Auteur/autrice : Georges Morant

  • « L’omission » et le thème de la neutralité

    Gilles Farcet a publié ce texte  sur sa page communauté facebook  publique dans le contexte de la sortie de son nouveau livre : » L’Omission » (éditions le Clos Jouve). Il s’agit d’un roman,  centré sur la découverte tardive de l’existence d’un demi-frère.
    A cette occasion, Gilles a souhaité s’exprimer au sujet du thème de la « neutralité », cher à l’enseignement de Swami Prajnanpad.
    Nous avons pensé que ce texte pouvait autant servir à notre réflexion spirituelle que donner l’envie de lire le roman de Gilles.
    PERSPECTIVE PARTAGÉE (1)
    « NEUTRE, VOUS AVEZ DIT « NEUTRE » ?
    Mon dernier livre en date, l’Omission a pour sujet la découverte tardive d’un secret de famille. C’est un récit d’où toute référence explicitement spirituelle est délibérément absente.
    Et pourtant, je le vois comme un ouvrage de « transmission » dans la mesure où il a été écrit (et du coup, je l’espère, véhicule) une perspective  « neutre »  au sens très précis et difficile à appréhender que donne à ce terme Swâmi Prajnanpad.
    Entrer en relation avec quoi et qui que ce soit (nous-mêmes en tant que personne, notre histoire, l’autre, tous les autres, un évènement, ce qu’on appelle communément « l’actualité », le temps qu’il fait, les perceptions, sensations, pensées , etc etc) de manière « neutre » ne signifie aucunement de manière indifférente, tel un robot …
    Le même Swâmi Prajnanpad qui affirme « tout est neutre » dit aussi à propos d’une circonstance : « it is happy no doubt », « c’est incontestablement heureux » … Ce qui implique qu’il puisse dire d’une autre circonstance : « c’est incontestablement malheureux ».
    Alors oui, ce qui est est, point. Pas « ce qui devrait être, aurait dû être, aurait pu être », etc. etc.
    Et, pour prendre des exemples forts et vécus, se tenir autour d’un berceau pour entourer de jeunes parents ravis de contempler leur enfant désiré et en bonne santé n’a pas du tout la même saveur humaine que se tenir devant un caveau où des parents mettent en terre leur enfant – même si l’un comme l’autre évènement participent de notre condition sur cette terre.
    La joie comme le chagrin sont, fort heureusement (oui , même dans le cas du chagrin) ressentis, non seulement ressentis mais, s’il n’y a pas blindage vis à vis des affects, pleinement éprouvés dans toutes leur facettes et leur puissance.
    Voir dans le fait que le chagrin soit éprouvé une conséquence d’un « refus » participe encore d’un total contresens et d’une confusion (hélas souvent remarquée chez nombre de personnes intéressés par l’ « enseignement » dans cette lignée. Bien davantage serait à expliciter sur ce point précis mais ce n’est pas le sujet d’aujourd’hui.
    Donc, « neutre » n’est pas synonyme d’ « indifférent », insipide.  Aller vers une relation « neutre » à ce qui est ne participe pas d’un degré zéro de la perception opérant un « nivellement par le neutre », nous faisant vivre dans un monde dépourvu de goût , de textures, de contrastes. Une relation « neutre » signifie en vérité une relation qui n’émane pas de ce que Swâmi Prajnanpad (et dans sa suite Arnaud Desjardins ) désignent dans leur terminologie par « ego » et « mental » (voir les nombreux ouvrages où ces termes sont précisément explicités).
    Autrement dit, il s’agit d’une appréhension de moins en moins subjective de ce qui est, donc de plus en plus objective (« le monde » plutôt que « mon » monde , avec ce paradoxe apparent que l’objectivité en question ne prétend pas gommer la dimension individuelle du sujet qui perçoit ; laquelle perception sera nécessairement teintée par sa culture dans tous les sens du terme (âge, nationalité, milieu social, éducation) .
    On pourrait donc dire si on souhaite ne pas se contenter d’approximations et aller dans les nuances que la perception neutre ne sera jamais tout à fait neutre puisqu’elle prend place en et à partir d’une forme (en l’occurrence un être humain) et qu’aucune forme ne saurait être exempte du moindre conditionnement, puisqu’elle se manifeste au sein du relatif – un ensemble dont tous les éléments sont en constante relation- interaction.
    Aucun être humain ne peut être sans le moindre conditionnement, c’est par nature impossible. Par contre, un être humain peut être de moins en moins prisonnier de, identifié à, et donc déterminé par, dans sa relation à ce qui est, aux conditionnements divers.
    Une « vision neutre » est un pléonasme. Tant que ce sont l’ego et le mental , avec leur armada de refus, préjugés, interprétations, émotions, réactions etc qui prétendent « voir », il ne saurait y avoir « vision ».
    Voir, c’est appréhender ce qui est tel que c’est, ou au plus près de « tel que c’est », l’appréhender avec toutes les dimensions de la personne que je suis (sentiments, perceptions, sensations, capacité d’analyse et de conceptualisation) sans qu’interfèrent émotions (là aussi au sens précis dans lequel Swâmi Pranjnanpad utilise ce terme), pensées (idem), refus, interprétations réactives nées des refus, des pensées et des émotions.
    Voir est neutre ; et voir n’est pas un processus froid. Voir c’est ressentir de tout son être , de toute son humanité, éprouver tout ce qui peut en l’occurrence être éprouvé. Sans refus, sans appropriation, donc sans réaction, revendication, sans créer un personnage de victime, un ou des personnages de bourreaux, sans partir de la pseudo conviction que ce qui est, a été, devrait ne pas être, aurait pu ne pas être…
    Ce qui n’exclut en rien le positionnement dans l’action en relation aux situations. Bien au contraire, cela seul permet un positionnement, une action digne de ce nom. En l’absence de réelle vision, il n’y a que réaction. L’être humain qui n’a pas « travaillé » ne fait rien, affirme Monsieur Gurdjieff. Tout en lui arrive, mécaniquement, même si, dans son illusion, il se revendique « libre ».
    Qu’il existe aussi et sous jacent à tout cela encore un autre niveau, une présence impersonnelle, tout inclusive, au sein de laquelle il n’y a « personne » selon l’expression bien galvaudée, oui.
    La relation neutre avec ce qui est émane (comme tout ce qui est, d’ailleurs ) de cette présence, elle absolument neutre, mais elle prend place en un sujet, donc une forme qui en constitue une manifestation unique. Bref … L’important étant de ne pas trop rapidement et très approximativement confondre les niveaux, tout niveler par simplisme et peur de la complexité en une manière de rouleau compresseur se voulant « non duel » comme c’est de nos jours très « tendance ».
    La vision « neutre » est intrinsèquement et naturellement compatissante, en empathie, puisqu’elle n’émane pas de la prétention que ce qui est aurait du, aurait pu être autrement, que l’autre aurait du,  aurait pu, etc etc. La vision neutre est en communion, ce qui ne lui enlève en rien une capacité ensuite d’évaluation et d’appréciation.
    « Etre libre, c’est être libre de papa et maman » affirme audacieusement Swâmi Prajnanpad. Audacieusement car on pourrait interpréter cette parole comme une manière de ramener la quête de liberté spirituelle à une démarche thérapeutique.
    En fait, être libre de papa et maman, c’est voir ses parents non plus à partir de la perception forcément émotionnelle de l’enfant mais en tant qu’êtres humains, ces personnes qui se trouvent être ceux à travers lesquels nous sommes venus à ce monde et qui ont fait ce qu’ils ont pu, n’ont pas fait ce qu’ils ne pouvaient pas… Les voir, de manière neutre. Donc avec compassion, compassion n’équivalant pas à disparition de tout discernement. La neutralité est lucide, juste, elle remet chaque élément à sa place dans l’ensemble jamais occulté.
    Ce que je viens d’écrire est une modeste tentative « d’explication», de « pédagogie ». Un petit livre comme l’Omission n’est pas une explication mais une manière d’incarnation. Le témoignage, dans mon esprit, d’une perspective en mouvement :
    Une histoire, ô combien personnelle, un secret de famille et ses conséquences, avec toutes les personnes impliquées, une histoire donc est racontée, évoquée. Et elle l’est dans une intention et de fait dans une perspective « neutre ». A la fois quantité de sentiments, la situation du « secret » évoquée dans toute sa violence …
    Et ni victimes ni bourreaux, en tout cas pas de personnages de victimes, pas de personnages de bourreaux, même si il y a bien des personnes dont les actes participent à la souffrance, à la maladie, des personnes affectées par ces actes …
    Pas de revendications, pas de « révolte ». Des positionnements pour œuvrer autant que possible dans le sens de la guérison.
    Bref, pour moi , aujourd’hui et là où j’en suis, le texte « littéraire » – poème, récit- est une manière d’incarner plutôt que d’expliquer, de montrer plutôt que de dire.

