le prix de votre erreur initiale ou auriez-vous considéré cela comme un affront disproportionné appelant  à son tour une nouvelle vengeance? Sans surprise (et pour que l’histoire puisse continuer!), le fier Drupada ne fut pas à même de se soumettre à ce nouvel ordre des choses et réagit à la situation de la façon la plus ordinaire qui soit, ce que nous découvrirons en temps voulu dans la suite du récit…

    L’art militaire

    L’un des intérêts de cette péripétie est de nous introduire à une dimension inattendue de l’Epopée, celle-ci révélant peu à peu contenir aussi un enseignement très complet sur l’art de la stratégie militaire. Durant la Grande Bataille à venir, nous en apprendrons ainsi beaucoup sur ce savoir-faire que désigne à l’origine le mot « sadhana ». La sadhana, c’est à proprement parler l’art de disposer ses troupes et de les faire se mouvoir sur le champ de bataille. Et c’est par dérivation de ce sens premier que le mot en est aussi venu à signifier le travail sur soi qui est aussi symboliquement une bataille dont il faut régler habillement les paramètres si on veut la gagner!

    En ce qui concerne le sens premier du mot, sachez que le Mahâbhârata recense près d’une vingtaine de façons différentes d’agencer une armée, selon les circonstances et les buts recherchés. Ces agencements portent souvent des noms évoquant la nature ou les animaux, un peu comme le font les postures de yoga.  On a par exemple, la formation en croissant de lune (Chandrakala vyuha), la formation en spirale galactique (Mandala vyuha), les formations en héron (Krauncha vyuha), crocodile ( Makara vyuha) tortue (Kurma vyuha) ou aigle  (Garuda vyuha)… Mais parmi toutes ces stratégies, celle de la roue labyrinthique (Chakra vyaha) présentée ici a un intérêt tout particulier. Nous la reverrons en effet employée par Drona à un moment critique de la Grande Bataille et elle aura des conséquences déterminantes pour l’issue du conflit. Cela sera alors l’occasion d’en dire plus sur son ingénieux et redoutable fonctionnement…

    Le décryptage de cette péripétie

    Venons-en à présent au sens initiatique de cette péripétie. Dans la perspective que j’ai déjà plusieurs fois évoquée, il s’agit selon moi de la mise en scène de la dialectique entre ce que Gurdjieff appelait « l’essence » et « la personnalité » ou ce que Swâmi Prajnanpad nommait encore plus simplement « you » and « your mind ». Pour faire court, les Pândavas représentent l’essence (la partie authentique et innée de nous-même), et les Kauravas représentent la personnalité (notre mental c’est-à-dire tout ce que nous avons acquis comme pensées, émotions et façon d’agir par imitation directe ou opposition à nos parents et à notre milieu social). Or dans l’histoire du développement de la personne humaine, le passage à l’âge adulte est un cap important pour une mise en ordre de ces deux aspects de nous-même. La saine hiérarchie est celle où l’essence prédomine sur la personnalité, cette dernière se mettant au service de notre moi profond et de ses ambitions légitimes. Quand ça se passe bien, au sortir de l’adolescence, nous sommes en contact avec notre projet de vie véritable et nous avons juste besoin que nos apprentissages divers puissent nous permettre de « réaliser nos rêves ». Mais très souvent ce n’est pas ce qui se passe car nos conditionnements psychologiques et sociologiques nous poussent à reproduire sans discernement les modèles comportementaux dominants et, par exemple, à s’intégrer dans des schémas de vie contraires aux valeurs profondes de liberté, de créativité et d’empathie qui nous animaient encore quelques années auparavant. Bref, il arrive très souvent que le mental prenne le pas sur notre moi véritable et que celui-ci soit peu à peu perdu de vue.

    Eh bien, c’est selon moi à cela qu’on assiste symboliquement ici (et encore davantage dans le prochain épisode). Pour permettre que la première confrontation de l’adulte avec le monde se fasse sur une base saine, Drona déclare que c’est Yudhishthira (l’essence, ou le moi profond) qui prendra la responsabilité des opérations. Duryodhana (la personnalité ou le mental) fait mine d’accepter, mais dès qu’il en a l’occasion, il tente de reprendre le dessus sur l’essence (Duryodhana lance l’assaut sans attendre la permission d’Arjuna). Cela conduit a un premier échec, le mental-Duryodhana se faisant prendre dans les méandres de la roue de l’existence ordinaire (le chakra vyuha). Cette fois là, l’essence est encore capable de récupérer les commandes et de sauver le mental de son faux-pas (les Pândavas libèrent les Kauravas et réussissent  de ce fait à payer leur dette de gratitude au guru qui les a conduit jusqu’à l’âge d’homme). Mais le combat intérieur entre « you » et « your mind » ne fait que commencer !


    Le who is who de ce quinzième épisode bis

    Comme nous avions déjà fait brièvement connaissance de Drupada dans l’épisode précédent, pas de personnage nouveau à ajouter à notre liste.

    Ci-dessous, l’état actuel du tableau (identique au précédent) des sept générations de personnages impliqués dans l’histoire (les cases vides se compléteront au fil des épisodes)


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  • Mahâbhârata (15) : Karna versus Arjuna

    La formation guerrière des cinq Pândavas et de leur cent cousins Kauravas étant achevée, Drona a souhaité organiser une grande démonstration publique pour faire connaitre à tous l’excellence de ses élèves et, indirectement, l’immense valeur de ses talents d’enseignant.

    Stade antique de Rhodes (Grèce)

    Dans un vaste stade semblable à l’enceinte des premiers Jeux Olympiques, différentes épreuves sont organisées, dont une course de chars, un lancé de javelot, des combats « amicaux » à l’épée et à la massue ainsi bien entendu, clou du tournois, qu’un concours de tir à l’arc.
    Un premier « incident diplomatique » est évité de justesse lors de la démonstration « amicale » de l’art de la massue par Bhima et Duryodhana, ces deux cousins-ennemis tentant de profiter de l’occasion pour « régler leurs comptes ». Heureusement, Drona s’interpose avant que les combattants, qui se sont pris au jeu, n’en viennent à s’assommer mutuellement pour de bon!
    Mais c’est lors de l’extraordinaire prestation d’Arjuna que les choses se gâtent de façon imprévue. Un guerrier inconnu se présente et défie Arjuna en se vantant de pouvoir faire encore mieux que le jeune Pândava. Il s’agit en réalité du premier fils de Kuntî, donc de son demi-frère ainé, le fameux Karna (cf.épisode 9) …

    Le récit de Laura se suffit presque à lui-même, mais je veux tout de même en faire ressortir les points les plus saillants, car ils vont conditionner une bonne partie de la suite de l’intrigue principale.

    Tout d’abord, il faut bien se souvenir du problème chronique d’identité dont souffre Karna (cf. épisode 9) :  son père adoptif exerçant la profession de conducteur de chariot,  Karna a été formé pour prendre sa suite et est connu de tous comme le « fils du cocher ». Mais à l’intérieur de lui, il ressent qu’il est fait pour un autre destin et c’est pour cela qu’il s’est secrètement entrainé au tir à l’arc. Une fois appris les rudiments de cet art, il a été voir Drona et lui a demandé de devenir son disciple, mais celui-ci l’a éconduit au prétexte que les arts martiaux ne devaient pas être enseignés aux membres des castes inférieures. Ne s’avouant pas vaincu, Karna est parti à la recherche du maitre de Drona, le fameux Parashurama et, pour ne pas être à nouveau éconduit, il lui a laissé croire qu’il venait d’une famille de brahmanes. Durant 12 années il est resté au service du vieux sage-guerrier qui lui a transmis son savoir (y compris celui des armes magiques) tout autant qu’il l’avait fait à son précédent disciple, Drona. C’est pendant ce même laps de temps, que, de son côté, Drona a formé tous les princes Kurus et qu’il a en particulier retransmis à Arjuna ses connaissances ésotériques. Sans le savoir Arjuna et Karna (les deux demis-frères qui s’ignorent),  ont donc suivi un cursus très semblable pendant la même période de temps, ce qui explique qu’ils aient atteint l’un et l’autre un degré de maitrise équivalent. Malgré cela, Karna reste marqué par son complexe social, ses parents adoptifs ayant passé leur temps à lui dire qu’il poursuivait une dangereuse chimère. Quant à faire montre publiquement de son talent, c’est là en effet un grand risque car soit il va se ridiculiser (s’il n’est pas à la hauteur des autres compétiteurs), soit il va être considéré comme un dangereux trublion de l’ordre établi et risque pour cela de se voir bannir du royaume.

    De gauche à droite, Duryodhana avec sa massue et Karna avec son arc…

    C’est très probablement ce qui serait arrivé si la magnificence de son aura n’avait pas ébloui l’héritier des Kauravas, le jeune prince Duryodhana. Celui-ci, qui a pesté durant tout le tournoi de voir les cinq Pândavas prendre systématiquement les premières places dans les différentes épreuves, sent intuitivement qu’il lui faut gagner l’amitié de ce guerrier inconnu, mais manifestement très doué, s’il veut que sa fratrie puisse lutter « à armes égales » contre les Pândavas dans la querelle pour le trône qui s’annonce. C’est pour cela qu’il n’hésite pas, usant de la faiblesse partisane du roi son père, à obtenir de celui-ci l’anoblissement séance tenante de son nouvel « ami », accompagné de la couronne d’un petit pays qui avait précédemment été annexé par les Kurus : le royaume d’Anga. Voici donc subitement Karna devenu socialement l’égal de tous ces princes… et le voilà définitivement redevable envers Duryodhana, au service de qui désormais il se rangera de façon indéfectible, quoi qu’il lui en coûte…

    Décryptage de la symbolique de cet épisode

    Quelle signification attribuer à ce personnage et à cette première triangulation « Karna-Arjuna-Duryodhana » dans le cadre d’une lecture initiatique de l’Épopée? Dans cette perspective, comme déjà dit, les cinq Pândavas représentent les qualités principales de l’âme humaine, alors que les cent Kauravas représentent la profusion des stratégies du mental au service de l’ego. Mais un être humain n’est jamais aussi binaire et il n’est pas si simple de distinguer entre nos bons et nos mauvais côtés. En chacun d’entre nous se trouvent aussi des aspects ambivalents qui, selon le contexte, prennent soit une connotation positive, soit une connotation négative. Et à mon avis, c’est cela que symbolise le personnage de Karna. Pour le dire d’une façon encore plus précise, nous portons tous en nous un talent particulier qui fait notre spécificité, mais qui le plus souvent se retrouve malheureusement récupéré par le mental et mis au service de l’ego au lieu de participer sans équivoque à notre épanouissement. Par exemple, l’un ou l’une d’entre nous aura un vrai don artistique, ou aura naturellement beaucoup d’humour, ou sera intellectuellement très performant(e) ou encore sera particulièrement doué(e) de ses mains, ou sera d’un naturel particulièrement gentil et serviable, ou disposera d’un grand charme physique, etc.
    Eh bien, si un travail intérieur n’est pas fait, le plus souvent on constate que ce talent inné se retrouve au bout du compte intégré à « la stratégie de survie » de l’ego et dessert donc le développement spirituel. Par exemple, un don artistique peut conduire à développer l’impression d’être « spécial » et trop différent du commun des mortels pour pouvoir partager leur condition, le sens de l’humour peut être utilisé pour masquer une timidité fondamentale,  les capacités intellectuelles peuvent amener à développer une attitude machiavélique vis-à-vis de ceux qui comprennent moins vite les choses, un très bon bricoleur pourra compenser par ses réalisations pratiques son impression d’insuffisance intellectuelle, la gentillesse excessive ou le charme avéré se retrouveront utilisés comme moyen pour capter l’affection d’autrui et échapper à une impression larvée de vide intérieur, etc. Dans cette perspective, Karna, qui d’ascendance solaire, représente des qualités comme la générosité, la magnanimité et l’aspiration à guider les autres vers la lumière, va donc être « récupéré » par Duryodhana (le mental en chef) et mis au service de l’ambition de toute-puissance de l’ego (le vieux roi aveugle).

    À mon humble avis, c’est là entre autres ce qui fait du Mahâbhârata une grande œuvre littéraire. Car la description qui y est faite de l’âme humaine, loin d’être manichéenne, est extrêmement fine et complexe. En particulier, à travers ce personnage de Karna, elle rend compte de cette ambivalence fondamentale qui règne en chacun d’entre nous et qui fait que bien souvent nous utilisons nos qualités naturelles pour embellir notre prison plutôt que pour en émerger.

    Alors, prêt(e) à repérer le personnage de Karna en vous ?


    Le who is who de ce quinzième épisode

    Ouf,  aucun patronyme nouveau à ajouter cette fois-ci !

    Ci-dessous, l’état actuel du tableau (identique au précédent) des sept générations de personnages impliqués dans l’histoire (les cases vides se compléteront au fil des épisodes)


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  • Mahâbhârata (14) : Drona – le maître d’armes

    Une fois n’est pas coutume, je vous propose cette fois-ci d’écouter d’abord le podcast qui est un peu plus long que d’habitude, mais assez clair. Ensuite vous pourrez lire mes commentaires pour approfondir le sens des différentes péripéties évoquées. Bonne écoute !

