Nous avons pensé que ce texte pouvait autant servir à notre réflexion spirituelle que donner l’envie de lire le roman de Gilles.
un frère un demi-frère
« Si quelqu’un vous dit qu’il a vu en plongée avec un masque des poissons magnifiques dans la mer rouge, vous le croyez, mais si un sage vous dit que la souffrance est un mécanisme erroné du mental, vous ne le croyez pas.
Pourquoi ? » ARNAUD
« Il faut reconnaître que le plus souvent, ce qui n’est pas accessible d‘emblée peut susciter des jugements hâtifs, de la méfiance, voire de la peur. L’expérience remarquable d’Etty Hillesum, relatée dans son livre Une vie bouleversée, n’est pas reconnue par tous, justement parce qu’elle dépasse de beaucoup le fonctionnement ordinaire du mental et des émotions. Lorsqu’un étudiant en psychologie a voulu, par exemple, présenter Etty comme sujet de mémoire, les membres du jury n’ont pas tant analysé la profondeur de son expérience que livré un diagnostic selon lequel elle était tout simplement atteinte de « déni de la réalité » et de « délire en secteur. » L’idée même que l’on puisse vivre en dépassant le monde de la dualité est inconcevable »…
ERIC EDELMANN, dans « LA SPLENDEUR DU VRAI », p 61, 62
Bonjour à toutes et à tous,
J’espère que vous avez passé de bonnes vacances . Si vous l’êtes encore, enjoy.
Suite à notre dernier article avant la pause, notre projet de livre a bien avancé, grâce notamment à plusieurs d’entre vous qui ont pris de leur temps estival pour lire et noter les articles du blog présélectionnés et nous les remercions de nouveau.
Cela a abouti à une nouvelle sélection et la trame du livre se précise.
Au cours de ces relectures, nous avons pu mesurer la grande richesse et variété de tant de partages. Nul doute que cette Sangha bertaisienne aime, anime, apprécie ce blog, reflet de ce sentiment de communauté.
Mireille et moi avons passé quelques jours à Angles sur Anglin où nous avons pu assister à deux concerts de GDR (Gestion Des Restes – voir lien d’un precedent article ici), groupe rock animé par Gilles Farcet. Comme beaucoup d’entre vous le savent, Mireille et moi sommes des fans de rock depuis des temps qui ne nous rajeunissent pas.
Nous en avons profité pour découvrir cette région que nous ne connaissions pas du tout, avec jolis villages médiévaux (Angles -Viviane en avait fait un article il y a plusieurs années – Chauvigny), abbayes (Saint-Savin), cours d’eau (L’Anglin, la Gartempe, la Vienne)..
Les concerts donnée au cours de cette mini tournée d’été furent riches en péripéties. A titre d’exemple, la sono du premier concert au café Bellevue à Angles était cata. Le deuxième auquel nous avons assister à Saint Savin fut très bon.
Mais ce n’est pas du tout de concert rock dont je veux vous témoigner maintenant. Ce dont je veux témoigner, c’est celle d’une dynamique intense, puissante et harmonieuse crées autour d’un disciple d’Arnaud nommé Gilles Farcet
Le plus remarquable aux yeux de mon cœur pendant ce court séjour fut d’être en présence d’une Sangha. Une sorte d’amour bienveillant flotte dans l’air. Presque tout le monde se connait et celles et ceux qui ne se connaissent pas le ressentent. C’est du moins ma projection. Ce qui me paraît assez génial, c’est le contexte spirituel, fraternel et inspiré qu’a su transmettre Gilles à un grand nombre de personnes.
Et c’est là que nous en revenons à notre projet et à l’approche des 30 ans de la Bertais. Car il s’agit là aussi d’une dynamique insufflée par des élèves d’Arnaud, Yann et Anne-Marie, là aussi un esprit, d’une communion, via ce blog, via nos rencontres depuis 30 ans.
En espérant que vous continuerez de faire vivre cette belle sangha bertaisienne.