    un frère un demi-frère
    jamais rien soupçonné jamais rien pressenti
    je tape sur google son patronyme à particules qui a l’avantage de n’être pas courant
    je trouve une adresse un numéro de téléphone à ce nom dans les pages blanches de Lyon
    j’écris une lettre sobre
    Je m’appelle Gilles Farcet, je suis né à Lyon en 1959 , mon père s’appelait Constant Farcet . Si cela vous dit quelque chose et si vous souhaitez entrer en contact avec moi, voici mes coordonnées. Si par contre vous ne le souhaitez pas ou que mon nom ne vous dit rien, je vous prie de m’excuser de vous avoir importuné.
    je poste la lettre deux jours après
    ……………………………….
    Gilles Farcet ?
    Oui ..
    Antoine de …
    puis rien
    cinquante ans de secret
    quelques secondes de silence
    au téléphone
    je reprends la parole
    le nom de Constant Farcet vous dit quelque chose ?
    c’était mon père
    alors nous avons le même…
    ……………………………….
  • La souffrance est un mécanisme erroné du mental

    « Si quelqu’un vous dit qu’il a vu en plongée avec un masque des poissons magnifiques dans la mer rouge, vous le croyez, mais si un sage vous dit que la souffrance est un mécanisme erroné du mental, vous ne le croyez pas.
    Pourquoi ? » ARNAUD

    « Il faut reconnaître que le plus souvent, ce qui n’est pas accessible d‘emblée peut susciter des jugements hâtifs, de la méfiance, voire de la peur. L’expérience remarquable d’Etty Hillesum, relatée dans son livre Une vie bouleversée, n’est pas reconnue par tous, justement parce qu’elle dépasse de beaucoup le fonctionnement ordinaire du mental et des émotions. Lorsqu’un étudiant en psychologie a voulu, par exemple, présenter Etty comme sujet de mémoire, les membres du jury n’ont pas tant analysé la profondeur de son expérience que livré un diagnostic selon lequel elle était tout simplement atteinte de « déni de la réalité » et de « délire en secteur. » L’idée même que l’on puisse vivre en dépassant le monde de la dualité est inconcevable »…

    ERIC EDELMANN, dans « LA SPLENDEUR DU VRAI »,  p 61, 62

     

  • Au cœur de l’été…

    Bonjour à toutes et à tous,
    J’espère que vous avez passé de bonnes vacances . Si vous l’êtes encore, enjoy.
    Suite à notre dernier article avant la pause, notre projet de livre a bien avancé, grâce notamment à plusieurs d’entre vous qui ont pris de leur temps estival pour lire et noter les articles du blog présélectionnés et nous les remercions de nouveau.
    Cela a abouti à une nouvelle sélection et la trame du livre se précise.

    Au cours de ces relectures, nous avons pu mesurer la grande richesse et variété de tant de partages.  Nul doute que cette Sangha bertaisienne aime, anime, apprécie ce blog, reflet de ce sentiment de communauté.