    A propos de Kripa et Kripî

    Il s’agit là de deux personnages secondaires qui ne jouent qu’un petit rôle dans l’histoire. Mais puisque Laura a fait le choix de nous en parler, en voici un peu plus sur leur étrange histoire. Le couple mythique formé par le vieux sage Gautama et sa jeune épouse Ahalya dont j’ai raconté l’histoire dans l’épisode 9bis, eut un fils du nom de Sharadvan. À l’image de son père, celui-ci devint un grand ascète et vint s’établir dans une forêt proche d’Hastinapura. C’était un spécialiste de l’art du tir à l’arc et il s’entrainait avec une telle intensité qu’il était en passe de devenir invincible. Selon un schéma que nous avons déjà rencontré, le roi des dieux Indra en prit ombrage et décida de lui envoyer une de ses courtisanes pour le détourner de son ascèse. La nymphe céleste Janapadi lui apparut et entreprit de le séduire par toutes sortes de manœuvres dont les apsaras ont le secret.  Sharadvan se mit à la désirer intensément, mais alors qu’il s’apprêtait à la posséder, il reprit soudainement le contrôle de lui-même et s’enfuit loin de sa tentatrice pour poursuivre sa sadhana de plus belle. Ceci étant, son désir avait été tellement exacerbé par la nymphe qu’au moment de se ressaisir, il ne put s’empêcher d’éjaculer. Une goutte de son sperme tomba sur deux des pétales de fleurs célestes que Janapadi avait fait pleuvoir sur sa « proie ». Bientôt ces pétales se développèrent en embryons humains, l’un mâle et l’autre femelle. Mais si les apsaras (nymphes célestes) sont réputées pour être des amantes extraordinaires, elles sont le plus souvent de piètres mères, surtout quand il s’agit d’élever des enfants nés d’unions avec les humains. À peine eut-elle remarqué la formation de ces enfants que Janapati disparut dans le ciel! Par chance, le bon roi Shantanu chassait dans les environs. Il entendit donc, venant d’un buisson, les vagissements des deux nouveau-nés. Lui qui avait perdu successivement sept bébés et dont l’ex-femme Ganga était partie avec son huitième enfant (cf. épisode 5), considéra cela comme un cadeau du ciel. Plein d’affection, il recueillit les nourrissons avec l’intention de les adopter et les ramena au palais ou ils furent confiés à une nourrisse royale. Et pour célébrer sa bonne fortune, il nomma ces deux nouveau-nés Kripa (le garçon) et  Kripî (la fille), mot qui signifie « grâce divine » ou « don du ciel ». À quelque temps de là, Sharadvan entendit parler de ces deux bébés trouvés puis adoptés par Shantanu près de son propre ermitage et comprit qu’il en était le père biologique. Il vint donc trouver le roi et lui expliqua que ces jeunes enfants étaient, comme lui-même, des brahmanes et non pas des kshatriyas. En conséquence Kripa fut élevé pour devenir le chapelain de la cour, et en temps voulu sa sœur fut mariée à un brahmane de bonne réputation, nommé Drona. Ceci étant, Kripa reçut en parallèle de son père biologique un enseignement secret concernant les arts martiaux, ce qui fait qu’il devint aussi un des combattants les plus aguerris de l’armée royale…

    À propos de Drona

    Pour une raison que j’ignore, Laura oublie de faire mention d’un élément important concernant ce personnage clé, à savoir qu’il s’agit à l’origine d’un brahmane, c’est-à-dire d’un homme destiné à se consacrer exclusivement à l’étude des textes sacrés, la conduite des cérémonies religieuses et l’enseignement de la sagesse. C’est bien pour cela qu’il fut marié à Kripî, elle-même fille biologique d’un brahmane. Comme il se doit, le père de Drona appartenait lui-même à cette caste sacerdotale et étant particulièrement érudit, il était même à la tête d’une école védique réputée. Le roi du Panchala fit donc appel à lui pour assurer l’éducation de son fils Drupada. Comme le voulait la coutume des gurukula (écoles védiques traditionnelles), Drupada habitat chez les parents de Drona pendant toute sa scolarité, ce qui fit que les deux jeunes garçons développèrent au fil des années une profonde affection réciproque. Drona était devenu si cher au cœur de Drupada qu’il lui déclara un jour dans un élan d’enthousiasme que quand il hériterait de la couronne de son père, il partagerait le royaume en deux et lui en donnerait la moitié ! Mais une fois jeunes adultes, la vie fit qu’ils se perdirent de vue des années durant. Au décès de son père, Drupada prit la succession du trône et devint dès lors immensément riche et puissant, alors que Drona commença sa carrière de prêtre dans des conditions beaucoup moins reluisantes. En fait, il ne trouva pas d’emploi stable et alors que sa jeune femme mit au monde son premier enfant nommé Ashvatthâman, le couple se retrouva confronté à des difficultés matérielles aiguës. Que faire pour assurer la subsistance de sa famille ? C’est dans ce contexte que Drona se souvint de l’existence de son ami princier. Il se rendit donc à sa cour et sollicita sa générosité au nom de leur vieille amitié passée. Las, depuis qu’il avait accédé au trône, Drupada avait changé du tout au tout et se vivait comme un monarque à la fois fier de sa réussite et avare de ses possessions. Il éconduit donc de la façon la plus humiliante qui soit son ancien ami qui dut repartir encore plus démuni et désespéré qu’il n’était arrivé !

    Cette terrible trahison fut le point de départ d’un désir lancinant de vengeance. Ce qui de fil en aiguille amena Drona à se détourner de sa vocation naturelle de brahmane et à se consacrer à l’étude des arts martiaux propres aux kshatriyas pour pouvoir ensuite attaquer et battre Drupada sur son propre terrain ! Pour devenir ce grand guerrier qu’il rêvait d’être, il eut l’idée d’aller trouver un très vieux maitre d’armes nommé Parashurama. En toute logique, il me faudrait ici vous parler davantage de ce personnage, car le peu qu’en dit Laura ne vous permet probablement pas de vous en faire une idée suffisante. Mais comme nous aurons l’occasion de le rencontrer à nouveau dans un autre épisode, qu’il vous suffise pour l’instant de savoir que ce maître hors norme s’était fait une spécialité : celle de former certains des brahmanes les plus courageux au maniement des armes, car il considérait que les kshatriyas étaient trop puissants militairement et qu’il fallait qu’un contrepouvoir leur soit opposable. C’est ainsi qu’il accepta sans réticence le jeune Drona comme disciple. Or Parashurama n’était pas seulement un expert en arts martiaux. Il possédait aussi une connaissance poussée des mantras qui permettent d’acquérir tout ou partie des pouvoirs magiques liés à chaque divinité. Il retransmit donc cette « science des armes divines » à Drona, ce qui fait qu’après plusieurs années d’un très rude entrainement, celui-ci devint à son tour un maitre réputé qui put revenir la tête haute vers Hastinapura. Quant au fait que Drona ait promis à Parashurama de ne jamais prendre lui-même d’élèves kshatriyas, et qu’il ait donc trahi sa parole en devenant le précepteur des Kurus,  je ne sais quoi penser de cette allégation, car je n’en avais jamais entendu parler avant l’écoute du récit de Laura et selon moi, elle cadre mal avec la haute stature morale du personnage.

     

    Une anecdote donne l’idée de son accomplissement. Les Kauravas et les Pândavas jouaient dans le parc du palais avec une sorte de grosse balle. Malencontreusement, cette balle tomba dans un puits profond qui ornait l’une des pelouses. Les enfants étaient en train de tenter en vain de récupérer leur balle quand survint Drona. Voyant leur désarroi, il tira en l’air une série de flèches qui retombèrent toutes dans le puits en  s’enfichant parfaitement les unes à la suite des autres pour former une seule et même longue tige. Les enfants n’eurent plus qu’à se saisir de la dernière flèche, celle qui affleurait à la margelle du puits, pour tirer leur balle du fond du trou, celle-ci étant dès lors comme reliée à eux par un très grand bâton! Bhishma arriva sur ces entrefaites et fut très admiratif de l’exploit hors norme de l’archer. Voyant combien les jeunes garçons étaient eux-mêmes impressionnés par l’aura du nouvel arrivant, il lui proposa sur le champ de devenir leur précepteur. Drona accepta à une condition. Quand il aurait fini de former les princes, ceux-ci lui devraient comme « salaire » de mener pour lui une expédition punitive, qui serait en quelque sorte le signe tangible de leur accomplissement guerrier. Sans chercher à en savoir plus, Bhishma accepta ce marché et c’est ainsi que le brahmane reconverti en maitre d’armes devint l’instructeur en titre des deux clans de cousins…

     

    Avec ces éléments, nous voyons clairement une nouvelle « chaîne karmique » se mettre en place. En contradiction avec son dharma, un jeune roi infatué par son pouvoir commence par humilier un de ses meilleurs amis d’enfance, brahmane de son état. Profondément blessé, celui-ci régit en mettant sur pied un projet de vengeance qui l’oblige à son tour à trahir sa nature profonde (son svadharma) en adoptant un mode de vie et des valeurs qui sont celles des kshatriyas. Ayant par ailleurs été formé à la sagesse védique, il va devenir un homme remarquable à la fois capable d’analyser les situations avec calme et lucidité et en même temps capable d’agir avec une redoutable efficacité. Bref, il a tout pour faire un futur général en chef. Mais sur une base de départ aussi viciée, comment s’attendre à ce que ses futures initiatives, aussi sages qu’elles pourront paraitre sur le coup,  puissent in fine produire autre chose que du désordre et de la souffrance ? Nouvelle leçon donc du Mahâbhârata qui, par cet autre récit dans le récit, va nous donner une occasion supplémentaire d’assister au fonctionnement implacable de la loi du karma!

    La rivalité naissante entre Arjuna et Ashvatthâman

     

    Un autre élément à souligner dans cet épisode, est la naissance de la rivalité qui va se mettre en place entre Arjuna, le meilleur élève de Drona, et son fils Ashvatthâman. Pour comprendre l’origine de cette situation potentiellement conflictuelle, il suffit de réaliser que jusque là Ashvatthâman jouissait seul de l’affection et de l’enseignement de son père. Mais une fois la formation des princes commencée, il doit les partager avec les jeunes princes. Et comme Arjuna se révèle bien meilleur élève que lui, il va se sentir supplanté par le jeune Pândava. En particulier après l’épisode du crocodile raconté par Laura, Drona va considérer Arjuna comme son disciple favori. Ashvattâman va s’en rendre compte et à partir de là va développer peu à peu une jalousie sourde, mais tenace. Naturellement, cela va donner l’idée à Duryodhana de profiter de cette mésentente pour gagner Ashvattâman à sa cause… Ce que voyant, Drona, en homme avisé, essayera de valoriser son fils d’une autre manière. En particulier, après avoir promis à Arjuna qu’il ferait de lui le meilleur archer du monde, il prédit à son fils qu’un jour il le ferait couronner roi… Mais cela ne suffira pas à éteindre la rancœur d’Ashvatthâman, celle-ci devenant même par la suite l’un des ressorts dramatiques du récit…

     

     


    L’étrange histoire d’Ekalavya

    Saurez-vous faire mieux que moi ? Depuis la toute première fois où j’ai eu connaissance de cette péripétie, je me suis vainement interrogé pour en comprendre le sens réel et aujourd’hui encore, j’avoue que je reste sur ma faim.
    Voici la version détaillée de  cette étrange histoire.

    Devant les dons manifestes d’Arjuna pour le tir à l’arc, Drona lui a promis qu’il ferait de lui le plus grand archer du monde. Il l’entraine donc avec un soin particulier et lui livre même peu à peu les techniques secrètes qui permettent de transformer un arc ordinaire en une arme magique (comme celle dont dispose Bhishma, cf. épisode 6). Or, attiré par la réputation de Drona, un jeune garçon de basse extraction, mais adopté par un noble d’un royaume voisin est venu solliciter le maitre d’armes afin de devenir lui aussi son disciple. Drona a repéré assez vite que cet adolescent a, lui aussi, un très fort potentiel. Mais il éconduit Ekalavya car la contrée d’où il provient est en mauvais termes avec le royaume des Kurus et il ne veut pas contribuer à former un élève qui pourrait un jour se révéler un ennemi du roi qu’il sert désormais. Mais Ekalavya a développé une foi sans borne en Drona. Il se retire donc dans la forêt voisine et façonne une petite statue de celui qu’il considère comme son maître puis s’entraine jour et nuit au tir à l’arc sous l’œil de cette statue qui lui sert de mentor. Incroyable mais vrai, animé par une telle consécration, il progresse énormément et finit par devenir un archer d’une prodigieuse dextérité. Un jour, alors que les jeunes Pândavas et leur chien favori se promènent avec leur maitre dans la forêt, le chien se met tout à coup à aboyer furieusement. Quelques instants plus tard, les aboiements cessent brusquement et tous se demandent ce qui est arrivé au chien. Ils le retrouvent bientôt, vivant, mais incapable d’aboyer, car sa gueule est remplie d’un paquet serré de sept flèches. Tous sont impressionnés par le prodige et cherchent qui a bien pu tirer autant de flèches à la fois durant la fraction de seconde où le chien ouvrait la gueule pour aboyer !