(par de nouveaux articles par exemple, issus de vos périples, lectures ou différents témoignages de pratiques..)
Et pour vous donner un aperçu des concerts, répétitions et ambiance de ces quelques jours, voici un petit montage réalisé par un membre du groupe
A mon premier retour d’Inde, j’ai pris l’avion et dans la salle d’embarquement à l’aéroport de Dehli, il y avait une vielle sœur ermite qui avait une apparence merveilleuse et j’ai souhaité très vivement être assis à ses côtés dans l’avion pour pouvoir parler avec elle. Je me suis retrouvé assis auprès d’elle et tout de suite, j’ai engagé la conversation et lui ai demandé qui elle était.
Elle est allée en Argentine et a vécu dix huit ans là-bas. Au bout de dix huit ans, elle est venue en France pour entrer dans un cloître. Elle y est restée trente ans et puis au bout de trente ans, elle s’est rendue compte que ce n’était pas sa tasse de thé- elle m’a dit cela comme ça. Donc, elle a rendu son tablier, elle a quitté le cloître et elle est allée ensuite dans les collines de Grèce. Et là, elle s’est déplacée de petite chapelle en petite chapelle pendant quelques années puis elle a senti l’appel de la Terre sainte et s’est rendue dans le désert, en Israël.
Elle a vécu quelque temps dans une grotte, loin de tout. Et puis un jour, Cela est arrivé. Elle a dit : » A ce moment là, je n’ai plus vu de différence entre dire une prière et éplucher une orange. Et à partir de ce moment là, il y a des tas de gens qui sont venus me voir pour me demander ce qu’il fallait faire pour s’approcher de Dieu et, évidemment, je ne pouvais pas leur dire « éplucher des oranges », alors je leur ai dit de dire des prières !
Eric Edelmann, Plus on est de sages, plus on rit, Le Relié, 2005, pp. 151-152.
(…) » Cette civilisation moderne a conduit l’ humanité à deux guerres mondiales, mais la leçon n’ a servi à aucun politicien…
La politique ne se préoccupe que des apparences et ne tient aucun compte des réalités profondes.
Seule la conscience de leur nature spirituelle commune peut unir les hommes. Le sens de leur individualisme les condamne à l’ égoïsme et aux conflits. C’est dans la vision même de l’ homme et du sens de sa vie que se trouve la racine de tous les « problèmes ».
Tant que l’ aveuglement et l’ ignorance prévaudront, tout problème résolu fera immédiatement place à un autre, dans un déséquilibre permanent.
L’ intérêt pour la politique tient aujourd’hui la place que tenait autrefois l’ intérêt pour la religion. Moins les gens ont l’ intention de se diriger et de se réformer eux-mêmes, plus ils se préoccupent de la façon dont il faudrait diriger ou réformer la société.
En fait, les « problèmes » politiques, économiques et sociaux ne sont qu’ une façade qui masque le véritable problème, lequel est spirituel et psychologique.
Aucune mesure ne sauvera la situation, qui ne tiendra pas compte de la réalité spirituelle, de la vraie nature de l’ Homme.
Pour le moment, l’humanité tourne le dos à cette vérité fondamentale. L ‘existence devient sans cesse plus complexe à tous égards et interdit de plus en plus aux hommes et aux femmes toute velléité de vie intérieure.
Le véritable bonheur ne peut se trouver que dans la « réalisation » ou la prise de conscience de la Nature profonde, du Soi, mais jeunes et vieux cherchent désespérément des plaisirs et des satisfactions qui ne peuvent pas durer.
C’est, par excellence, le fruit de ce que tous les enseignements initiatiques ont appelé l’ aveuglement et l’ ignorance.(…)
– » Lorsque le savoir l’emporte sur l’être, l’homme sait, mais il n’a pas le pouvoir de faire. C’est un savoir inutile. Inversement, lorsque l’être l’emporte sur le savoir, l’homme a le pouvoir de faire, mais il ne sait pas quoi faire. Ainsi, l’être qu’il a acquis ne peut lui servir à rien, et tous ses efforts ont été inutiles.