    Mireille et moi avons passé quelques jours  à Angles sur Anglin où nous avons pu assister à deux concerts  de GDR (Gestion Des Restes – voir lien d’un precedent article ici), groupe rock animé par Gilles Farcet. Comme beaucoup d’entre vous le savent, Mireille et moi sommes des fans de rock depuis des temps qui ne nous rajeunissent pas.
    Nous en avons profité pour découvrir cette région que nous ne connaissions pas du tout, avec jolis villages médiévaux (Angles -Viviane en avait fait un article il y a plusieurs années – Chauvigny), abbayes (Saint-Savin), cours d’eau (L’Anglin, la Gartempe, la Vienne)..

     

    Les concerts donnée au cours de cette mini tournée d’été furent riches en péripéties. A titre d’exemple, la sono du premier concert au café Bellevue à Angles était cata. Le deuxième auquel nous avons assister à Saint Savin fut très bon.

    Mais ce n’est pas du tout de concert rock dont je veux vous témoigner maintenant. Ce dont je veux témoigner, c’est celle d’une dynamique intense, puissante et harmonieuse crées autour d’un disciple d’Arnaud nommé Gilles Farcet

    Le plus remarquable aux yeux de mon cœur pendant ce court séjour fut d’être en présence d’une Sangha. Une sorte d’amour bienveillant flotte dans l’air. Presque tout le monde se connait et celles et ceux qui ne se connaissent pas le ressentent. C’est du moins ma projection. Ce qui me paraît assez génial, c’est le contexte spirituel,  fraternel et inspiré qu’a su transmettre Gilles à un grand nombre de personnes.

    Et c’est là que nous en  revenons à notre projet et à l’approche des 30 ans de la Bertais. Car il s’agit là aussi d’une dynamique insufflée par des élèves d’Arnaud, Yann et Anne-Marie, là aussi un esprit, d’une communion, via ce blog, via nos rencontres depuis 30 ans.

    En espérant que vous continuerez de faire vivre cette belle sangha bertaisienne.
    (par de nouveaux articles par exemple, issus de vos périples, lectures ou différents témoignages de pratiques..)

    Et pour vous donner un aperçu des concerts, répétitions et ambiance de ces quelques jours, voici un petit montage réalisé par un membre du groupe

     

  • Un disciple de Chandra Swami raconte :

     

    A mon premier retour d’Inde, j’ai pris l’avion et dans la salle d’embarquement à l’aéroport de Dehli, il y avait une vielle sœur ermite qui avait une apparence merveilleuse et j’ai souhaité très vivement être assis à ses côtés dans l’avion pour pouvoir parler avec elle. Je me suis retrouvé assis auprès d’elle et tout de suite, j’ai engagé la conversation et lui ai demandé qui elle était.

    Elle est allée en Argentine et a vécu dix huit ans là-bas. Au bout de dix huit ans, elle est venue en France pour entrer dans un cloître. Elle y est restée trente ans et puis au bout de trente ans, elle s’est rendue compte que ce n’était pas sa tasse de thé- elle m’a dit cela comme ça. Donc, elle a rendu son tablier, elle a quitté le cloître et elle est allée ensuite dans les collines de Grèce. Et là, elle s’est déplacée de petite chapelle en petite chapelle pendant quelques années puis elle a senti l’appel de la Terre sainte et s’est rendue dans le désert, en Israël.

    Elle a vécu quelque temps dans une grotte, loin de tout. Et puis un jour, Cela est arrivé. Elle a dit :  » A ce moment là, je n’ai plus vu de différence entre dire une prière et éplucher une orange. Et à partir de ce moment là, il y a des tas de gens qui sont venus me voir pour me demander ce qu’il fallait faire pour s’approcher de Dieu et, évidemment, je ne pouvais pas leur dire « éplucher des oranges », alors je leur ai dit de dire des prières !

    Eric Edelmann, Plus on est de sages, plus on rit, Le Relié, 2005, pp. 151-152.

  • Aveuglement et ignorance

    (…) » Cette civilisation moderne a conduit l’ humanité à deux guerres mondiales, mais la leçon n’ a servi à aucun politicien…
    La politique ne se préoccupe que des apparences et ne tient aucun compte des réalités profondes.
    Seule la conscience de leur nature spirituelle commune peut unir les hommes. Le sens de leur individualisme les condamne à l’ égoïsme et aux conflits. C’est dans la vision même de l’ homme et du sens de sa vie que se trouve la racine de tous les « problèmes ».
    Tant que l’ aveuglement et l’ ignorance prévaudront, tout problème résolu fera immédiatement place à un autre, dans un déséquilibre permanent.
    L’ intérêt pour la politique tient aujourd’hui la place que tenait autrefois l’ intérêt pour la religion. Moins les gens ont l’ intention de se diriger et de se réformer eux-mêmes, plus ils se préoccupent de la façon dont il faudrait diriger ou réformer la société.
    En fait, les « problèmes » politiques, économiques et sociaux ne sont qu’ une façade qui masque le véritable problème, lequel est spirituel et psychologique.
    Aucune mesure ne sauvera la situation, qui ne tiendra pas compte de la réalité spirituelle, de la vraie nature de l’ Homme.
    Pour le moment, l’humanité tourne le dos à cette vérité fondamentale. L ‘existence devient sans cesse plus complexe à tous égards et interdit de plus en plus aux hommes et aux femmes toute velléité de vie intérieure.
    Le véritable bonheur ne peut se trouver que dans la « réalisation » ou la prise de conscience de la Nature profonde, du Soi, mais jeunes et vieux cherchent désespérément des plaisirs et des satisfactions qui ne peuvent pas durer.
    C’est, par excellence, le fruit de ce que tous les enseignements initiatiques ont appelé l’ aveuglement et l’ ignorance.(…)

    Arnaud Desjardins , Monde moderne et Sagesse ancienne, la Table Ronde, 1986
  • Monsieur Gurdjieff (4)

    – » Lorsque le savoir l’emporte sur l’être, l’homme sait, mais il n’a pas le pouvoir de faire. C’est un savoir inutile. Inversement, lorsque l’être l’emporte sur le savoir, l’homme a le pouvoir de faire, mais il ne sait pas quoi faire. Ainsi, l’être qu’il a acquis ne peut lui servir à rien, et tous ses efforts ont été inutiles.