    C’est alors qu’ils découvrent Ekalavya qui s’entraine en présence de la statue de Drona. Très surpris, Drona demande au jeune garçon de s’expliquer. Enthousiasmé par la visite impromptue de celui qu’il considère comme son maître, Ekalavya se prosterne devant Drona et loue son « enseignement à distance » qui lui a permis de développer son talent naturel avec tant d’efficacité. Or Drona se rend alors compte qu’Ekalavya est bien plus avancé que son élève favori. Pour que sa promesse à Arjuna puisse quand même se réaliser, il a alors l’étrange idée de demander à Ekalavya de lui donner son pouce droit comme prix pour ses leçons (c’est le « guru dakshina » : l’offrande traditionnelle au guru) ! Bien évidemment, dans le tir à l’arc, le pouce est un doigt indispensable pour pouvoir insérer la flèche sur la corde puis bander l’arme ! En acceptant sans broncher cette auto-mutilation, Ekalavya se prive de facto de la possibilité de devenir un grand archer. Et Drona pourra tenir sa promesse…

     

    Mais que penser de ce marché de dupe ?
    Les commentateurs louent habituellement l’attitude d’Ekalavya, symbole à la fois du self-made-man et du parfait disciple.
    Self-made-man : Ekalavya serait un modèle pour chacun d’entre nous, car si, comme lui, nous avons une détermination suffisante, nous serons capables de trouver à l’intérieur de nous-mêmes toutes les ressources nécessaires à notre accomplissement. Cette « leçon » est tellement bien passée dans la conscience collective hindoue qu’on trouve actuellement en Inde un certain nombre d’écoles qui portent son nom (Ekalavya Model résidential School) et qui arborent fièrement comme devise « Créez-vous vous-mêmes » !
    Parfait disciple : Ekalavya incarnerait l’abandon de soi au guru allant jusqu’à l’abnégation, y compris quand celui-ci nous donne des consignes apparemment contraires à la logique ordinaire propre à notre mental !
    Hum, si je suis preneur de la première « leçon », la seconde me laisse plutôt circonspect. Mais peut-être ne suis-je encore qu’un piètre disciple ! Et vous ?

    Ce qui me dérange le plus dans cette affaire, c’est l’apparent abus de pouvoir dont fait montre Drona, puisqu’il n’hésite pas à profiter de la dévotion, sincère mais naïve, d’Ekalavya pour réduire à néant son accomplissement ! Les commentateurs ont beau dire que « dans sa grande sagesse Drona pressentait qu’il fallait qu’Arjuna n’ait jamais à affronter un rival d’un tel calibre », cela ne me convainc pas et me laisse même perplexe quand je songe à l’ambition brisée du jeune disciple ! Toujours est-il qu’il existe dans la région de Delhi un petit sanctuaire spécialement dédié à Ekalavya, bâti à l’endroit même où son pouce serait tombé au sol, preuve si besoin est de la prégnance de cette notion de « consécration inconditionnelle au guru » dans la conscience collective hindoue… Décidément, la « sagesse » du Mahâbhârata présente parfois des aspects bien déroutants…

    Le sanctuaire actuel dédié à Ekalavya, situé à Gurgaon, (sud-ouest de New-Delhi)

    Le tournoi « de fin d’études » des princes et la confrontation d’Arjuna et de Karna

    Je ne vais rien dire ici du tournoi de fin d’études des princes évoqué par Laura à la fin de cet épisode du podcast, car la confrontation entre Arjuna et Karna qui s’annonce mérite un traitement à part entière, et fera donc l’objet du prochain article…


    Le who is who de ce quatorzième épisode

     Pas moins de six nouveaux noms à retenir au terme de ce nouvel épisode.

    • Tout d’abord, celui des deux enfants adoptifs de Shantanu : Kripa et Kripî  (même si leur rôle est mineur dans la suite du récit).
    • Ensuite et surtout, celui de Drona le maitre d’armes et premier guru d’Arjuna, un personnage suffisamment important pour que son nom serve de titre au septième des dix-huit Livres du Mahâbhârata  (appelé le Drona Parvan, ou Livre de Drona).
    • Accessoirement, nous venons aussi de faire connaissance de Drupada, roi de la contrée mitoyenne des Kurus, dont nous reparlerons bientôt.
      Ces quatre noms viennent donc s’ajouter à la liste des personnages de la troisième génération.
    • Enfin, il est bon de retenir aussi le nom du fils unique de Drona, un certain Ashvatthâman (désolé pour l’orthographe « à coucher dehors »!). Celui-ci jouera un rôle décisif (et ô combien dramatique) à la fin de la Grande Bataille…
    • Facultativement, on peut mémoriser le nom d’Ekalavya (étymologiquement « celui dont un (pouce) a été coupé »), bien que lui aussi ne joue ensuite qu’un rôle tout à fait mineur.  Ces deux noms prennent place dans la liste des personnages de quatrième génération.

    Ci-dessous, l’état actuel du tableau des sept générations de personnages impliqués dans l’histoire (les cases vides se compléteront au fil des épisodes)


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  • Mahâbhârata (13) : La rivalité entre les Kauravas et les Pândavas

    Nos futurs héros, les cinq fils de Pându à leur arrivée à la capitale. Au second plan, de gauche à droite, Yudhishthira l’aîné des fils de Kuntî et Bhîma son colosse de cadet. Au premier plan, de gauche à droite, Arjuna le benjamin des fils de Kuntî et les jumeaux Nakula et Sahadeva, fils de Mâdrî.

    Maintenant que Pându et Mâdrî sont morts, Kuntî se retrouve avec cinq jeunes enfants à élever : les trois siens et les deux de Mâdrî. Ne pouvant assumer seule cette charge, elle est contrainte de quitter son ermitage forestier et de réintégrer le palais d’Hastinapura où ses fils (les Pândavas) vont être éduqués de concert avec leurs cent cousins germains (les Kauravas). Gageur bien difficile, car les deux clans d’enfants vont vite entrer en compétition dans leurs jeux ainsi que dans leurs apprentissages divers, chacun des aînés se percevant comme destiné à succéder à Dhritarâshtra, le roi aveugle actuellement sur le trône. Mais je cède ici la parole à Laura qui nous raconte avec brio cet épisode, sur le mode « Tom et Jerry » !

    La rivalité entre Bhîma et Duryodhana

    Pour mémoire, Bhîma est le second des Pândavas. Fils du dieu du Vent, il est doué d’une force physique hors norme qui n’a d’équivalent que son appétit pantagruélique. Ses frères se moquent souvent de lui, car il finit systématiquement toutes leurs assiettes, quand il ne chaparde pas leurs desserts. Il est aussi prompt à se mettre en colère, mais à par cela, c’est un garçon jovial qui a le cœur sur la main. Et par chance, il a un grand respect pour son frère aîné Yudhishthira. Ce qui fait que très souvent celui-ci arrive à contenir ses débordements d’humeur ou à défaut, à le convaincre de présenter des excuses sincères à ses cousins pour les méchantes blagues qu’il leur fait…

    Duryodhana est, quant à lui, l’aîné du couple royal aveugle Dhritarâshtra/Gândharî. Très ambitieux, il a vécu ses premières années au palais comme un « enfant-roi » et se vit depuis toujours comme l’héritier légitime de la couronne. Inutile de vous dire qu’il n’a pas apprécié l’arrivée au palais de ses cousins et tout particulièrement de Yudhishthira, à qui le protocole veut qu’il doive le respect puisque celui-ci est son aîné ! Mais Yudhishthira étant la droiture et la justesse incarnées (rappelez-vous que c’est le fils de Dharma), il réussit à manœuvrer de telle sorte qu’une harmonie minimale soit maintenue entre tous les enfants. Alors que son cadet Bhîma est incapable de ce genre de subtilité et sous prétexte de jeu, multiplie les affronts et les humiliations des Kauravas. C’est donc vers lui que le ressentiment de Duryodhana se tourne en premier, et ce dans des proportions allant crescendo, puisque cela finit carrément par une succession de tentatives d’assassinat déguisées en « jeux d’enfants » pour que les adultes n’en sachent rien…

    Le contact de Bhîma avec le peuple souterrain des Nâgas

    Pour l’essentiel, le récit de Laura se suffit à lui-même et mon commentaire va donc être plus bref que d’habitude. Un point seulement mérite d’être éclairci, c’est ce qu’elle dit de l’étrange contact de Bhîma avec le peuple subaquatique des Nâgas.
    Je raconte d’abord l’histoire de façon plus détaillée que Laura, qui, une fois encore, a dû raccourcir sa narration.
    Alors qu’ils ne sont encore que de jeunes adolescents, Duryodhana et l’un de ses frères montent un piège machiavélique : connaissant la gourmandise légendaire de leur cousin, ils l’invitent à un goûter d’anniversaire auquel Bhîma se rend de bon cœur, tout heureux de pouvoir se livrer à son plaisir favori. Mais ils glissent un somnifère dans la nourriture de Bhîma, suite à quoi ils peuvent facilement le ligoter, puis le jeter à l’eau, en l’ayant préalablement lesté d’une grosse pierre, leur idée étant de dire ensuite aux adultes qu’il est tombé dans le fleuve et s’y est noyé…

    Si le destin ne s’en était pas mêlé, c’est en effet ce qui, en toute logique, aurait dû se produire… Mais le fond des rivières, on le sait, est l’un des repères favoris des Nâgas, ces créatures subtiles que nous avons déjà rencontrées dans l’épisode 3 consacré au grand sacrifice des serpents, car c’est sous cette forme qu’ils apparaissent le plus souvent aux humains. Et nous savons aussi depuis l’épisode 4 qu’il s’agit d’une classe particulière d’asuras (démons). Or au fond de l’eau, Bhîma fut attaqué et mordu par plusieurs de ces êtres malfaisants. Mais au lieu de le tuer, leur venin agit comme un antidote au poison que Duryodhana avait mis dans sa nourriture. Bhîma sortit donc de son coma et à l’aide de sa force herculéenne, se libéra en un tournemain des cordes qui l’entravaient avant de se mettre sur-le-champ à combattre vaillamment ses agresseurs serpentins.

    Or devant la force hors du commun de leur jeune victime, ceux-ci furent très impressionnés, et au lieu de le mettre à mort, décidèrent de le capturer vivant pour le conduire à leur roi, le grand Vasuki. C’est à la cour de ce roi qu’un des proches du monarque (un certain Aryaka) le reconnut comme l’un de ses lointains descendants (figurez-vous qu’il était en effet l’un des arrière-grands-pères de Kuntî !). Il plaida donc la cause du jeune Bhîma et obtint du roi Vasuki que son arrière arrière-petit-fils puisse boire une potion spéciale qui l’immuniserait définitivement contre tout type de venin et lui conférerait en outre la force de plusieurs éléphants. Bhîma but la potion, puis tomba en léthargie pendant huit jours. Après quoi il se réveilla sur une berge du fleuve dans lequel il avait précédemment été jeté et, encore sous le choc, rentra discrètement au palais. Il confia aussitôt sa drôle de mésaventure à son frère aîné qui lui conseilla de ne rien en dire aux adultes, ni, bien entendu à Duryodhana. Il se contenta de valider le récit de son cousin comme quoi il était tombé dans le fleuve et qu’emporté par le courant il lui avait fallut tout ce temps pour revenir au palais. Sa mère et toute la cour furent tellement heureuses de cette happy end que personne ne chercha à en savoir plus. Et c’est ainsi que la vie de la famille royale élargie reprit son cours comme si de rien n’était…

     

    Décryptage de ce premier contact de l’un de nos héros avec le monde souterrain

    Si nous nous plaçons dans l’optique déjà évoquée qui consiste à considérer que les personnages du Mahâbhârata représentent tous des aspects de notre propre univers intérieur et si nous appliquons spécialement ce principe aux héros en devenir que sont les cinq Pândavas, alors ce premier contact de Bhîma avec le monde souterrain prend un sens particulièrement intéressant et riche. Bhîma est en effet clairement le symbole de la force vitale que nous possédons tous et qui nous rend à la fois puissants et audacieux. Et c’est donc à l’aide du personnage « Bhîma » en  nous que nous pouvons descendre dans les profondeurs de notre inconscient et y affronter nos démons intérieurs. Le fait d’être  « immergé dans un grand fleuve » est ainsi représentatif de ce qui se passe, quand au cours d’une thérapie de type lying nous sommes conduits à plonger dans le flot de nos émotions souterraines. Et la morsure des serpents est là pour évoquer les souffrances préliminaires que nous endurons dans les premiers moments de mise en contact avec notre inconscient. Mais, au lieu de nous tuer, ces morsures peuvent au contraire nous réveiller au point de décupler notre détermination jusqu’à en venir à faire de nos souffrances archaïques des alliés. C’est ce qui se passe quand Bhima est présenté à Vasuki et qu’il gagne de cette entrevue à la fois une immunité contre le venin et une force accrue. Entendons en effet qu’en affrontant ainsi nos propres démons, nous cessons d’en avoir peur au point que par la suite, toutes les situations similaires n’auront plus de pouvoir sur nous. Et qui plus est, nous récupérerons à notre profit l’énergie qui était stockée dans ces peurs, ce qui nous rendra plus forts et plus déterminés pour la poursuite de notre quête…

    Quant au fait que Bhîma reste ensuite huit jours dans une sorte d’état intermédiaire et qu’une fois de retour à la vie « normale »‘ son frère aîné lui conseille de garder pour lui ce qui lui est arrivé, chacun et chacune de ceux et celles qui ont fait des lyings ne pourront pas ne pas faire le parallèle entre ce qui se passe pendant et juste après un tel travail où il faut souvent une bonne semaine de récupération pour « intégrer » les découvertes et où il est généralement déconseillé de parler trop ouvertement à son entourage du travail qui a été fait…

    Par trois fois, au cours du récit, Bhîma est celui des cinq frères qui devra affronter directement « les forces d’en bas ». Et pour bien nous faire comprendre la signification de ces combats, il sera même conduit à l’issue de la troisième confrontation, à épouser la démone avec laquelle il se sera d’abord battu !  Quel magnifique symbole du travail intérieur : dans la Grande Guerre intérieure, pas de victoire possible si nous ne commençons pas d’abord par nous réconcilier avec nos pulsions et nos frayeurs souterraines. Car sans cela nous n’aurons jamais assez de force pour triompher des Kauravas, c’est-à-dire du clan de l’ego (Dhritarashtra), du mental (Gândharî) et de leur très prolifique descendance (Duryodhana et ses 99 frères)… Qu’on se le dise !