Roger LIPSEY : « GURDJIEFF, Sa Vie, son œuvre, sa transmission ». Pages 98-99
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Maintenant, maintenant, et toujours maintenant
Chaque jour qui passe, nous rapproche de notre plénitude
Chaque nuit nous emmène dans un sommeil profond
Clin d’œil de la Libération
Miroir de l’illumination
Non, non rien jamais ne dure
Sauf Cela qui est
Cela qui permet tout
Et tous nos souvenirs balayés par le vent
Ne font qu’accroître notre cruelle condition
L’illusion de la séparation
Et tous nos passés aussi différents soient-il
Nous maintiennent au cœur de la prison
Seulement voilà, seulement voilà
La Vie, être en vie est un miracle sans cesse renouvelé
Un festival illimité de nouveauté
L’indicible silence
L’insaisissable présent
Conduisent vers les cimes
Aussi abyssale que soit la souffrance
L’épaisseur du mirage de l’ignorance
Les blessures, les épreuves et les deuils
Laissons-nous porter par le courant de la Conscience
N’oublions jamais
Souvenons-nous ; rappelons-nous
Au cœur de l’être
L’éclat immaculé de notre intrinsèque dignité
Maintenant, maintenant, et toujours maintenant
Relever le défi de l’impermanence
Voilà bien Le pari le plus, le plus sage
Mettre un terme à notre aliénation
Sortir de la prison
Respirés par le souffle de l’Esprit
Portés par la Foi et L’Espérance
Avec courage, patience et persévérance
Armés d’une détermination immense
Puissions-nous réaliser le plus noble des buts
Actualiser notre vraie condition d’homme
Humain et divin
» Une telle prépondérance du savoir sur l’être peut être constatée dans la culture actuelle. L’idée de la valeur et de l’importance du niveau de l’être a été complètement oublié. On ne sait plus que le niveau du savoir est déterminé par le niveau de l’être. En fait, à chaque niveau d’être correspondent certaines possibilités bien définies. Dans les limites d’un « être » donné, la qualité du savoir ne peut pas être changée, et l’accumulation des informations d’une seule et même nature, à l’intérieur de ces limites, demeure la seule possibilité. Un changement dans la nature du savoir est impossible sans un changement dans la nature de l’être.
Pris en soi, l’être d’un homme présente de multiples aspects. Celui de l’homme moderne se caractérise surtout par l’absence d’unité en lui-même et de la moindre de ces propriétés qu’il lui plaît spécialement de s’attribuer : la « conscience lucide » , la « libre volonté », un « Ego permanent » ou « Moi », et la « capacité de faire ». Oui, si étonnant que cela puisse vous paraître, je vous dirai que le trait principal de l’être d’un homme moderne, celui qui explique tout ce qui lui manque, c’est le sommeil.
Roger LIPSEY : « GURDJIEFF », Pages 96-97
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LE COEUR DE SA PENSEE
» Le développement de l’homme, disait-il, s’opère selon deux lignes : » savoir et être ». Pour que l’évolution se fasse correctement, les eux lignes doivent s’avancer ensemble, parallèles l’une à l’autre et se soutenant l’une l’autre. Si la ligne du savoir dépasse trop celle de l’être, ou si la ligne de l’être dépasse trop celle u savoir, le développement de l’homme ne peut se faire régulièrement; tôt ou tard, il doit s’arrêter.