    •  » Dans l’histoire de l’humanité, nous trouvons de nombreux exemples de civilisations entières qui périrent soit parce que leur savoir surclassait leur être, soit que leur être surclassait leur savoir.
    • A quoi aboutissent un développement unilatéral du savoir et un développement unilatéral de l’être? demanda l’un des auditeurs.
    •  » le développement de la ligne du savoir sans un développement correspondant de la ligne de l’être, répondit G. donne un faible yogi, je veux dire un homme qui sait beaucoup, mais ne peut rien faire, un homme qui ne comprend pas (il accentua ses mots) ce qu’il sait, un homme sans appréciation, je veux dire : incapable d’évaluer les différences entre un genre de savoir et un autre.
    • Et le développement de la ligne de l’être sans un développement correspondant du savoir donne le stupide saint. C’est un homme qui peut faire beaucoup, mais il ne sait pas quoi faire, ni avec quoi ; et s’il fait quelque chose, il agit en esclave de ses sentiments subjectifs qui peuvent l’égarer et lui faire commettre de graves erreurs, c’est-à-dire, en fait, le contraire ce ce qu’il veut. Dans l’un et l’autre cas, par conséquent, tant le faible yogi que le stupide saint arrivent à un point mort. Ils sont devenus incapables de tout développement ultérieur.
    •  » Pour saisir cette distinction et, d’une manière générale, la différence de nature entre le savoir et l’être, et leur interdépendance, il est indispensable de comprendre le rapport du savoir et de l’être, pris ensemble, avec la compréhension. Le savoir est une chose, la compréhension en est une autre. Mais les gens confondent souvent ces deux idées, ou bien ils ne voient pas nettement où est la différence.
    •  » Le savoir par lui-même ne donne pas de compréhension. Et la compréhension ne saurait être augmentée par un accroissement du seul savoir. La compréhension résulte de la conjonction du savoir et de l’être. Par conséquent, l’être et le savoir ne doivent pas trop diverger, autrement la compréhension s’avérerait très éloignée de l’un et de l’autre. Nous l’avons dit, la relation du savoir à l’être ne change pas du fait du simple accroissement du savoir. Elle change seulement lorsque l’être grandit parallèlement au savoir. En d’autres termes, la compréhension ne grandit qu’en fonction du développement de l’être.
    •  » Avec leur pensée ordinaire, les gens ne distinguent pas entre savoir et compréhension. Ils pensent que si l’on sait davantage, on doit comprendre davantage. C’est pourquoi ils accumulent le savoir ou ce qu’ils appellent ainsi, mais ils ne savent pas comment on accumule la compréhension et ils ne s’en soucient pas. »

    Roger LIPSEY  : « GURDJIEFF, Sa Vie, son œuvre, sa transmission ». Pages 98-99


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  • ASCENSION

    Maintenant, maintenant, et toujours maintenant

    Chaque jour qui passe, nous rapproche de notre plénitude

    Chaque nuit nous emmène dans un sommeil profond

    Clin d’œil de la Libération

    Miroir de l’illumination

    Non, non rien jamais ne dure

    Sauf Cela qui est

    Cela qui permet tout

    Et tous nos souvenirs balayés par le vent

    Ne font qu’accroître notre cruelle condition

    L’illusion de la séparation

    Et tous nos passés aussi différents soient-il

    Nous maintiennent au cœur de la prison

     

    Seulement voilà, seulement voilà

    La Vie, être en vie est un miracle sans cesse renouvelé

    Un festival illimité de nouveauté

     

    L’indicible silence

    L’insaisissable présent

    Conduisent vers les cimes

     

    Aussi abyssale que soit la souffrance

    L’épaisseur du mirage de l’ignorance

    Les blessures, les épreuves et les deuils

    Laissons-nous porter par le courant de la Conscience

     

    N’oublions jamais

    Souvenons-nous ; rappelons-nous

    Au cœur de l’être

    L’éclat immaculé de notre intrinsèque dignité

     

    Maintenant, maintenant, et toujours maintenant

    Relever le défi de l’impermanence

    Voilà bien Le pari le plus, le plus sage

    Mettre un terme à notre aliénation

    Sortir de la prison

     

    Respirés par le souffle de l’Esprit

    Portés par la Foi et L’Espérance

    Avec courage, patience et persévérance

    Armés d’une détermination immense

    Puissions-nous réaliser le plus noble des buts

    Actualiser notre vraie condition d’homme

    Humain et divin

     

  • Monsieur Gurdjieff (3)

     » Une telle prépondérance du savoir sur l’être peut être constatée dans la culture actuelle. L’idée de la valeur et de l’importance du niveau de l’être a été complètement oublié. On ne sait plus que le niveau du savoir est déterminé par le niveau de l’être. En fait, à chaque niveau d’être correspondent certaines possibilités bien définies. Dans les limites d’un « être » donné, la qualité du savoir ne peut pas être changée, et l’accumulation des informations d’une seule et même nature, à l’intérieur de ces limites, demeure la seule possibilité. Un changement dans la nature du savoir est impossible sans un changement dans la nature de l’être.

    Pris en soi, l’être d’un homme présente de multiples aspects. Celui de l’homme moderne se caractérise surtout par l’absence d’unité en lui-même et de la moindre de ces propriétés qu’il lui plaît spécialement de s’attribuer : la « conscience lucide » , la « libre volonté », un « Ego permanent » ou « Moi », et la « capacité de faire ». Oui, si étonnant que cela puisse vous paraître, je vous dirai que le trait principal de l’être d’un homme moderne, celui qui explique tout ce qui lui manque, c’est le sommeil.