    Le who is who de ce treizième épisode

     On peut négliger de mémoriser le nom de Vasuki, le roi du peuple souterrain des Nâgas. Et de ce fait, la liste des protagonistes clés du récit reste inchangée…

    Ci-dessous, l’état actuel du tableau des sept générations de personnages impliqués dans l’histoire (les cases vides se compléteront au fil des épisodes)

     


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  • Mahâbhârata (12) : La mort de Pându et le secret de Sahadeva

    Pându, accompagné de ses deux épouses dans leur ermitage forestier

    Aujourd’hui, nous retrouvons donc Pându, ses deux femmes et leurs cinq fils dans leur ermitage forestier. Pour préserver sa chasteté forcée (souvenons-nous qu’il est sous le coup de la malédiction de Kindama qui lui interdit de connaitre l’orgasme sous peine de mort), Pându se lance à corps perdu dans les pratiques ascétiques du yoga. Mais est-ce vraiment possible de maitriser kâma (la libido) à l’aide de la prière ? Pour le savoir, écoutons Laura…

    À propos de la mort de Pându

    Cette fois encore, Laura fait le choix de nous proposer une version  « soft » de l’histoire. Dans le texte original, les choses sont nettement plus réalistes. Mâdrî est surprise par Pându alors qu’elle se baigne dans la rivière proche de l’ermitage. C’est le printemps, il fait beau et le spectacle de cette splendide jeune femme s’ébrouant à demi nue dans l’onde claire est, avouons-le, irrésistible. Pându se cache sur la berge et « en prend plein les yeux ». Quand elle ressort de l’eau, il la « cueille » toute mouillée et, sous prétexte de lui tendre ses vêtements, il l’enlace. Mâdrî, qui adore son époux et qui craint donc plus que tout de le voir mourir, tente d’abord de résister à ses avances. Mais pour elle aussi, cette chasteté forcée est vraiment un calvaire. Tant et si bien que les époux enfin réunis « craquent » d’un commun accord. Et ce n’est pas moi qui leur jetterais la pierre, car qui parmi nous n’a jamais été tenté de sacrifier « son royaume pour un orgasme »… Contrairement à ce que Laura raconte, ce n’est donc pas au moment où il a touché la peau de Mâdrî que Pându est mort, mais au moment où il a joui. Et c’est pour cela qu’il a sur le visage cette expression de profond contentement… Quant à Mâdrî, c’est pour la même raison qu’elle accepte résolument de suivre Pându dans la mort, persuadée qu’elle est de voir leur relation fusionnelle se continuer dans l’au-delà ; alors que si elle reste dans ce monde, elle souffrira tout le reste de sa vie de l’absence de son bien-aimé…

    À propos de la mort de Mâdrî :

    Vous aurez remarqué que jusqu’à présent, j’ai plutôt été laudatif vis-à-vis du travail de synthèse fait par Laura pour rendre compte de cette Grande Épopée. Eh bien, cette fois-ci, je vais être plus critique, car j’estime qu’elle s’est un peu égarée en nous parlant comme elle le fait de cette coutume indienne ancestrale selon laquelle les veuves étaient incitées à s’immoler sur le bûcher funéraire de leur défunt mari. Non qu’il ne s’agisse pas là d’une coutume avérée, mais que son rappel est de mon point de vue hors sujet.
    Dans les versions du Mahâbhârata que je connais, Mâdrî ne se jette pas dans le feu crématoire de Pandû, mais meurt de chagrin suite à la perte de son amant d’un jour. Et cela est d’ailleurs en parfaite consonance avec le récit antérieur,  Kindama ayant fait porter sa malédiction sur Pându et la femme avec qui il s’unirait sexuellement (à l’image de ce que son propre couple a subi).

    Par ailleurs, il faut  savoir que Mâdrî était en quelque sorte une petite peste qui en avait fait voir de toutes les couleurs à son ainée Kuntî et qu’elle se sentait donc coupable d’un certain nombre d’agissements « contraire au dharma ». Souvenez-vous que c’est elle qui au départ a séduit le roi Pându à la cour de son père alors qu’elle savait pertinemment que celui-ci était déjà marié! Selon une variante du récit, c’est encore elle qui a demandé à Pându la peau du cerf magnifique qu’elle avait vu à l’orée de la forêt, car elle voulait s’en faire une descente de lit, devenant ainsi involontairement la « commanditaire » du double homicide de Pându. Par ailleurs, elle a aussi « volée » sa grossesse gémellaire à Kuntî, car jalouse des trois enfants de son aînée, elle a manigancé tant et plus auprès de Pându jusqu’à ce que ce dernier « oblige » Kuntî à utiliser son mantra pour elle. Or, non contente d’être alors arrivée à sa fin, elle n’a pas hésité à faire appel aux Jumeaux divins pour avoir deux bébés d’un coup, car elle était désireuse d’avoir le plus vite possible un plus grand nombre d’enfants que son aînée ! Selon moi, c’est donc rattrapée par tout ce karma négatif que Mâdrî est entrée dans une forme de dégout d’elle-même et de la vie, et que, s’accrochant au souvenir lumineux de son union orgasmique avec Pându, elle s’est laissée mourir de remords et de dépit !

    À propos de la coutume de « sati » :

    Mais puisque Laura fait référence à la coutume de « sati », je vais en dire moi-même quelques mots. Selon le Shiva-Pûrana, Satî est le nom de la première incarnation de l’épouse de Shiva. Or ce mariage s’est fait contre la volonté du père de la jeune femme, un certain Daksha, qui, pour des raisons trop longues à expliquer ici, voue une haine tenace à l’égard du « dieu des dieux ». Par une suite de circonstances fâcheuses pour lui, il a néanmoins été contraint de « donner » sa fille préférée à Shiva, mais en représailles, il considère désormais que Satî ne fait plus partie de sa famille. Or Satî reste attachée à sa mère et à ses sœurs et garde même une forme d’admiration pour le héros que fut son père durant toute sa jeunesse. Bien qu’heureuse auprès de Shiva, elle souffre secrètement de cette rupture imposée. Aussi quand elle apprend que Daksha va organiser un grand rassemblement familial festif, elle décide, contre l’avis de son mari, de s’y rendre, alors même qu’elle n’y a pas été invitée…

    Évidemment, Daksha l’accueille des plus sèchement, et pendant toute la cérémonie, multiplie les paroles désobligeantes pour salir publiquement le nom et la réputation de Shiva. Satî est prise entre deux feux. D’un côté elle fait tout pour défendre bec et ongles l’honneur de son divin époux, mais d’un autre, elle ne peut s’opposer trop frontalement à son père sans trahir son dharma de fille qui lui commande de  faire montre d’un minimum de respect à l’égard de son géniteur. Ainsi coincée entre ses deux impératifs moraux contradictoires (défendre l’honneur de son mari // ne pas manquer trop ouvertement de respect à son père), il vient un moment où, découragée, Satî réalise qu’elle n’a pas d’issue pour se sortir du très mauvais pas où elle s’est elle-même fourrée. Elle menace alors Daksha de s’immoler dans le feu sacrificiel qui trône au milieu de l’aire de la fête si celui-ci n’arrête pas sur le champ d’offenser le nom de son époux. Daksha refuse de céder à ce chantage et accentue encore ses propos haineux, y compris vis-à-vis de sa fille. Satî n’a alors pas d’autre choix que de mettre sa menace à exécution. Mais, plutôt que de se jeter dans un feu physique, elle décide de pratiquer séance tenante une forme avancée de sadhana que Shiva lui a apprise. Elle s’arrête volontairement de respirer, retire toutes ses énergies vitales dans son cœur, puis sort de son corps qui tombe au sol « brûlé par le feu du Yoga » dit le texte.

    Inutile  de vous dire que l’affaire se termine très mal pour Daksha : dès qu’il apprend le « grand départ » de sa femme bien-aimée, Shiva se rend en furie chez son beau-père et, sans autre forme de procès, lui tranche la tête séance tenante !
    Après quoi, inconsolable, il se réfugie sur le mont Kailash et se perd dans la méditation en attendant que Satî se réincarne. C’est ce qu’elle finit par faire après un certain temps, ses nouveaux parents décidant de la baptiser du nom de Pârvatî. Et c’est sous ce patronyme que la compagne de Shiva est ensuite connue et honorée de tous, entre autres comme la mère du fameux Ganesha…

    Si je vous raconte tout cela, c’est pour faire contrepoids aux propos de Laura sur cette coutume « barbare » à nos yeux du « sati » des veuves indiennes. On voit en effet que dans le mythe qui est fréquemment invoqué pour justifier cette pratique, la femme ne s’immole pas pour suivre son mari dans la mort, mais pour échapper à l’autorité abusive de son père. Ceci donne donc un tout autre sens à son geste, beaucoup plus « moderne ». Il s’agit d’un geste d’ultime révolte, comme cela se pratique encore de nos jours quand, par exemple, un chômeur se suicide publiquement. Un tel geste montre que la personne ne voit plus d’autre issue pour défendre sa cause que de mourir dans des conditions qui choquent, de façon à obliger la société à s’interroger sur elle-même…

    Alors ! Quid de la coutume des veuves indiennes censées prendre place sur le bûcher funéraire de leurs défunts maris ?

    Selon la petite enquête que j’ai menée, cette pratique n’apparait nulle part dans les textes sacrés anciens (et ne figure donc PAS dans les versions classiques du Mahâbhârata). Elle aurait fait son apparition au moyen âge, lors des guerres de conquêtes musulmanes, certaines femmes de haut rang préférant se suicider par le feu plutôt que de tomber entre les mains des assaillants au risque, soit de périr sous leurs coups, soient d’être violées par eux puis réduites en l’esclavage. Par la suite, cette attitude altière a effectivement été exaltée par la conscience collective hindoue et au fil des siècles l’habitude a été prise, dans certains milieux, d’inciter les veuves à faire elles-mêmes le choix de l’immolation plutôt que de se retrouver dans une situation de déclassement social. Mais dans tous les cas, on est donc bien loin du récit original de la mort de Madrî et c’est en cela que -selon moi- Laura aurait eu intérêt à ne pas mentionner cette variante tardive du récit.

    À propos du renoncement au monde de Satyavatî :

    Par contre, à cet endroit de l’Épopée, a lieu un événement notable que Laura passe sous silence : le renoncement au monde de Satyavatî. À dire vrai, cela n’a pas d’incidence majeure sur l’intrigue principale et c’est certainement pour cela que notre podcasteuse a choisi de faire l’impasse. Mais en ce qui me concerne, je trouve important d’en dire ici un mot. Si la mort de Pându est un choc qui bouleverse tout le royaume (car n’oublions pas qu’il a été roi pendant quelque temps), ce choc va tout spécialement affecter sa grand-mère. Celle-ci va en effet passer par une profonde remise en cause, car face au bucher funéraire, elle va enfin réaliser que c’est son impatiente ambition à vouloir à tout prix être à l’origine d’une dynastie royale qui est la cause première de la succession des malheurs dont est victime cette dynastie. Mais, grandeur de l’Épopée, au lieu de sombrer dans une dépression « ordinaire », elle va profiter de ce choc moral pour opérer une sorte de conversion spirituelle et prendre la décision de renoncer au faste de sa vie de reine-mère pour devenir une simple « chercheuse spirituelle ». Vidura, son 3ème fils, et Bhishma, son beau-fils, argumenteront longuement avec elle pour tenter de la retenir à la cour, mais elle sera inébranlable dans sa décision et entamera ainsi une seconde partie de vie dédiée à la recherche de moksha, la libération spirituelle.

    Cette histoire est d’autant plus remarquable selon moi qu’un scénario semblable se reproduira avec plusieurs des héros de l’Épopée, y compris, nous le verrons, avec les cinq frères Pândavas  qui finiront eux-mêmes leurs existences comme de simples sannyasins. Voilà qui donne un souffle incomparable à tout le récit, car il en devient la parfaite illustration de cette idée centrale de toute la culture indienne (cf. épisode n° 11) : le seul but de la vie humaine est l’Eveil, et ce n’est qu’ à l’aune de ce critère que nos succès comme nos échecs peuvent véritablement prendre sens !

    À propos des connaissances occultes de Pându et de leur transmission à Sahadeva :

    Désolé de devoir le dire, mais ici encore et selon moi, Laura se fourvoie. Car en ce qui me concerne, je n’ai jamais trouvé trace dans les différentes versions consultées ni du fait que Pându avait acquis de telles connaissances ni surtout qu’il avait choisi de les transmettre à ses enfants au moyen d’une pratique de cannibalisme  ! J’ai été tellement surpris par ce récit que j’ai contacté Laura et échangé avec elle au sujet de ses sources. Elle a reconnu que pour cet aspect de sa narration, elle s’était inspirée d’une version anglaise du texte qu’elle affectionne particulièrement, mais qui ne brille pas par son souci de fidélité à l’original. Je lui ai donc fait savoir que c’était là selon moi un choix regrettable, d’autant que contrairement à l’immolation des veuves, la pratique du cannibalisme ne fait aucunement partie des coutumes populaires de l’hindouisme. Bref, pour ce dernier aspect du récit de Laura, circulons, car il n’y a rien à en retenir !
    Rien ?
    Si, tout de même, car la tradition considère bien que Sahadeva (le benjamin des cinq demi-frères, tous fils de Pandû) était depuis toujours doué de dons médiumniques. Au cours de la suite de l’histoire, on le voit faire de temps en temps part à ses frères de ses pressentiments. Il est vrai qu’il n’est guère écouté dans ses allégations, mais de là à dire qu’il a reçu l’ordre de Krishna de garder pour lui ses prémonitions, il y a un grand pas que franchit Laura, mais que le texte original ne valide absolument pas ! Et pour cause : à la mort de leur père, les Pândavas sont encore des enfants tout comme l’est Krishna. Près de 1500 km séparent ces cousins germains qui, selon toute vraisemblance, ne purent se rencontrer que beaucoup plus tard…

    Allez, vivement le prochain épisode, pour oublier ces deux faux pas de Laura !


