Quelle drôle de situation ! Par une nuit sans lune au cœur d’une forêt profonde a lieu une joute philosophique du plus haut niveau et dont l’enjeu n’est rien moins que la survie de deux des trois protagonistes. D’un côté, se tient assise la géante cannibale Karkatî, fière de la bordée d’énigmes métaphysiques qu’elle vient de déverser à flot continu sur ses deux interlocuteurs. De l’autre, le roi Vikrama et son fidèle conseiller. Ah, justement, voilà qu’il s’apprête à répondre…
La parole est au roi !
– Toi à l’apparence d’un nuage sombre, écoute-moi élucider tes étranges questions avec autant de facilité qu’un lion déjoue la fureur des plus gros éléphants.

Tes interrogations ont beau être formulées en termes abscons pour mieux nous mettre à l’épreuve, elles se rapportent toutes au Soi suprême (paramâtman).
C’est lui auquel réfère ta première énigme « qu’est-ce qui est plus petit qu’un atome… », car en tant que principe de conscience, le Soi est la réalité la plus intangible qui puisse être. Plus ténu encore qu’une molécule d’air, il est imperceptible pour les sens et inintelligible pour le mental. Et c’est pourquoi les mots eux-mêmes sont impuissants à le saisir.
Par ailleurs, et c’est là la réponse à la seconde partie de ta question sur « …et qui contient d’innombrables mondes en son sein… », sache que cet âtman malgré son apparente extrême petitesse, contient en son sein l’ensemble de tous les possibles et qu’il est donc à ce titre la matrice des innombrables mondes qui forment l’univers. Quant à décider s’il est « vide ou plein, quelque chose ou rien » selon la suite de ta question, comme il est au-delà des mots, personne ne saurait définitivement trancher ce dilemme !
Je dirais cependant qu’on peut le considérer comme une réalité dans la mesure où nous voyons qu’il est le principe vital qui anime toutes les créatures et dont elles sont toutes dépendantes. Aussi il suffit de contempler la présence de son intelligence partout à l’œuvre dans l’univers pour arriver à la conclusion que sa réalité ne fait aucun doute. Car tout ce qui existe n’a sa raison d’être que par cette imprégnation, qui est aussi à l’origine de notre capacité de penser, de parler, de voir et d’agir.
Ceci étant, il est normal que du point de vue de l’ignorant, il soit considéré comme « vide » ou « non-existant » du fait de son invisibilité. Et c’est aussi pour cette raison que certains sages utilisent à son sujet l’expression de vide transcendantal (paramâkasha).
Pourtant, aucun type de raisonnement fondé sur le fait que l’Etre véritable n’est pas visible ne peut convaincre de sa non-réalité, car bien qu’invisible, il se laisse indirectement deviner, comme du camphre, qui même caché, est détecté à l’odeur qu’il émet.
Plus encore, bien qu’imperceptible aux sens et au mental, son existence est établie par l’intuition directe que nous pouvons en avoir en notre for intérieur, quand bien même cette intuition est celle du sans-forme.
Quant à résoudre ton paradoxe selon lequel il est à la fois un et multiple, unité aussi bien que pluralité, sache qu’il est tout à la fois la conscience individuelle en chacun et la Conscience universelle commune à tous, matrice qui contient en son sein l’ensemble des créatures et en soutient l’existence. Ce qui fait que tous ces mondes ne sont en effet que de simples ondulations à la surface du vaste océan du Soi dont l’intelligence organisatrice se manifeste sous la forme des innombrables vagues.
Je suis Cela et tu l’es aussi si toi et moi avons l’intuition de l’unicité du Soi. Mais ni toi ni moi ne le sommes, tant que nous nous croyons être des entités finies circonscrites par nos corps.
Si notre distinction du moi et du non-moi est dissipée par la connaissance de la vérité, nous cessons alors d’être « je » et « tu ». Et il en va de même pour notre appréhension de toutes les autres personnes qui perdent leurs traits distinctifs en regard de leur réalité unitaire sous-jacente.
Quant à ton autre affirmation paradoxale consistant à dire qu’il est à la fois conscient et non conscient, le constat que nous pouvons faire de l’alternance de nos moments de vigilance et de non-vigilance est une première façon de la résoudre.