    •  » L’homme moderne vit dans le sommeil. Né dans le sommeil, il meurt dans le sommeil. Du sommeil, de sa signification et de son rôle dans la vie, nous parlerons plus tard. A présent, réfléchissez seulement  à ceci : que peut savoir un homme qui dort? Si vous y pensez, en vous rappelant en même temps que le sommeil est le trait principal de notre être, aussitôt il deviendra évident pour vous qu’un homme, s’il veut réellement savoir, doit réfléchir avant tout aux façons de s’éveiller, c’est-à-dire de changer son être.
    •  » L’être extérieur de l’homme a beaucoup de côtés différents : activité ou passivité ; véracité ou mauvaise foi ; sincérité ou fausseté ; lâcheté, contrôle de soi, dévergondage ; irritabilité, égoïsme, disposition au sacrifice, orgueil, vanité, suffisance, assiduité, paresse, sens moral, dépravation ; tous ces traits et beaucoup d’autres, composent l’être d’un homme.
    • Mais tout cela chez l’homme est entièrement mécanique. S’il ment, cela signifie qu’il ne peut pas s’empêcher de mentir. S’il dit la vérité, cela signifie qu’il ne peut pas s’empêcher de dire la vérité- et il en est ainsi de tout.
    • Il y a cependant des limites. En règle générale, l’être d’un homme moderne est d’une qualité très inferieure. D’une qualité si inferieure parfois qu’il n’y a pas de changement possible pour lui. Il faut ne jamais l’oublier. Ceux dont l’être peut encore changer peuvent s’estimer heureux. Il y en a tant qui sont définitivement des malades, des machines cassées dont il n’y a plus rien à faire. C’est l’énorme majorité. Rares sont les hommes qui peuvent recevoir le vrai savoir ; si vous y réfléchissez, vous comprendrez pourquoi les autres ne le peuvent pas : leur être s’y oppose.
    • En général, l’équilibre de l’être et du savoir est même plus important qu’un développement séparé de l’un ou de l’autre. Car un développement séparé de l’être ou du savoir n’est désirable en aucune façon. Bien que ce soit précisément ce développement unilatéral qui semble attirer plus spécialement les gens.

    Roger LIPSEY : « GURDJIEFF », Pages 96-97


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  • Monsieur Gurdjieff (2)

    LE COEUR DE SA PENSEE

    •  » Le développement de l’homme, disait-il, s’opère selon deux lignes :  » savoir et être ». Pour que l’évolution se fasse correctement, les eux lignes doivent s’avancer ensemble, parallèles l’une à l’autre et se soutenant l’une l’autre. Si la ligne du savoir dépasse trop celle de l’être, ou si la ligne de l’être dépasse trop celle u savoir, le développement de l’homme ne peut se faire régulièrement; tôt ou tard, il doit s’arrêter.

     

    •  » Les gens saisissent ce qu’il faut entendre par « savoir ». Ils reconnaissent la possibilité de différents niveaux de savoir : ils comprennent que le savoir peut être plus ou moins élevé, c’est-à-dire de plus ou moins bonne qualité. Mais cette compréhension, ils ne l’appliquent pas à l’être. Pour eux, l’être désigne seulement « l’existence » , qu’ils opposent à la « non-existence ». Ils ne comprennent pas que l’être peut se situer à des niveaux très différents et comporter diverses catégories. Prenez par exemple, l’être d’un minéral et l’être d’une plante. Ce sont deux êtres différents. L’être d’une plante et celui d’un animal, ce sont aussi deux êtres différents. L’être d’un animal et celui d’un homme, également. Mais deux hommes peuvent différer dans leur être plus encore qu’un minéral et un animal. C’est exactement ce que les gens ne saisissent pas. Ils ne comprennent pas que le savoir dépend de l’être. Et non seulement ils ne le comprennent pas,  mais ils ne veulent pas le comprendre. Dans la civilisation occidentale particulièrement, il est admis qu’un homme peut posséder un vaste savoir, qu’il peut être par exemple un savant éminent, l’auteur de grandes découvertes, un homme qui fait progresser la science, et qu’en même temps il peut être, et a le droit d’être, un pauvre petit homme égoïste, ergoteur, mesquin, envieux, vaniteux, naïf et distrait. On semble considérer ici qu’un professeur doit oublier partout son parapluie. Et cependant, c’est là son être. Mais on estime en occident que le savoir d’un homme ne dépend pas de son être. Les gens accordent la plus grande valeur au savoir, mais ils ne savent pas accorder à l’être une valeur égale, et ils n’ont pas honte du niveau inférieur de leur être. Ils ne comprennent  même pas ce que cela veut dire. Personne ne comprend que le degré du savoir d’un homme est fonction du degré de son être.

     

    •  » lorsque le savoir surclasse l’être par trop, il devient théorique, abstrait, inapplicable à la vie ; il peut même devenir nocif parce que, au lieu de servir la vie et d’aider les gens dans leur lutte contre les difficultés qui les assaillent, un tel savoir commence à tout compliquer ; dès lors, il ne peut plus apporter que de nouvelles difficultés, de nouveaux troubles et toutes sortes de calamités, qui n’existaient pas auparavant. la raison en est que le savoir qui n’est pas en harmonie avec l’être ne peut jamais être assez grand ou, pour mieux dire, suffisamment qualifié pour les besoins de l’homme. Ce sera le savoir d’une chose lié à l’ignorance d’une autre ; ce sera le savoir du détail lié à l’ignorance du tout : le savoir de la forme, ignorant de l’essence »(…)

     

    Roger LIPSEY : « GURDJIEFF » pages 94-95

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  • GURDJIEFF : Un regard nouveau, sa vie, son oeuvre, sa transmission, par Roger Lipsey