    Le who is who de ce douzième épisode

    La légende de Satî-Pârvatî ne faisant pas partie du Mahâbhârata, il n’est pas nécessaire de retenir ces noms. Aucun ajout notable donc, dans notre liste…

    Ci-dessous, l’état actuel du tableau des sept générations de personnages impliqués dans l’histoire (les cases vides se compléteront au fil des épisodes)

     


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  • Mahâbhârata (11) : La naissance des Pândavas

    À peine couronné, le jeune roi Pându s’en fut guerroyer afin de prouver sa vaillance et d’assoir son autorité sur ses voisins. Au cours d’une rixe, il s’allia avec le roi d’une contrée adjacente, nommé Shalya. Par amitié, ce roi introduisit Pându dans sa famille et lui présenta sa jeune sœur Mâdrî. Pându impressionna fort Mâdrî qui intrigua pour se faire remarquer du roi d’Hastinapura. Celui-ci tomba bientôt amoureux de la belle jeune fille et la demanda en mariage. Bien que Pându soit déjà marié à Kuntî, la demande fut facilement acceptée par Shalya qui y vit une façon de sceller une alliance durable entre les deux royaumes. Pându rentra donc de sa première campagne militaire accompagnée d’une seconde épouse. Kuntî n’en fut certes pas ravie, mais toute reine qu’elle était, elle comprit vite qu’elle n’avait pas son mot à dire, car Bhîshma et le reste de la cour se réjouissaient de savoir que Pându aurait ainsi une double chance d’avoir rapidement un héritier mâle.

    Repos du guerrier : le roi décida de partir en villégiature avec ses deux épouses pour se donner du bon temps. Pour impressionner Mâdrî, dont il était tout spécialement épris, il voulut faire montre de ses talents de chasseur. Mais, souvenons-nous que Pându a pour tare de naissance une incapacité à maitriser ses émotions. Aussi, complètement identifié à son désir de briller, il tira une flèche au jugé après avoir cru voir un cerf et sa biche derrière un buisson : las, au lieu du gibier attendu, il venait de blesser mortellement un couple en pleins ébats amoureux qui s’était cru à l’abri sous l’épaisse frondaison de la forêt… Mais le mieux est que je laisse Laura vous raconter la suite…

    Décryptage de la scène de chasse

    L’illustration traditionnelle ci-dessus résume assez bien la scène : à gauche, on y voit Pându à cheval qui tire une flèche sur ce qu’il prend pour un couple de chevreuils en train de copuler (au milieu de l’arrière-plan). À droite du tableau, il est à pied face au sage Kindama agonisant (nu) et son épouse (déjà morte sous l’apparence d’une biche). C’est avant de rendre son dernier soupir que le sage maudit Pându : « puisque tu n’as pas respecté l’instant sacré d’extase que tous les êtres vivants connaissent au moment de l’orgasme, tu seras toi-même privé de ce plaisir, sauf à en mourir sur le champ« .

    Comment comprendre cette nouvelle péripétie ?

    D’un point de vue général, on peut dire qu’elle illustre le fait que quand on n’a pas la maitrise de ses émotions, on fait les choses par emportement et notre enthousiasme excessif  produit des « dommages collatéraux » qui peuvent parfois avoir les plus fâcheuses conséquences.
    D’un point de vue particulier, ce qui est ici en cause c’est l’égocentrisme qui fait qu’on ne donne pas à autrui le droit de jouir des mêmes agréments que soi-même. Bien que comblé par la présence de deux femmes à ses côtés, Pându ne tient pas compte du désir de jouir de la vie qui habite toutes les autres créatures et c’est cela qui finit par le priver de son propre droit à la jouissance.
    Et d’un point de vue encore plus précis, c’est l’apologie du caractère sacré de l’union sexuelle qui est faite ici. On notera que ce thème revient plusieurs fois dans le Mahâbhârata. En de nombreux passages, les ébats amoureux des héros sont évoqués sans pudeur, transmettant intentionnellement au lecteur l’impression de l’importance de cette dimension de l’existence. Par exemple, il est dit que Shântanu et Gangâ (le couple à l’origine directe de la lignée des Kurus) eurent une vie sexuelle très intense pendant les premiers temps de leur union, au point que les ministres s’inquiétaient de voir le roi délaisser complètement ses autres obligations. À l’inverse, on a vu aussi combien les relations sexuelles non pleinement consenties sont considérées comme délétères pour les enfants qui en résultent (union « ratée » de Vyâsa avec Ambika et Ambalika), alors qu’un accomplissement sexuel partagé assure au contraire une saine descendance (union réussie de Vyâsa avec la servante d’Ambika). Et ici, en plein accord avec l’enseignement des upanishads, le sage Kindama laisse entendre que la sexualité est le moyen universel donné aux êtres vivants de faire l’expérience de la Plénitude.

    Les quatre buts de l’existence humaine (purushârtha)

    Derrière ceci, on peut facilement reconnaitre l’enseignement védique traditionnel des quatre buts de l’existence humaine : la prospérité matérielle (artha), l’accomplissement sexuel (kâma), la participation à l’harmonie générale (dharma) et l’éveil spirituel (moksha). L’ordre de présentation des trois premiers buts varie un peu selon les textes, mais kâma, la satisfaction des désirs (en général) et du désir sexuel (en particulier) est toujours compté comme un préalable indispensable à moksha, la libération de la condition humaine ordinaire. Le Mahâbhârata ne fait donc pas exception ici, puisqu’il nous montre des héros qui, dans la fleur de l’âge, s’adonnent aux joies de l’amour en parallèle à l’exercice de leur vocation sociale, et cela comme préambule à la vie de renoncement qu’ils adopteront dans la dernière période de leur existence.
    Nota bene : pour en savoir plus sur ce sujet, cf. mon article de l’année dernière sur les 4 buts de la vie selon la sagesse indienne 

    Les quatre périodes de l’existence (âshrama) et le pseudo-renoncement au monde de Pându

    En complément de ce rappel des quatre buts de la vie, cet épisode illustre aussi l’enseignement traditionnel des quatre âges de l’existence humaine. Selon les Védas, la vie d’un être humain doit en effet se partager en quatre périodes. De la naissance à la fin des études, c’est l’âge de la formation (brahmacharya). Puis du mariage à la naissance d’un petit-fils, c’est l’âge des responsabilités professionnelles et familiales (grihastha). Vient alors l’âge de la retraite dans la forêt (vânaprastha) et enfin, pour finir, l’âge du renoncement complet au monde (sannyâsa). Ce thème, qui a déjà affleuré plusieurs fois dans le récit, devient ici évident. À la fois abattu par la gravité de sa faute et par la perte de la perspective d’une descendance, Pându va décider de « brûler une étape » et de s’engager sans attendre dans la troisième période de l’existence (celle du retrait dans la forêt), au lieu de continuer à assumer ses responsabilités de roi. Dans son récit, Laura escamote un peu cet élément, mais dans le texte original, sachez qu’à ce moment de l’histoire, Pându rend la couronne à son frère aîné, car il ne s’estime plus digne de remplir cette fonction. On assiste ainsi à un ballet entre les deux frères. L’aîné -aveugle de naissance- a dû renoncer au trône contre son gré. Mais le cadet -instable émotionnellement- lui redonne finalement le pouvoir ! Ce qui va bien entendu rendre la question de la succession encore plus épineuse. On apprend en effet dans cet épisode que c’est Kuntî (et non sa belle-sœur Gândhârî) qui a donné naissance au premier descendant mâle des Kurus. Mais cette naissance a eu lieu alors que Pându n’était plus roi ! Duryodhana, le fils aîné du roi aveugle -chronologiquement second par ordre de naissance- va avoir beau jeu pour revendiquer le pouvoir puisque c’est son père qui l’exercera au moment fatidique de la succession…

    Mais n’anticipons pas et revenons à cette décision de Pându de « devancer l’appel ». Une fois de plus, on ne peut qu’y reconnaitre les méfaits d’une vie menée par les émotions plutôt que par la saine réflexion. En effet, les motifs invoqués par Pându pour abdiquer sont rationnellement irrecevables. Ainsi le fait qu’il soit involontairement responsable d’un double homicide ne le disqualifie pas radicalement pour diriger le royaume et il pourrait parfaitement prendre appui sur la reconnaissance de son erreur pour s’amender et être ainsi un bien meilleur roi. Au lieu de cela, il se laisse à nouveau embarqué par son affectivité, ici par la culpabilité, ce qui le pousse à « renoncer au monde » prématurément plutôt qu’à affronter ses responsabilités. Or, si on y regarde de plus près, n’est-ce pas là une réaction extrêmement courante. Quand la vie nous envoie une épreuve et qu’on se sent en échec, n’avons-nous pas nous aussi tendance à abandonner la lutte et à rêver d’une vie retirée où nous n’aurions plus d’obligations sociales à assumer! C’est en tous les cas le sens profond que je vois à cet épisode où le Mahâbhârata nous montre ce qui arrive à l’être humain qui se laisse mener par le jeu de ses affects tantôt positifs (empressement à briller devant Mâdrî) tantôt négatifs (culpabilité d’avoir involontairement tué Kindama).
    Et pour aller encore un peu plus loin dans la réflexion, on peut considérer que ce mouvement de balancier entre les deux frères Dhritarâshtra et Pându  est représentatif de ce qui arrive aussi dans l’existence de la plupart des humains. Nous passons notre temps à prendre des décisions motivées par nos émotions, après quoi nous demandons à notre raison insuffisamment éclairée de reprendre les rênes pour nous tirer d’affaire. Bref, selon moi, Dhritarâshtra et Pându peuvent être vus à nouveau comme les deux aspects complémentaires de notre propre psychisme…

    La signification de l’ascendance divine des cinq Pândavas

    Tant qu’un être humain ne trouve pas en lui une autre ressource, il est voué à tourner en rond entre ses émotions et ses pensées. Pour sortir de ce cercle vicieux, il faut qu’il découvre en son sein un principe supérieur, la faculté de VOIR les choses comme elles sont et de s’harmoniser avec leur cours. L’Inde appelle cette faculté la buddhi (l’intelligence profonde), celle qui permet de percevoir le dharma et de s’aligner sur ses lois. Mais à en croire le Mahâbhârata, cette faculté ne provient pas de la partie terrestre (héréditaire) de l’âme humaine, mais de sa dimensions céleste, reflet en nous du plan divin. Tel est du moins le sens que je vois à cette procréation « divinement assistée » de Yudhishthira puis de ses quatre frères. En ce sens, Pându représente « le vieil homme » et ses fils adoptifs  « l’homme nouveau », c’est-à-dire l’âme humaine dans sa complétude, produit à la fois du ciel et de la terre. Les cinq fils adoptifs de Pându personnifient donc autant de qualités surnaturelles que nous portons tous en nous, plus ou moins à notre insu, et qu’il nous appartient de reconnaitre puis de développer.

    • Yudhishthira est « le fils de Yama (dieu du Dharma) ». Il représente donc spécifiquement notre capacité innée à percevoir l’intelligence de la Vie partout à l’œuvre sous la forme du Vrai, du Bien et du Beau (pour reprendre le vocabulaire de Platon) et à nous harmoniser avec elle. Pas étonnant que, comme déjà mentionné dans l’article n°2 de cette série, Swâmi Prajnânpad avait fait, dans sa jeunesse, son idéal de cette figure légendaire! Dans toute la suite de l’histoire, Yudhishthira sera celui des cinq frères qui incarnera le mieux la compréhension et le respect du dharma
    • Bhima est « le fils de Vayu (dieu du Vent) ». Il représente donc spécifiquement notre capacité innée à disposer d’une énergie bien plus grande que celle que nous croyons avoir et ainsi à pouvoir dépasser notre petit monde étroit de départ.
    • Arjuna est « le fils d’Indra (roi des Dévas) ». Il représente donc spécifiquement notre capacité innée de volonté et de courage grâce à laquelle nous pouvons mobiliser notre énergie vitale au service du dharma. Comme déjà dit, c’est lui qui sera « le général en chef » du clan des Pândavas lors de la Grande Bataille et c’est lui aussi qui deviendra l’ami privilégié de Krishna, avant d’en devenir le disciple…
    Grâce à son mantra, Kuntî fait venir à elle Indra (le roi des Dévas) par le truchement de qui elle conçoit Arjuna, le futur héros de la Bhagavad Gîtâ

    Symboliquement, ces trois fils de Kuntî personnifient selon moi les trois ressources fondamentales (la Vision, la Force et le Courage) sur lesquelles nous devons nous appuyer pour accomplir notre destinée.

    Quant aux deux enfants de Mâdrî, les frères jumeaux Nakula et Sahadeva, ils sont les fils des Ashvins. Ce sont là deux dieux protecteurs des créatures, car ils ont pour fonction de réguler le flot de la lumière solaire qui rend la vie possible sur terre. Le premier veille sur l’aurore et le second sur le crépuscule. Responsables du rythme solaire, ils sont pour cela à l’origine de l’ayurvéda (la science de la longévité) qui vise à assurer l’équilibre énergétique des êtres.

    • Nakula, le premier de leur fils est considéré comme particulièrement beau physiquement (comme l’aurore!)  et est expert en médecine ayurvédique. Accessoirement, c’est aussi un cavalier hors pair qui sait « parler à l’oreille des chevaux », capacité qu’il saura mettre en oeuvre à certains moments cruciaux.
    • Le second, Sahadeva, est doué de dons médiumniques grâce auxquels il peut pressentir l’avenir et tenter d’en modifier le cours.