Une autre façon est de remarquer que lorsque notre conscience individuelle est immergée dans le Soi suprême, elle perd alors la notion de ses caractéristiques propres et, de ce point de vue, n’est pas plus capable qu’une pierre d’appréhender sa singularité.
Le Soi principe de toute lumière

A présent au sujet de ton interrogation sur l’origine de toute lumière, sache que le Soi suprême est en effet d’essence lumineuse et que c’est là sa nature inaliénable. Cette présence lumineuse réside à l’intérieur de tous les corps, tel un feu qui éclaire continuellement sans jamais rien bruler. C’est pourquoi il est appelé le Grand Illuminateur et considéré comme la source de toutes les autres lumières physiques ou subtiles.
Cette source qui est à la fois à l’origine de la lumière de la conscience individuelle et de celle rayonnée par le soleil, la lune et les étoiles est inaltérable, contrairement à l’éclat des luminaires qui, lui, est appelé à s’éteindre lors de la dissolution cosmique finale.
Cette lumière inextinguible que l’œil ne peut pas voir, mais dont la présence est repérable au sein de notre conscience comme ce qui l’illumine de l’intérieur et lui rend capable la perception de toutes choses, c’est elle qu’il faut reconnaitre comme notre ineffablement réalité.
C’est d’elle que procède la lumière de notre propre intelligence qui, plus vive que la simple lumière physique, peut nous donner accès à la splendeur des réalités spirituelles invisibles aux yeux.
Mais du fait qu’elle n’est pas compréhensible pour notre mental limité, elle est le « point aveugle » de la plupart des humains. Ce n’est qu’en retournant notre conscience vers cette source qu’on peut vaincre cette cécité et non en essayant de la voir à l’extérieur avec nos yeux.
Et en réponse à ta question sur les plantes, sache que cette luminosité première du Soi imprègne aussi les végétaux, ce qui fait que ceux-ci, bien que dépourvus d’yeux, sont sensibles à la lumière physique et capables d’en retirer les éléments de croissance leur permettant de porter des fleurs et des fruits.
Le Soi au delà du temps de l’espace et de la causalité

A présent, en ce qui concerne tes questions sur le temps, l’espace, l’existence du monde et de toutes les actions qui y prennent place, sache qu’il ne s’agit dans tout cela que de perceptions sensorielles qui n’ont pas d’autre maître ou d’autre créateur, pas d’autre père ou d’autre soutien que le Soi suprême en qui elles subsistent comme de simples modifications de lui-même, sans aucune existence propre.
Ainsi, concernant l’espace, et bien qu’on dise du Soi qu’il est plus petit qu’un atome, c’est pourtant lui et lui seul qui est l’écrin du trésor que représente le vaste monde. Car ce monde démesuré est entièrement inclus en Lui qui en est le contenant, aucun monde ne pouvant exister au dehors ou au-delà de Lui.
De ce fait, on en parle aussi comme d’une immense entité qui englobe le monde (brahman). Mais en vérité il n’est ni grand ni petit, car, antérieur à la notion même d’espace, il échappe par là au domaine de la mesure.
Concernant le temps, un battement de paupière représente à notre échelle un bref instant (nimesha) alors qu’un éon (kalpa) est l’exemple type d’une durée excessivement longue.
Mais pour le Soi, un éon (kalpa) ne dure pas plus qu’un battement de paupière, alors même que cet éon est plein de l’ensemble des actes et des pensées ayant pris place en son sein. Il en va de même pour nous quand nous nous souvenons en un instant de toute notre vie. Le souvenir entier ne dure que quelques secondes alors qu’il contient une masse énorme d’informations. Le Soi est de ce point de vue pareil à un miroir dans lequel la totalité du monde passé présent et avenir se réfléchit simultanément.
L’impression «j’ai fait d’abord ceci, puis cela après » est une pensée dérivée du fait que nos initiatives et agissements semblent se dérouler dans le temps ; mais cette impression de temporalité est en vérité aussi inconsistante que celle éprouvée durant les rêves. Dans ceux-ci il arrive qu’on croie voir défiler toutes les périodes de sa vie, de la jeunesse à la vieillesse alors qu’au réveil on s’aperçoit que l’aventure n’a duré que le temps des quelques pensées qui l’ont constituée.