    Préface de Gilles Farcet :

    (…)  » Je me sens encore, écrivait Desjardins en 1992, de plus en plus proche de cet homme que je n’ai pourtant pas connu au sens habituel du mot et de plus en plus admiratif des idées ou des vérités qu’il nous a transmises… Les années passent et j’oserai dire que dans mon existence Gurdjieff est toujours aussi présent…Chaque fois que j’ai eu l’occasion de lire (ou de relire et relire encore) un document, qu’il soit en français ou en anglais, témoignant du message de George I. Gurdjieff, j’y ai toujours trouvé un aspect ou un autre d’une extraordinaire somme particulièrement cohérente de connaissances à mettre en œuvre pour cette structuration qui est garante de liberté… Parmi les photos des maîtres et des sages dont la rencontre a jalonné et orienté mon existence, il y aura toujours deux ou trois portraits de Gurdjieff. Il m’arrive de les regarder longuement comme si je voulais, au-delà du temps, approfondir encore ma relation avec un homme dont je n’ai jamais été le disciple direct et qui, cependant, a tant compté pour moi. « 
    ( « Hommage à Gurdjieff »,  »  Les dossiers H, l’Age d’Homme)
    pages 10-11

    (…) Si l’on n’avait pas la certitude documentée que Swami Prajnanpad n’a appris l’existence de Monsieur Gurdjieff et n’a eu accès à certains de ses textes qu’au soir de sa vie, par plusieurs de ses élèves français passés par les Groupes, on pourrait presque par moments croire au plagiat, tant, sur certaines notions, les formulations sont proches, quasi identiques.
    La  » mécanicité » de l’homme qui croit faire alors qu’en lui « tout arrive » ; le fait que toutes ses pensées, sentiments, convictions, opinions, habitudes sont les résultats des influences extérieures ; la nécessité de la connaissance de soi comme condition d’une possible liberté ( » quand une machine se connait, elle a cessé dès cet instant d’être une machine… »), la nécessité de faire cristalliser en soi un « agissant »; la distinction entre la ligne du savoir et celle de l’être ; celle entre « essence et personnalité » ( « l’essence dans l’homme est ce qui est lui. La personnalité dans l’homme est ce qui n’est pas lui »), dont découle l’impératif de ce que Swamiji appelle la « dés éducation »…
    Ces fondements sont communs et souvent exprimés dans les mêmes termes. Au point que Swami Prajnanpad lui-même manifesta pour Gurdjieff une curiosité de sa part fort rare et peu caractéristique. Sur le point de venir à Paris séjourner auprès de ses élèves français, il confia à l’un d’eux que si Monsieur Gurdjieff avait été encore vivant, il aurait souhaité qu’une rencontre soit organisée…
    page 12 

    (…) » Enfin et surtout, Lipsey fait vivre Gurdjieff sous nos yeux au fil des pages. Le tour de force de l’auteur est qu’il parvient à mettre l’érudition, l’abondance des citations, la rigueur de l’universitaire, au service dune évocation, je dirais même plus d’une invocation. Car la présence de Monsieur Gurdjieff imprègne ses pages du début à la fin, donnant l’impression d’une nouvelle rencontre avec lui. Aussi ce livre, tout en constituant une manière de somme, peut-il très bien servir d’introduction à l’enseignement de Gurdjieff…
    page 17 

  • Osons, Osons OUI

    Please, Oh Please

    Monsieur l’imposteur

    Joue un autre air

    Je commence à craquer

     

    A force d’entendre la même chanson

    J’suis prêt de péter les plombs

    Please, Oh Please

    Monsieur l’hypnotiseur

    Cesse donc de nous bercer

    Dans ton sommeil de plomb

    Au moment de partir

    Tout se met à vaciller

    Pas facile de mesurer

    L’aube d’un dernier voyage

    A moins de vouloir de toutes ses forces

    Dépasser les frontières

    Défaire les liens

    Dénouer les nœuds

    Brûler le mental

    Brûler le mental

    Jusqu’à la moelle

    Libération libération

     

     

    Osez, osez

    Osez oui

    La lumière brille dans la nuit

     

    Au plus profond de l’être

    Des ombres et des lumières

    En paix ou en colère

    Des fées et des monstres

    Dansent le bal de l’illusion

    Au cœur de l’univers

    Au plus profond d’être

    L’ego n’existe pas

    Vouloir toucher les étoiles

    Sans jamais vraiment se rendre

    Continuer à rêver encore et encore

    C’est croire au père Noel

    Brûler le mental

    Brûler le mental

    Jusqu’à la moelle

    Libération, libération

    Osez osez

    Osez Oui

    La lumière brille dans la nuit

  • Mathieu Ricard : Plaidoyer pour le bonheur

    (…) Mon troisième livre, « Plaidoyer pour le bonheur », naquit lui aussi d’un concours de circonstances lié à ce qui me semblait relever d’un malentendu sur la notion de bonheur. En effet, « l’Art du bonheur », dialogue entre le Dalai Lama et Howard Cutler particulièrement éclairant qui connut un succès mondial, fut ignoré par la critique française et quelque peu malmené par certains penseurs par ailleurs brillants et cultivés. La notion de bonheur ne semblait guère avoir les faveurs des intellectuels de l’Hexagone…

    Le bonheur, tout le monde ou presque s’y intéresse. Mais qui s’intéresse à l’Eveil? Ce mot semble bien exotique, vague et lointain. Pourtant, le seul bonheur véritable est celui qui accompagne l’éradication de l’ignorance, donc de la souffrance. Le bouddhisme appelle Eveil un état de liberté ultime qui va de pair avec une connaissance parfaite de la nature de l’esprit et celle du monde des phénomènes. Le voyageur fourbu s’est éveillé du sommeil léthargique de l’ignorance et les déformations du mental ont laissé la place à une vision juste de la réalité. Le clivage entre un sujet et un objet doté d’existence propre s’est évanoui dans la compréhension de l’interdépendance des phénomènes.