    Tous les deux personnifient donc les ressources que nous avons en nous pour nous soigner tant du point de vue du corps (médecine préventive) que du point de vue de l’âme (médecine prédictive).

    Munis de ces cinq qualités (Vision du réel, Force, Courage, capacité à Prendre Soin du corps et à Prévenir l’âme des dangers de son destin), nous voilà parés pour la Grande Aventure du chemin initiatique !


    Le who is who de ce onzième épisode

    Six noms supplémentaires viennent s’ajouter à notre tableau : celui de Mâdrî, (la seconde épouse du roi Pându), et celui des cinq Pândavas (les fils adoptifs de Pându nés de Kuntî et de Mâdrî). Comme ils sont tous les cinq au cœur de la suite du récit, pas moyen de faire autrement que de mémoriser leurs noms !

    Les trois fils de Kuntî se nomment respectivement : Yudhishthira (l’aîné, qui a pour père le dieu du Dharma), Bhima (le cadet, qui a pour père le dieu du Vent) et Arjuna (le benjamin qui a pour père Indra, le roi des dieux).

    Les deux fils de Mâdrî sont des jumeaux qui s’appellent Nakula et Sahadeva (Ils ont pour pères un couple de jumeaux divins, les Ashvins).

    Tous les cinq viennent grossir la liste des personnages de la 4ème génération qui, de par son nombre, apparait désormais comme la génération principale du récit.

    Ci-dessous, l’état actuel du tableau des sept générations de personnages impliqués dans l’histoire (les cases vides se compléteront au fil des épisodes)


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  • Mahâbhârata (10) : La naissance des Kauravas

    À certains égards le Mahâbhârata n’est pas « une histoire pour les enfants », car plusieurs de ses péripéties peuvent choquer les âmes sensibles. Tel est le cas avec la première partie de cet épisode où on assiste à une scène de brutalité d’une rare intensité.
    Rappelons le contexte : après avoir marié ses deux neveux, il ne reste plus à Bhishma qu’à organiser la cérémonie de couronnement du nouveau roi pour être libéré de sa charge de régent. Comme déjà dit, les tractations sont longues et compliquées car Dhritarâshtra (le prince aveugle) fait tout ce qu’il peut pour empêcher ce qu’il considère être une injustice à son égard. Mais finalement, un accord est trouvé : Pându et Kuntî deviennent les souverains officiels des Kurus. Le prince aveugle et son épouse aux yeux bandés se lancent alors dans une course à la procréation, puisque selon les termes de l’accord passé, s’ils arrivent à avoir un héritier mâle avant le couple royal, leur rejeton récupérera la Couronne à la fin du règne de Pându.

    L’accouchement provoqué de Gândhârî

    Quelques précisions concernant l’étrange récit de l’accouchement artificiellement déclenché de Gândhârî.
    Puisqu’il n’est pas possible qu’une femme connaisse une centaine de grossesses dans sa vie, la seule façon pour Gândhârî de parvenir à accomplir son destin était qu’elle ait une grossesse gémellaire. Mais même ainsi, il fallait que la période normale de gestation soit prolongée pour que les cent foetus aient le temps  de s’individualiser et de se développer correctement. C’est ce processus naturel que l’impatience et la jalousie de Gandharî sont venues malencontreusement interrompre. Le texte parle bien en effet d’une bastonnade volontaire du ventre gravide de Gândhârî par sa servante qui déclenche l’expulsion de la « masse foetale ». Par contre les différentes versions que j’ai consultées ne parlent pas d’une boule métallique, mais d’une boule de chair noire (car meurtrie par les coups) qui a l’apparence d’un boulet métallique. Ce détail est important pour comprendre le sauvetage entrepris par Vyâsa. Celui-ci (qui au passage est aussi expert en médecine) imagine un  système de couveuses. Il individualise lui-même la masse foetale et dépose un embryon dans chacune des jarres préalablement remplies d’un liquide nourricier (le fameux ghee indien). Puis il fait sceller ces jarres (qui sont autant d’utérus artificiels) et il les fait mettre à l’abri dans une cave (qui est le substitut de la matrice maternelle). Les foetus sont ainsi sauvés in extrémis et peuvent alors reprendre leur développement qui dure encore une année pleine!

    L’ordre de naissance des cousins germains

    Ce qui fait que  « l’éclosion » des jarres qui donne au couple la centaine d’enfants promise n’a lieu qu’un an après que Kuntî ait elle-même donné naissance à Yudhishthira, le premier des fils de Pându. Duryodhana, le fils ainé de Gândhârî et Dhritarâshtra, se retrouve donc de facto en seconde position dans l’ordre de succession au trône (derrière Yudhishthira). Comme vous pouvez vous en douter, cette situation porte en elle le germe du futur conflit qui opposera les fils de Pându à ceux de Dhritarâshtra. Mais au fait, pourquoi ces derniers sont-ils appelés les Kauravas (les descendants des Kurus)? Tout simplement parce que, au moment de la naissance de ces enfants, il se trouve que, contre toute attente, leur père aveugle a récupéré la couronne. Cet événement imprévu qui vient brouiller les cartes va nous être raconté par Laura dans le prochain épisode. En attendant, cela explique pourquoi les fils de Gândhârî sont donc bien les descendants en titre des Kurus,  alors que ceux de Pându sont relégués au rang de branche cadette et sont donc désignés par le nom de leur père (Pândavas = les descendants de Pându).

    la symbolique de Duryodhana et de ses frères

    Si vous acceptez la grille de lecture que je vous ai déjà proposée, il vous faut à présent donner un sens intérieur à ce personnage clé. Son père et sa mère représentent respectivement, on l’a dit, notre cécité spirituelle et notre refus psychologique de VOIR ce qui pourrait nous libérer de cette cécité. Duryodhana (le dur à vaincre) est donc le symbole de celui qui en nous agit du matin au soir sur cette double base : je ne sais pas qui je suis vraiment, je refuse de  voir ce qui pourrait me montrer ma vérité, et je compense en me lançant dans une compétition effrénée pour prendre l’ascendant sur les autres êtres humains et « conquérir le monde ». Comme on va s’en apercevoir dans la suite du récit, les personnages du Mahâbhârata sont souvent complexes et il arrivera que certaines paroles de Duryodhana soient des paroles d’une grande profondeur philosophique. Ne méprisons donc pas trop vite cette incarnation de notre propre arrogance, il se pourrait qu’elle soit parfois le portevoix de certaines de nos propres convictions !

    Duryodhana a un frère cadet qui le suit comme son ombre et qui se nomme Dushâsana (le difficile à contrôler). À l’inverse de son ainé qui aime se mettre en avant et agit donc au vu et au su de tous, Dushâsana est l’incarnation de cet aspect de nous-même qui tente d’obtenir gain de cause par les moyens détournés de la fourberie et de la duplicité. Quand l’action ouverte échoue, c’est lui qui souffle à son ainé les stratégies de substitution possible et qui exécute pour lui les basses besognes. À nouveau, à travers son personnage, nous sommes invités à regarder en nous-même ce second aspect de notre impérialisme psychologique. Celui qui est toujours prêt à trouver des chemins de traverse pour parvenir aux fins voulus par l’ego quand la confrontation directe avec les autres ne donne pas les résultats attendus. Ouvrons les yeux et reconnaissons qu’au gré des circonstances, nous oscillons nous aussi entre l’affirmation explicite de notre prétention et les manoeuvres douteuses pour arriver à nos fins quand nous échouons à obtenir gain de cause par la voie directe. Le « dur à vaincre » associé au « difficile à contrôler » : voilà le tandem délétère que la voie nous demande de mettre hors d’état de nuire. On comprend alors que la bataille sera rude !

    Quant au reste des membres de  la fratrie des Kauravas (les 98 frères de Duryodhana et Dushâsana), ils ne sont là que pour symboliser la prolixité du mental et sa capacité à s’immiscer dans tous les aspects de nos vies. Et pour la fille Dushala, elle ne joue elle aussi qu’un rôle mineur dans la dernière partie de l’épopée et on peut donc la négliger pour l’instant.

     


    Le who is who de ce dixième épisode

    Deux noms supplémentaires viennent s’ajouter à notre tableau : celui de Duryodhana, (le fils aîné de Gândhârî et prince héritier des Kauravas), et celui de son frère cadet Dushâsana. Ils viennent tous deux agrandir la liste des personnages de la 4ème génération.

    Ci-dessous, l’état actuel du tableau des sept générations de personnages impliqués dans l’histoire (les cases vides se compléteront au fil des épisodes)


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  • Mahâbhârata (9bis) : Bonus de l’histoire d’Ahalya

     » On devrait toujours se souvenir de ces cinq femmes remarquables qui ont su triompher de leurs erreurs : Ahalya, Draupadi, Kunti, Tara et Mandodari, »…

    Ainsi se terminait l’article précédent.

    Nous aurons bientôt l’occasion de faire plus ample connaissance avec la fière Draupadi, mais en attendant j’aimerais vous conter aujourd’hui l’étrange histoire d’Ahalya, la première des « saintes femmes » rituellement honorées en Inde.

    Ce personnage appartient aux légendes antérieures au Mahabharata et il n’y est fait référence que par ricochet dans notre épopée, ce qui explique l’impasse de Laura. Donc, ne soyez pas surpris de l’absence d’épisode du podcast audio dans cet article. Et vous pouvez même le sauter sans en être gêné pour la compréhension de la suite de l’intrigue principale, puisqu’il s’agit « d’un récit dans le récit ». Ceci étant dit, comme l’histoire offre un échantillon particulièrement inattendu de ce qu’implique une compréhension poussée du dharma, je ne résiste pas au plaisir de vous l’offrir comme un bonus!


     

    L’évocation d’Ahlaya par Kuntî

    Depuis l’épisode n°7-1, nous savons ce qu’est un svayamvara, cette cérémonie au cours de laquelle une princesse à marier peut choisir son futur mari dans l’assemblée de ses prétendants qu’elle départage après les avoir soumis à des épreuves diverses, le plus souvent de type martiales.

    Mais lors du svayamvara de Kuntî, les choses ne se sont pas tout à fait passées de la façon habituelle et si la mère de nos futurs héros a jeté son dévolu sur Pându, ce n’est pas aux termes d’une joute guerrière dont il serait sorti vainqueur, mais à l’issue d’un débat philosophique peu banal! Jugez-en plutôt :

    La princesse Kuntî, souvenez-vous, est porteuse d’un lourd secret qui la ronge : pour éviter le déshonneur d’être traitée comme une fille-mère, elle a caché sa première grossesse puis abandonné son nouveau-né, Karna, aux caprices d’un fleuve. Or, aux yeux de l’assemblée des rois et des princes, ainsi, bien sûr, qu’à ceux de son père, elle passe pour un modèle de vertu. Et comme elle est effectivement pleine de qualités, elle n’envisage pas de pouvoir taire son secret indéfiniment à l’homme avec qui elle partagera sa vie. Mais comment faire pour trouver un mari à qui elle pourra un jour se confier, sans risquer pour cela de se faire répudier sur le champ!

    Elle décide donc de soumettre ses prétendants à un test philosophique, ce qui, au passage, montre qu’elle n’est pas seulement la belle et pure jeune femme que tout le monde admire, mais qu’elle est aussi très instruite et très fine. Pour ce faire, elle rappelle à l’auditoire une vieille légende qui fait partie de la tradition puranique et qui est donc effectivement connue de tous les princes présents. Et sur cette base, elle demande à chacun d’entre eux de donner son avis sur le comportement de l’héroïne. Pându sera le seul à manifester une compréhension suffisamment empathique pour Ahalya et c’est pour cela qu’elle lui passera la guirlande de fleurs autour du cou (c’est mieux qu’une corde, non!).

    Mais si vous aviez vous-même été invité à ce svayamvara, qu’auriez-vous répondu à la question de Kuntî sur le dharma, face au récit suivant ?

    « Indra (le roi des dévas) avait pour maitresse préférée une nymphe céleste du nom d’Urvashi. Celle-ci était particulièrement fière de sa beauté et se vantait de pouvoir séduire n’importe quelle créature masculine des trois mondes, tant elle était sûre de ses charmes. (Elle interviendra d’ailleurs ultérieurement comme « tentatrice » d’Arjuna dans la suite du Mahâbhârata!).

    Voyant cela Brahmâ (le dieu créateur de l’univers), décida de donner une leçon à Urvashi et se mit en tête de faire naître sur Terre une femme encore plus belle et désirable qu’elle qu’il appela Ahalya. Parvenue sans encombre à l’âge du mariage, Brahmâ se débrouilla pour qu’elle soit confiée à un sage très âgé, le rishi Gautama. Celui-ci était un grand ascète et Brahmâ pensait que malgré l’extrême beauté d’Ahalya, il ne serait pas troublé par sa présence à ses côtés. Et en effet, Gautama avait acquis une telle maîtrise de lui-même, qu’il vivait avec Ahalya comme frère et sœur, ou plutôt vu la différence d’âge, comme père et fille.

    Mais après quelque temps, Ahalya qui, en bonne épouse indienne, était pleine d’affection pour son mari, se mit néanmoins à ressentir une frustration amoureuse grandissante…

    Pendant ce temps, Indra apprit qu’une femme encore plus belle qu’Urvashi avait vu le jour sur Terre et qu’elle était à présent l’épouse légitime du sage Gautama. Il en prit ombrage, car il estimait qu’en tant que roi des dieux, il avait un droit de regard sur toutes les unions et que bien évidemment les plus belles femmes de la création devaient toutes lui appartenir d’une façon ou d’une autre !