C’est pourquoi je te le dis, des notions telles que celles de brièveté et de durée extrême, ou encore celles de proximité et d’éloignement n’ont absolument pas cours au niveau du Soi. Ce n’est que par le jeu du mental que ces notions donnent l’impression d’avoir une consistance.
Ainsi la représentation que nous nous faisons du monde ne correspond pas à ce qu’il est vraiment. Cette représentation est le reflet du Soi dans notre mental, comme le mirage est le reflet du rayonnement solaire sur le sable du désert. Cette façon ordinaire d’appréhender le monde n’est donc qu’un tissu continu d’erreurs. Et il convient de considérer toutes les choses perceptibles sur la base de cette prise de conscience, car c’est seulement en cultivant cette lucidité radicale qu’on peut accéder à la vérité.
Tant que c’est à la forme d’un bijou que l’on prête attention, on reste prisonnier de son apparence et on ne voit pas la valeur de l’or qui le compose.
Aussi c’est par le désengagement de l’attention de l’apparence du monde et son report vers son essence réelle que l’on peut parvenir à la reconnaissance de la pure lumière du seul et unique suprême Soi.
Rôle et limites des enseignements de Sagesse
Or, bien qu’il soit inatteignable par les mots ou le discours humain, c’est le propos des enseignements de Sagesse que de nous permettre de Le réaliser.
Voilà pourquoi ces enseignements nous le présentent tantôt comme étant le Souffle (prana) tantôt comme étant le Son primordial (aum), ou aussi la Parole révélée (Véda). Même si, ultimement elles sont fausses, toutes ces approches sont utiles à titre de supports pédagogiques. Le souffle est en effet ce qui est commun à tous les organismes vivants. Analogiquement l’âtman est, lui, commun à tout ce qui existe -vivant et non vivant.
Émettre soi-même le son « Aum », c’est reproduire la vibration originelle d’où est issue la totalité du monde manifesté et cela peut être une aide pour s’aligner avec la marche de l’univers qui, aujourd’hui encore, n’est que le prolongement de cette vibration initiale. Sans compter que quand on arrête d’émettre le son Aum, le temps de silence qui s’installe alors laisse entrevoir la dimension non-manifestée du Soi.
Quant aux paroles consignées dans le Véda, elles sont imprégnées de la réalisation des sages qui les ont prononcées et à ce titre, elles sont aussi une aide précieuse pour l’auditeur qui veut à son tour réaliser le Soi.
Pourtant, au-delà de ces enseignements destinés aux débutants, sache qu’il n’y a rien qui soit réellement créé ou dissous dans le monde par aucun agent à aucun moment; tous les changements apparents ne sont le fruit que de notre appréhension erronée du réel.
Le mot « monde » lui-même, appliqué aux phénomènes, n’est qu’un terme creux qui ne signifie rien. Car c’est la conscience individuelle qui sous l’influence de l’illusion (mâyâ) interprète les scènes situées dans la Conscience universelle, comme étant situées dans un monde phénoménal extérieur à elle.
Voilà pourquoi ultimement, les termes « externe » et « interne » appliqués au monde sont dénués de sens. La Conscience universelle n’a ni intérieur ni extérieur.
C’est elle sur laquelle portent toutes tes questions, c’est elle le principe ultime, unité incréée, calme et tranquille, sans commencement milieu ou fin, et sans corps ni organes. Non-duelle, elle constitue le dénominateur commun du multiple. De la nature de la pure lumière, elle brille pour l’éternité d’un inaltérable éclat.
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– Magnifique ! s’exclama alors Karkatî. Tes propos, ô roi, sont hautement inspirants et porteurs d’une puissante énergie spirituelle ! Accepte s’il te plait mon amitié reconnaissante et en gage de ma bonne foi, demande-moi de faire quelque chose pour toi.
– Soit, dit le roi. J’ai entendu dire que Brahmâ avait prononcé un mantra protecteur quand il t’a octroyé ton pouvoir de nuisance. Or mon peuple souffre de cette maladie que tu as contribué à répandre dans la contrée et il me serait très utile de pouvoir le protéger à l’aide de ce mantra.
– D’accord répondit Karkatî, rendons-nous près d’une rivière pour les ablutions rituelles et méditons-y ensemble. Au petit jour, je vous transmettrai à tous les deux le mantra protecteur et il vous appartiendra ensuite de l’enseigner à ceux de vos sujets que vous estimerez dignes d’en bénéficier…

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