    (…) Le sage se rend compte que tous les êtres ont le pouvoir de s’émanciper de l’ignorance et du malheur, mais qu’ils l’ignorent. Comment n’éprouverait-il pas alors une compassion infinie et spontanée pour tous ceux qui ; trompés par les sortilèges de l’ignorance errent dans les tourments du samsara?

    Bien que cet état puisse paraître très éloigné de nos préoccupations ordinaires, il n’est assurément pas hors d’atteinte… Le lait est l’origine du beurre, mais il ne produit pas de beurre si on l’abandonne simplement à son sort ; il faut en baratter la crème. Les qualités de l’Eveil se manifestent au terme de la longue transformation que constitue le chemin spirituel. Cela ne signifie pas pour autant qu’il faille souffrir le martyre jusqu’à ce qu’un jour lointain et improbable on atteigne soudain la béatitude de la terre promise. En vérité, chaque étape est une avancée vers la plénitude et la satisfaction profonde. Le voyage spirituel revient à voyager d’une vallée à l’autre : le passage de chaque col dévoile un paysage plus magnifique que le précédent… Au sein de l’Eveil, au-delà de l’espoir et du doute, le mot « bonheur » lui-même n’a plus aucun sens. Les ombres des concepts se sont évanouies au lever du jour de la non-dualité…

    Celui qui a réalisé la nature ultime des choses est comme le navigateur qui aborde une île entièrement faite d’or fin ; même s’il cherche des cailloux ordinaires, il n’en trouve pas.

    Mathieu Ricard : Carnets d’un moine errant : Mémoires

    Chapitre 53, pages 667, 668

     

     

  • Rencontre avec Niralamba Swâmi (2)

    …Nous en étions restés à la question de Yogeshvar : Quel est le chemin de la délivrance?

    Niralamba Swâmi : Il n’y a rien à faire, ou plutôt fais deux choses seulement… Deux choses si tu peux. Et alors tu seras libre.

    Yogeshvar : Quelles sont -elles ?

    D’abord, essaie de distinguer entre ce qui est permanent et ce qui est impermanent. Ensuite essaie de discerner entre le Soi et le non-Soi. Si tu peux discerner de manière continue, vigoureusement, ces deux aspects, alors tu seras libre

    (…) Yogeshvar commença par buter sur une difficulté, car pour lui la distinction entre Soi et non-Soi, entre ce qui est permanent et ce qui est impermanent, manquait de clarté. Pour distinguer le Soi et le non-Soi, il faut connaître le Soi. Or Yogeshvar qui n’était pas encore Swâmi Prajnanpad  constatait qu’il ne connaissait que le non-Soi. Il se posa alors cette question, typique de son approche scientifique  fondée sur l’expérience : qu’est-ce qui prouve que le Soi existe?

     » Il faut partir des faits. Pourquoi devrais-je supposer qu’il existe quelque chose de permanent? Pourquoi devrais-je supposer qu’il y a quelque chose comme le Soi? Pas de jugement à priori. Pour un esprit scientifique,  pas de jugement à priori. Je dois partir des faits. Qu’est-ce que je vois? Voyons, ceci est-il permanent? Non. Et cela? Non. Ainsi tout ce que je connais …Qu’est-ce qui est permanent? Rien de permanent »

    Il retourne alors auprès de Niralamba Swâmi :

    Yogeshvar :  » Swâmiji, voici comment je vois les choses. Rien n’est permanent. De même pour le Soi et le non-Soi. Le Soi est impérissable, inaltérable, absolu. Je ne le connais pas. Je ne le trouve pas. Alors pourquoi devrais-je supposer son existence? Je vois que tout est destructible, que tout est relatif. Comment peut-on dire que tout est absolu? Où est l’absolu? Non, il n’y a d’absolu nulle part. Je ne comprends pas »

    Niralamba Swâmi :  » Pour un esprit scientifique comme le tien, c’est le chemin pratique. Très bien, continue ainsi. » Au lieu de distinguer entre Soi et non-Soi, entre ce qui est permanent et ce qui ne l’est pas, Yogeshvar suit une nouvelle piste : réaliser que tout est impermanent, que tout est le non-Soi. Cette approche ne contredit pas la précédente. C’est plutôt une reformulation dont les effets sont loin d’être négligeables.

    (…) Et cette vision est déjà acceptation de ce monde tel qu’il est. Vouloir que les choses ne changent pas est vain. L’erreur est d’attendre une permanence de ce qui n’en possède aucune. Comprendre cela aide à se réconcilier avec le changement, la perte, le deuil.

    Dernier point, c’est cette acceptation de l’impermanence qui ouvre une voie vers la découverte de l’Absolu et du Soi. Supprimons tout ce qui est changeant, que reste-il? Ce qui est permanent. A force de regarder la réalité relative dans son impermanence, on perd toute fascination, toute complaisance, toute illusion vis à vis d’elle et l’Absolu peut se révéler. C’est un aspect essentiel de ce qui sera plus tard son enseignement : qui cherche le silence doit d’abord s’intéresser au bruit. Faire disparaître le bruit et le silence se révélera; qui cherche le bonheur doit d’abord s’intéresser à la souffrance; le bonheur se révélera par la disparition de la souffrance. Et ainsi de suite.

    Emmanuel Desjardins : VIVRE – La guérison spirituelle selon SWÂMI PRAJNANPAD

  • Rencontre de Swâmi Prajnanpad avec Niralamba Swâmi (1)

     » Swâmi Prajnanpad a reçu de Niralamba Swâmi trois enseignements trois seulement. A partir de la là le jeune homme (32 ans) se mit au travail et tout le reste s’ensuivit. D’abord il lui demanda :

    Le maître de Swâmiji : Niralamba Swâmi (1877-1930)

    Swâmiji, qu’est-ce que la liberté?