    Il s’approcha donc de l’ermitage où vivaient paisiblement le jeune couple et se débrouilla pour éloigner Gautama du domicile conjugal à l’aide d’une ruse des plus machiavéliques. Gautama avait l’habitude de se lever de très bon matin pour aller faire ses ablutions dans le fleuve voisin. Le sachant, Indra fit en sorte de faire chanter le coq de l’ashram bien avant l’aube, ce qui trompa Gautama. Celui-ci, persuadé que le soleil était sur le point de se lever, quitta le lit conjugal en pleine nuit pour se rendre au fleuve.

    Souvenons-nous que les dévas, bien qu’habituellement invisibles, ont la faculté de prendre momentanément une apparence humaine. Fort de ce pouvoir, Indra se travestit en Gautama et entra tout de go dans la chambre conjugale. Dans son demi-sommeil, celle-ci crut que son mari venait de se recoucher auprès d’elle. Quelle ne fut pas sa surprise de se sentir bientôt entourée de la douce chaleur sensuelle de son homme ! Elle ne fut pas longue à répondre à ses avances et connut bientôt dans ses bras un extraordinaire moment de bonheur !

    Ahalya trompée par Indra déguisé

    Sur ce, quelque peu contrarié par sa méprise, Gautama rentra de la rivière… pour tomber nez à nez sur les amants encore enlacés ! D’un coup, sa grande sagesse vola en éclats et dans une colère tonitruante, il chassa l’intrus en le maudissant à l’aide de toute l’énergie qu’il avait accumulée par sa longue ascèse. « Toute ta vie tu porteras sur le corps des pustules en forme de vulve qui rendront ton immonde forfaiture connue de tous! » Et dans son emportement, il maudit aussi sa jeune femme, la condamnant à ne manger désormais que des racines et des plantes sauvages de façon à ce qu’elle perde la beauté de sa plastique et soit réduite à un squelette ambulant !

    Indra disparu aussi vite qu’il le put et, étant un déva des plus influents, il réussit à convaincre assez vite la déesse Godavari qui régnait sur les eaux du fleuve du même nom, de l’aider à déjouer le terrible sortilège afin de retrouver son apparence d’antan. Ce ne fut quand même pas de tout repos car Godavari lui précisa que ses eaux purifiaient certes de tous les péchés, même des plus odieux, mais que dans le cas présent, ça ne fonctionnerait que si lui même pleurait autant de larmes de remord sincère que l’eau qu’il utiliserait pour laver ses plaies. Indra se mit donc en devoir de pleurer abondamment sur sa forfaiture tout en se baignant à intervalle régulier dans le fleuve sacré, tant et si bien qu’il finit par retrouver assez vite son apparence d’antan et put dès lors reprendre sa place d’honneur au deva-loka (le paradis des devas)…

    Mais il n’en fut pas de même pour la simple humaine Ahalya qui, pendant plusieurs années, dû subir les rigueurs d’un régime alimentaire intentionnellement carencé, ce qui lui fit perdre peu à peu l’essentiel de sa beauté physique !
    Sur ce, un jeune prince nommé Râma qui passait un jour à proximité de l’ermitage de Gautama croisa la pauvre Ahalya qui implora humblement son aide. Sachez en effet que ce Râma n’était autre que le 7ème avatar de Vishnu (celui précédant la venue de Krishna). En tant que Compassion personnifiée, Râma fut touché par le misérable sort d’Ahalya et saisi par l’injustice de sa situation.

    Ahalya implore Rama de l’aider, son mari Gautama étant à l’arrière plan

    Il décida d’y porter remède sur le champ et entrepris de défendre la cause de la jeune femme auprès de Gautama. Celui-ci lui fit valoir que selon les textes sacrés, une femme adultère méritait d’être répudiée et que c’est par bonté d’âme qu’il avait permis à Alhaya de continuer à vivre sous son toit. Par ailleurs, c’était aussi pour le salut de son âme qu’il lui avait infligé cette ascèse particulière, destinée, selon lui, à la libérer de sa sensualité.

    Les deux hommes débattirent ainsi longtemps du dharma et de l’adharma (ce qui est juste et ce qui ne l’est pas). Au terme de quoi, Gautama dut faire amende honorable et lever la punition qu’il avait imposée à sa jeune épouse. »

    C’est donc après avoir rappelé cette histoire à l’assemblée, que Kuntî demanda à ses prétendants de répondre à cette double question : « Ahalya était-elle ou non coupable ? Et en vertu de quoi Râma avait-il réussi à convaincre Gautama de rendre à Ahalya sa dignité ? »

    Ceux ou celles d’entre vous qui trouvent les bonnes réponses auront le droit aux bénédictions de Kuntî (ainsi qu’à celles des quatre autres « saintes femmes » rituellement honorées par la tradition, comme expliqué dans l’épisode précédent).
    😉


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  • Mahâbhârata (9) : Le mantra de Kuntî

    Maintenant que Bhîshma a réalisé le mariage de son premier neveu Dhritarâshtra, il s’agit pour lui de trouver un bon parti pour le second, Pându. Ça tombe bien, un roi de ses amis organise le svayamvara de sa fille, la princesse Kuntî. Cette fois Bhîshma laisse Pându s’y rendre lui-même pour tenter d’obtenir les faveurs de la princesse. Mais que sait-il des lourds secrets que porte en son cœur la jolie et douce jeune femme ?

    Cette fois le récit de Laura est clair et ne demande que peu d’explications. Quatre points méritent tout de même d’être évoqués :

    La généalogie de Kunti :

    Concernant la généalogie un peu compliquée de Kuntî, ce qu’il faut en retenir c’est que la jeune femme appartient à une maison royale basée à Dwarka, c’est-à-dire située au sud-ouest de la péninsule indienne, et qu’en épousant Pându, elle va créer de fait une alliance entre la dynastie des Kurus et celle de Yadavas dont Krishna sera issu à la génération suivante. En fait, elle sera alors la tante de Krishna (la sœur de son père), ce qui fait que ses propres enfants (les Pândavas) et Krishna seront des cousins germains. Cela explique le lien particulier qu’ils auront, et qui sera le terreau sur lequel fleurira ensuite la profonde amitié d’Arjuna et de Krishna!

    La figure légendaire du sage Durvâsâ

    Bien que ce personnage ne joue qu’un rôle très marginal dans le récit, sa figure légendaire mérite d’être explicitée, car elle laisse entrevoir un aspect peu connu de la sagesse indienne. En quelques mots, il s’agit d’un personnage qui symbolise la dimension courroucée de la sagesse, à l’image de ce que représentent certaines divinités terrifiantes du Bouddhisme tibétain. Selon la légende, il aurait été envoyé sur terre par Shiva pour rappeler aux humains l’intransigeance de la Voie. Son nom est en lui-même tout un programme puisqu’il signifie quelque chose comme « celui avec qui il est difficile de vivre ». En tant qu’ascète errant, il prend plaisir à visiter les gens qui se croient très avancés spirituellement et il les fait tourner en bourrique pour mettre à bas leur prétention à la sagesse.  On chuchote d’ailleurs que Durvâsâ serait encore de ce monde. Si vous croisez sur votre route quelqu’un de vraiment insupportable, prudence, c’est peut-être lui…

    Ceci étant rappelé, on comprend d’autant mieux le mérite particulier de la jeune Kuntî. Être au service d’un tel être du matin au soir pendant toute une année, alors qu’il vous rabroue à la moindre occasion et s’emporte violemment dès que quelque chose le contrarie un tant soit peu, quel défi ! Mais évidemment, le mérite qu’elle a à tenir le choc d’une telle sâdhanâ est à la mesure de sa difficulté. Et c’est pourquoi Kuntî se voit attribuer une récompense tout aussi extraordinaire que son épreuve. Elle pourra concevoir des enfants d’ascendance divine !

    Arrêtons-nous un instant sur le parallélisme qu’il y a ici entre les deux futures belles-sœurs, Gândhârî d’un côté et Kuntî de l’autre. Pour toutes les deux, une fois mariées, il va devenir primordial de réussir à procréer des enfants. Et toutes les deux ont reçu de Shiva (ou de son représentant) l’assurance qu’elles ne seront pas stériles. Mais Gândhâri a demandé cette faveur sur la base d’une insécurité qu’elle a tenté d’exorciser par ses prières compulsives. Alors que Kuntî ne s’est souciée de rien d’autre que de répondre au jour le jour à ce que la vie lui demandait de faire. La première va engendrer des enfants marqués par la possessivité propre à ceux qui ont peur de manquer, alors que la seconde donnera naissance à des êtres faisant confiance à la vie…

    La toute-puissance des mantras

    Un aspect un peu déroutant du Mahâbhârata pour nos mentalités modernes réside dans l’importance qu’il accorde aux mantras. On a vu une première fois que c’est grâce à l’utilisation d’une certaine formule secrète que Bhishma a le pouvoir de faire de son arc une arme surpuissante. Dans l’épisode présent, c’est suite à l’utilisation imprudente du mantra transmis par Durvâsâ que la vie de Kuntî bascule. Et plus loin dans le récit, il va y avoir plusieurs autres occasions où les mantras vont jouer un rôle décisif. Cela mérite quelques explications :

    Selon la mentalité matérialiste moderne, il n’y a pas de rapport autre que conventionnel entre les mots et les choses. La preuve, du moment qu’on tombe collectivement d’accord sur le sens qu’on donne à un groupe de phonèmes, on peut appeler le même objet de noms différents : le soleil, the sun, die sonne, de zon, taiyô… autant de façons conventionnelles de désigner le même astre qui n’a cure du vocable qu’on lui attribue.
    Or, sachez que cette façon de voir est très éloignée de la mentalité traditionnelle pour laquelle il existe au contraire un lien étroit entre les mots des langues les plus anciennes et les objets qu’ils désignent. C’est même ce qui fait que ces langues sont considérées comme « sacrées »! De ce point de vue, Sûrya (le Soleil en sanskrit)  n’est pas un terme arbitraire, mais la traduction vocale de la réalité vibratoire de cet astre. Donc, si à l’aide d’une formule sanskrite, j’invoque l’astre du jour, la vibration sonore va effectivement me relier au soleil et être l’occasion d’une interaction subtile entre lui et moi. En répétant cette formule pendant un temps suffisamment long et en étant bien concentré, l’effet vibratoire va augmenter et, passé un certain seuil, va déclencher des conséquences « visibles ». À bien y réfléchir, cette conception n’est pas propre à l’Inde, mais se retrouve dans toutes les cultures traditionnelles qui peu ou prou justifient ainsi, entre autres, l’efficacité de la prière. Ainsi une prière suffisamment insistante « oblige » Dieu à répondre, car l’appel constamment répété de son Nom finit par établir une connexion effective avec Lui…

    Tel est le secret de l’efficacité des mantras. Bien évidemment, cette efficacité est principalement spirituelle, et on peut trouver naïve cette conception d’un monde dans lequel la pensée concentrée à l’extrême aurait un pouvoir direct sur la matière. Mais on peut aussi comprendre que dans le cadre épique du Mahâbhârata où il s’agit de grossir le propos pour le mettre à la portée de tous, les effets « physiques » des mantras sont ceux qui sont naturellement le plus mis en avant…

    Munis de ces éléments, il va, je l’espère, vous être plus facile d’adhérer à l’histoire racontée et de considérer que le mantra de Kuntî a effectivement le pouvoir d’influencer les embryons qu’elle porte et portera en son sein. Certes la conception par insémination purement immatérielle reste avant tout une métaphore. Mais après tout, elle n’est ni plus ni moins inconcevable que l’Immaculée Conception du Christ, né, souvenez-vous, de l’union de la Vierge avec… le Saint-Esprit!

    La douloureuse histoire de Kuntî et de Karna

    Le premier fils né hors mariage de Kuntî s’appelle Karna et a donc pour divin géniteur Sûrya le soleil. Sans surprise, ce sera là un être lumineux, d’une beauté et d’une puissance à nulle autre pareilles, qui jouera donc un rôle majeur dans la suite du récit. Une ombre planera cependant sur ce héros : à l’image de son arrière-grand-mère Satyavatî, il sera recueilli par un couple de braves gens qui l’élèveront comme leur enfant. Mais Karna, ignorant qui sont ses véritables parents, souffrira toute sa vie d’une sorte de complexe d’identité. Sans cesse tiraillé entre ses rêves de gloire et son sentiment d’infériorité sociale, il sera amené, malgré sa magnanimité naturelle, à faire quelques choix regrettables qui, pour plagier StarWar, finiront par le faire passer « du côté sombre de la Force ».