    Niralamba sourit et dit :

    La délivrance n’est rien d’autre que d’être libre des samskaras…

     » La signification exacte de samskara est : préjugé mental, jugement de valeur. Aussitôt le jeune homme se dit :  » Qu’est-ce que ceci? Délivrance des jugements de valeur, c’est-à-dire du bien et du mal? On doit donc renoncer non seulement au mal, mais au bien également. Comment peut-on renoncer au bien? Pourtant Niralamba Swâmi a bien dit : être libre de toutes les valeurs mentales! Voyons. Il n’y a donc rien de bien, rien de mal, rien d’agréable, rien de désagréable… il en est ainsi pour tout. C’est la même chose qui est considérée comme agréable par l’un et désagréable par l’autre. La chose est ce qu’elle est en elle-même. Le monde, le monde objectif est considéré comme agréable, comme une source de gloire, etc, pour celui qui s’intéresse à la vie mondaine, qui recherche les biens de ce monde…la prospérité. Il apparaît comme désagréable et pénible pour celui qui sent la vanité de la vie mondaine. Il n’y a donc rien de bien, rien de mal. Cela ne fait qu’apparaître ainsi ».

    Niralamba n’en dit pas davantage. Et le jeune homme ne lui demanda aucune explication supplémentaire. Il se mit au travail et continua encore et encore.

    – En est-il bien ainsi Swâmiji? Il n’y a donc rien de bien, rien de mal?

    – Tout à fait, répondit Niralamba Swâmi. Cela apparaît comme bien…

    Ce fut tout. Ce fut le deuxième enseignement.

    La troisième question du jeune homme fut :

    – Quel est le chemin de la délivrance?

    (A suivre….)

     

  • Mathieu Ricard : Carnets d’un moine errant(2) Mémoires

    Au service des plus démunis : Karuna-Shéchen

    En l’an 2000, les droits d’auteur du Moine et le Philosophe coécrit avec mon père et la rencontre d’un philanthrope me permettent d’entreprendre une quarantaine de projets humanitaires au Tibet, au Népal et en Inde. Ces actions nous mènent, en 2004, à la fondation de l’association Karuna-Shéchen

    (…) Durant les quatre premières années de nos activités, nous pûmes ainsi réaliser quarante projets au Tibet : la construction de vingt dispensaires et autant d’écoles. En revanche, nous ne nous attendions pas à devoir construire des ponts, rôle dévolu normalement au gouvernement. Cependant, face aux demandes répétées et insistantes des villageois, qui revenaient vers nous année après année, nous en édifiâmes dix-huit ! Les ponts améliorent considérablement la vie quotidienne des populations locales. En 2005, par exemple, nous construisîmes un pont suspendu de quatre-vingts mètres de long sur le Yang Tsé (qui s’appelle Drichou au Tibet) dans une région où il n’y avait aucun franchissement possible du fleuve sur près de soixante kilomètres. L’été, les riverains traversaient ses flots tumultueux sur de frêles embarcations et, chaque année, des vies humaines étaient ainsi emportées. Un groupe de villageois nous apprit que trois enfants avaient trouvé la mort l’hiver précédent, lorsque la glace qui recouvrait la rivière devant leur village s’était rompue sous leur poids. Trois ponts suspendus sur le Dzachou (Mékong) furent également érigés ainsi que de nombreux ouvrages plus modestes qui enjambaient des ravines et des gorges périlleuses. Pour arriver, à pied, au monastère de Tsédron, par exemple, où nous avons construit une école et une clinique à vingt kilomètres à vol d’oiseau de la route principale, un petit chemin serpentait dans des gorges abruptes qu’enjambaient neuf passerelles et petits ponts en bois. Plusieurs d’entre eux menaçaient de s’effondrer, et ce malgré les efforts répétés des populations locales pour les solidifier. Sans ces ponts, il fallait marcher une journée entière par les crêtes pour arriver à Tsédron, un itinéraire périlleux qui ne pouvait être emprunté ni par les chevaux ni par les yaks qui transportent les marchandises. Nous avons donc construit cinq ponts dont les tabliers de bois reposent sur de solides piliers de béton, la population locale se chargeant d’aménager le chemin. Aujourd’hui, il ne faut que quatre heures de route à  cheval ou en moto pour rejoindre Tsédron depuis la route principale située au nord du fleuve Drichou.

    Au Tibet, les trajets sont évalués en heures et non en kilomètres, car tout dépend de l’état des routes. Celles-ci ont été améliorées au fil des ans, mais bien souvent encore, on ne peut parcourir plus de trente kilomètres par heure, sur des pistes chaotiques ou des routes sommairement goudronnées, criblées d’ornières.

    (…) Au Népal, outre la clinique qui soigna pendant vingt ans près de 40.000 patients chaque année, nous entreprîmes une multitude de projets parmi lesquels la création de neuf écoles entièrement construites en bambou, capables d’accueillir mille à mille cinq cents enfants chacune, et placées sous l’égide d’Uttam Sanjel, un personnage ingénieux, débrouillard et passionné. Le coût de la scolarité défiait toute concurrence : les parents pauvres ne payaient qu’un euro par mois et par enfant.

    (…) En Inde, les projets se développèrent considérablement sous la conduite experte et créative de Shamsul Aktar, et continuent de se diversifier dans les deux états les plus pauvres du pays, le Bihar et le Jharkhand. Nous établîmes des centres médicaux à partir desquels des cliniques mobiles rayonnent dans des villages éloignés où viennent se faire soigner des patients de plusieurs centaines de villages voisins. En 2019, plus de cent mille patients bénéficièrent de ces services. En 2020 et 2021, nous vînmes en aide à plusieurs dizaines de milliers de personnes fragilisées par la pandémie du Covid 19, personnes âgées, handicapées ou en situation de pénurie alimentaire…

    Matthieu Ricard – Memoires – Carnets d’un moine errant – Chapitre 50. Au service des plus démunis