    Dans tous les cas, un personnage dont la symbolique aussi complexe qu’attachante n’a pas fini de retenir notre attention…

    Quant à son abandon par sa jeune mère Kuntî,  j’avoue ne pas avoir réussi jusqu’à présent à en décrypter tout le sens. Le rapprochement avec l’histoire de Moïse est une fausse piste, car d’une part l’enfant juif est issu d’une union légitime et d’autre part si sa mère le confie au fleuve, c’est pour lui permettre d’échapper à la mise à mort des bébés mâles par le Pharaon. Tout au contraire, Kuntî prend le risque de voir son enfant se noyer alors que si elle l’avait gardé avec elle, rien ne menaçait directement sa jeune vie. C’est donc pour se protéger elle de l’opprobre de la bonne société qu’elle abandonne son fils et non pour le sauver.
    Résultat, elle va porter au  fond d’elle pendant très longtemps une culpabilité secrète dont elle n’arrivera à se libérer que le jour où elle pourra avouer à son ainé qu’elle est sa mère…

    Quand on sait que, par ailleurs, Kuntî est comptée parmi les « saintes femmes » dont la mémoire est rituellement honorée en Inde, cela interroge. Avec une autre des héroïnes du Mahâbhârata, elle est en effet considérée comme l’un des cinq modèles féminins dont chaque femme peut et doit s’inspirer. Il est vrai que, si ce n’est cette erreur de jeunesse, tout le reste de sa vie sera un modèle de vertu et de bonté que chacune des épreuves qu’elle  aura à vivre viendra magnifier.
    Finalement, la leçon du Mahâbhârata la concernant pourrait bien être celle-ci : aucun humain n’est parfait, car tous ont une part d’ombre. La sagesse ne consiste donc pas à être d’emblée sans défaut, mais à assumer en conscience ses erreurs pour en faire un chemin d’élévation intérieure. Ce que nous rappelle cet hymne sanskrit* qui la cite :  » On devrait toujours se souvenir de ces cinq femmes remarquables qui ont su triompher de leurs erreurs : Ahalya, Draupadi, Kunti, Tara et Mandodari, »…

    * cf. l’article de Wikipédia sur la notion de Panchakanya


    Le who is who de ce neuvième épisode

    Deux noms supplémentaires viennent s’ajouter à notre tableau : celui de Kuntî, (la future femme de Pându), et celui de son premier enfant Karna, conçu puis abandonné alors qu’elle était encore une toute jeune fille. Ce dernier vient enfin garnir la case de la « 4ème génération » de notre tableau dont il occupe désormais la première place…

    Ci-dessous, l’état actuel du tableau des sept générations de personnages impliqués dans l’histoire (les cases vides se compléteront au fil des épisodes)



     

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  • Mahâbhârata (8) : L’étrange décision de Gândhârî

    Résumons-nous : la dynastie des Kurus vient d’être sauvée de l’extinction par l’intervention providentielle de Vyâsa qui a donné à sa mère deux petits-fils : Dhritarâshtra et Pându. Tant que ceux-ci ne sont pas adultes, c’est encore et toujours Bhîshma qui va assumer la régence et qui va donc avoir, le moment venu, le souci de trouver des épouses dignes de partager la vie des deux princes héritiers.

    Chemin faisant, il va avoir une première situation épineuse à trancher qui est tout sauf anodine. Selon les règles en vigueur chez les Kshatriyas de l’époque, c’est au fils aîné qui revient de droit la charge royale. Mais peut-on vraiment confier la destinée de tout un peuple à un aveugle ? Pour répondre à cette difficile question, Bhîshma fait appel à un conseil de sages qui rend un verdict défavorable à l’aîné en faisant valoir que dans ces circonstances particulières, c’est Pându qui doit être préféré comme roi.  Cette décision n’est pas simple à faire accepter à Dhritarâshtra, car il la vit comme une double peine : « non seulement la vie m’a défavorisé en me privant de la vue, mais au lieu de m’aider à surmonter ce handicap, vous me frustrez du reste de satisfaction qui me revenait en tant qu’aîné ». Mais Bhîshma, qui a pour préoccupation principale  la pérennité du royaume, reste droit dans ses bottes. C’est Pându qui sera couronné dès qu’il aura atteint l’âge requis. Ceci étant, et pour ne pas faire une trop grande injustice à Dhritarâshtra, il est décidé que son droit d’ainesse sera transféré à la génération suivante. Ce qui veut dire que l’ainé de ses enfants récupérera le trône, du moins s’il vient au monde avant que Pându n’ait lui-même un fils. Les deux frères finissent pas accepter l’un et l’autre les termes de cet accord, étant entendu que Dhritarâshtra devra être le premier à prendre femme.

    La préoccupation suivante de Bhîshma est donc de trouver à ses deux neveux des épouses dignes de devenir l’une reine et l’autre princesse consort du royaume des Kurus. Un peu de géopolitique ici : le royaume gouverné par Bhîshma est situé dans la région de Delhi, c’est-à-dire dans le nord de l’Inde. Une alliance de fait est déjà actée avec le roi de Bénarès puisque celui-ci est désormais le grand-père maternel des deux princes via ses filles Ambika et Ambalika. Cela assure une sorte de protection du flan Est du royaume. Il est donc approprié que Bhîshma cherche à faire alliance avec des royaumes situés sur son flanc Ouest. Deux maisons royales retiennent tout spécialement son attention. Celle du Gandara, pays situé à cheval entre l’Afghanistan et le Pakistan actuel, donc au nord-ouest d’Hastinapura, et celle de la région de Dwarka, au sud-ouest de sa propre capitale. S’il réussit à marier ses deux neveux avec des princesses issues de ces royaumes, cela, à n’en pas douter, sera un très bon coup politique, propre à assurer la sécurité des Kurus !

     

    Mais pourquoi penser à Gândhârî pour Dhristarâthra ? Tout simplement parce que le bruit court dans toutes les maisons royales de l’époque que cette jeune femme très pieuse a obtenu, suite à ses prières aussi ferventes qu’assidues, une faveur rare de Shiva. Celui-ci lui a assuré que sa fertilité serait exceptionnelle et qu’elle pourrait avoir autant d’enfants mâles qu’elle le souhaiterait (jusqu’à cent fils, prétend la rumeur)! Aux yeux de Bhîshma, qui reste chagriné d’avoir dû priver l’ainé de ses neveux du trône, c’est l’assurance que celui-ci aura très vite un descendant mâle et que la couronne reviendra donc à sa propre lignée après l’intermède du règne de son cadet Pându.

    Petit problème, la cécité de Dhritarâshtra est désormais de notoriété publique. Aussi, comment faire accepter au roi du Gandhara une telle union ? Les négociations diplomatiques vont donc bon train pendant toute une période entre les deux royaumes. Bhîshma promet mont et merveille au père de Gândhârî, mais son frère, un certain Shakuni, est très circonspect, car il craint que le bonheur conjugal de sa sœur ne fasse les frais de cet accord « politique ». La suite ? Je laisse à  Laura le soin de vous la raconter…

    Encore un personnage chargé d’une symbolique forte qu’il nous faut à présent tenter de décrypter. Sur un plan superficiel, les choses nous sont présentées de façon trompeuse, car Gândârî a toute l’apparence d’une grande âme qui n’hésite pas à renoncer à sa propre capacité visuelle pour partager plus complètement l’expérience intime de son mari et ainsi être à même de mieux le comprendre. Elle symboliserait ainsi la parfaite épouse, celle qui est capable de sacrifier son propre univers pour se couler entièrement dans le monde de son conjoint. Mais à présent que nous avons décrypté ensemble la vraie signification du vœu de Bhîshma, il y a peu de chance pour que vous avaliez cette nouvelle couleuvre que nous sert le texte !

    Ceci étant, pour mieux comprendre où veut en venir l’auteur, il nous faut revenir un peu en arrière et nous demander pourquoi a-t-il choisi d’affubler ses deux premiers fils, l’un de cécité, et l’autre d’hypersensibilité émotionnelle. La clé que je vous propose est la suivante : sous couvert de nous raconter l’histoire de la dynastie des Bhâratas, Vyâsa est en train de mettre en place les éléments d’un enseignement initiatique qui a trait au fonctionnement interne de chacun d’entre nous !

    La dimension initiatique du Mahâbhârata

    Et pour commencer, il a fait en sorte de mettre en évidence la double racine de tous nos maux : notre non-vision de la réalité, doublée de notre tendance congénitale à nous identifier à nos émotions. Dans cette perspective, Dhritarâshtra, est le parfait symbole de l’ignorance de notre vraie nature dans laquelle nous sommes plongés depuis notre naissance. Et Pându est la propension qui en résulte à nous confondre avec nos états d’âme, c’est-à-dire à absolutiser les désirs et les peurs que nous éprouvons ponctuellement. Pris ensemble, les deux fils de Vyâsa sont le symbole de notre fonctionnement « ordinaire »;  et la lutte de pouvoir qui va prendre place entre eux reproduit l’incessante bataille interne qu’il y a entre notre pensée de surface et nos émotions.

    La symbolique du couple Dhritarâshtra / Gândhârî

    Si vous acceptez cette grille de lecture initiatique, la symbolique du couple Dhritarâsthra/ Gândhârî va vous devenir évidente. Au fil du récit, nous allons nous rendre compte que Dhritarâstra est le parfait symbole de l’ego. Plus l’histoire avance et moins il sera capable de remettre en cause son illusion de toute-puissance et on le verra s’enferrer de plus en plus dans sa prétention égotique à être le centre du monde. Pas plus que Dhritarâshtra n’est qualifié pour être roi, l’ego en nous n’est qualifié pour diriger notre monde intérieur. Et pourtant, à l’image du descendant des Kurus, il va tout faire durant notre existence pour rester au pouvoir, quitte à ruiner jusqu’à notre possibilité d’éveil.

    Ce point étant acquis, il est clair qu’en tant que compagne d’un aveugle Gândhârî est le parfait symbole du mental. Dans l’histoire, Dhritarâshtra commence par prendre très mal le vœu de sa nouvelle femme, car ce qu’il attendait d’elle était qu’elle soit « ses yeux ». Au lieu de quoi elle ne sera que le redoublement de sa propre cécité! Quel symbole : nous attendons tous de notre mental qu’il nous sorte des doutes et de la confusion intérieure qui sont le pain quotidien de l’ego. Mais au lieu de nous éclairer, notre mental, le plus souvent, nous conduit dans des voies encore plus obscures et tourmentées. À la différence de l’ego qui est « né comme cela » (aveugle), le mental, lui, choisi de s’aveugler lui-même, car ce qui le soucie avant tout c’est de veiller à notre confort intérieur. Dès lors qu’elle est un tant soit peu dérangeante pour l’ego, le mental n’a donc que faire de la vérité et lui préfère les faux semblant et les à peu près.

    La symbolique des cent fils annoncés

    Autre point à analyser : la fertilité invraisemblable dont est créditée Gândhârî. Commençons par resituer la chose dans le contexte que nous avons déjà évoqué. Pour une femme Kshatriya de l’époque, rien n’avait plus de valeur que de pouvoir donner naissance à des enfants, et spécialement à des garçons. Les femmes en âge de procréer redoutaient donc plus que tout d’être stériles. Les prières et pratiques rituelles censées assurer leur fécondité étaient donc à la fois très répandues et fortement prisées. Mais comme aucune femme normalement constituée ne souhaite connaître le calvaire d’une centaine de grossesses (!), on est naturellement conduit à rechercher un sens symbolique à cette étrange « faveur » de Shiva. Et à nouveau mon hypothèse de lecture selon laquelle Gândhârî est une personnification du mental fait merveille. Par définition en effet le mental cherche la sécurité et pour l’obtenir s’attache en priorité à l’accumulation. Il lui en faut toujours plus, la quantité remplaçant à ses yeux la qualité. Ainsi peut-on imaginer que pour calmer sa crainte de ne pas enfanter, elle a prié encore et encore Shiva au point d’avoir en quelque sorte accumulé sur elle un faisceau de réponses karmiques totalement disproportionné… Autre sens possible, complémentaire du précédent : les enfants de Gandhari sont les rejetons de son couple. Ils représentent donc les créations innombrables qui résultent de l’association en nous du mental et de l’ego. Et on le sait tous, rien de plus prolixe qu’un tel mental qui, pour conforter l’ego dans son aveuglement fondamental, passe son temps à secréter des idées, échafauder des plans et inventer des scénarios… Les cent enfants soi-disant promis par Shiva peuvent donc se comprendre comme la représentation symbolique de la suractivité psychique de Gândhârî, qui elle-même personnifie la fertilité pathologique de notre propre mental…

    Le fin mot de l’histoire

    Maintenant que nous comprenons mieux combien le bandeau que Gândhârî décide de se mettre sur les yeux nous concerne intimement, nous pouvons, en complément, rendre tout de même justice à certaines des qualités de cette figure féminine emblématique. Et en premier lieu, on peut reconnaitre que, tout comme Bhîshma, elle illustre l’immense pouvoir que chaque être humain a potentiellement sur lui-même. Autant que les hommes, les femmes peuvent être capables d’actes de volonté extrême qui les amènent à se dépasser et à accomplir des prodiges. Et le fait que certains des personnages du Mahâbhârata se trompent de direction n’enlève rien au caractère inspirant de l’intensité de leur engagement.

    Dans le cas présent, en renonçant à la vue, Gândhârî va se soumettre volontairement à une forme particulièrement éprouvante d’austérité. Et comme pour Bhîshma, il va en résulter l’accumulation d’une énergie mentale hors norme. Ce qui fait qu’à la fin de sa vie, elle aura à sa disposition un pouvoir psychique particulier qui la rendra spécialement redoutable. Au point que, comme le signale Laura, elle sera la seule à pouvoir tenir ponctuellement Krishna en échec. Je ne peux développer ici sous peine de « divulgâcher » la suite de l’histoire. Mais je peux quand même signaler qu’il y a là un nouveau symbole fort. Qu’on se le dise, le mental est capable de tout, même de défier l’autorité d’un grand maitre spirituel!


    Le who is who de ce huitième épisode

    Deux noms supplémentaires viennent s’ajouter à notre tableau : celui de Gândhârî, la femme de Dhritarâshtra, et celui de son frère le prince Shakuni. Ce dernier ne joue encore ici qu’un rôle négligeable. Mais vous pouvez déjà retenir son nom, car il sera bientôt au centre d’une des péripéties les plus intenses du récit. La case « 3ème génération » de notre tableau continue donc à se remplir tranquillement…

    Ci-dessous, l’état actuel du tableau des sept générations de personnages impliqués dans l’histoire (les cases vides se compléteront au fil des épisodes)


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