Roger LIPSEY : « GURDJIEFF » pages 94-95
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Préface de Gilles Farcet :
(…) » Je me sens encore, écrivait Desjardins en 1992, de plus en plus proche de cet homme que je n’ai pourtant pas connu au sens habituel du mot et de plus en plus admiratif des idées ou des vérités qu’il nous a transmises… Les années passent et j’oserai dire que dans mon existence Gurdjieff est toujours aussi présent…Chaque fois que j’ai eu l’occasion de lire (ou de relire et relire encore) un document, qu’il soit en français ou en anglais, témoignant du message de George I. Gurdjieff, j’y ai toujours trouvé un aspect ou un autre d’une extraordinaire somme particulièrement cohérente de connaissances à mettre en œuvre pour cette structuration qui est garante de liberté… Parmi les photos des maîtres et des sages dont la rencontre a jalonné et orienté mon existence, il y aura toujours deux ou trois portraits de Gurdjieff. Il m’arrive de les regarder longuement comme si je voulais, au-delà du temps, approfondir encore ma relation avec un homme dont je n’ai jamais été le disciple direct et qui, cependant, a tant compté pour moi. «
( « Hommage à Gurdjieff », » Les dossiers H, l’Age d’Homme)
pages 10-11
(…) Si l’on n’avait pas la certitude documentée que Swami Prajnanpad n’a appris l’existence de Monsieur Gurdjieff et n’a eu accès à certains de ses textes qu’au soir de sa vie, par plusieurs de ses élèves français passés par les Groupes, on pourrait presque par moments croire au plagiat, tant, sur certaines notions, les formulations sont proches, quasi identiques.
La » mécanicité » de l’homme qui croit faire alors qu’en lui « tout arrive » ; le fait que toutes ses pensées, sentiments, convictions, opinions, habitudes sont les résultats des influences extérieures ; la nécessité de la connaissance de soi comme condition d’une possible liberté ( » quand une machine se connait, elle a cessé dès cet instant d’être une machine… »), la nécessité de faire cristalliser en soi un « agissant »; la distinction entre la ligne du savoir et celle de l’être ; celle entre « essence et personnalité » ( « l’essence dans l’homme est ce qui est lui. La personnalité dans l’homme est ce qui n’est pas lui »), dont découle l’impératif de ce que Swamiji appelle la « dés éducation »…
Ces fondements sont communs et souvent exprimés dans les mêmes termes. Au point que Swami Prajnanpad lui-même manifesta pour Gurdjieff une curiosité de sa part fort rare et peu caractéristique. Sur le point de venir à Paris séjourner auprès de ses élèves français, il confia à l’un d’eux que si Monsieur Gurdjieff avait été encore vivant, il aurait souhaité qu’une rencontre soit organisée…
page 12
(…) » Enfin et surtout, Lipsey fait vivre Gurdjieff sous nos yeux au fil des pages. Le tour de force de l’auteur est qu’il parvient à mettre l’érudition, l’abondance des citations, la rigueur de l’universitaire, au service dune évocation, je dirais même plus d’une invocation. Car la présence de Monsieur Gurdjieff imprègne ses pages du début à la fin, donnant l’impression d’une nouvelle rencontre avec lui. Aussi ce livre, tout en constituant une manière de somme, peut-il très bien servir d’introduction à l’enseignement de Gurdjieff…
page 17
Please, Oh Please
Monsieur l’imposteur
Joue un autre air
Je commence à craquer
A force d’entendre la même chanson
J’suis prêt de péter les plombs
Please, Oh Please
Monsieur l’hypnotiseur
Cesse donc de nous bercer
Dans ton sommeil de plomb
Au moment de partir
Tout se met à vaciller
Pas facile de mesurer
L’aube d’un dernier voyage
A moins de vouloir de toutes ses forces
Dépasser les frontières
Défaire les liens
Dénouer les nœuds
Brûler le mental
Brûler le mental
Jusqu’à la moelle
Libération libération
Osez, osez
Osez oui
La lumière brille dans la nuit
Des ombres et des lumières
En paix ou en colère
Des fées et des monstres
Dansent le bal de l’illusion
Au cœur de l’univers
Au plus profond d’être
L’ego n’existe pas
Vouloir toucher les étoiles
Sans jamais vraiment se rendre
Continuer à rêver encore et encore
C’est croire au père Noel
Brûler le mental
Brûler le mental
Jusqu’à la moelle
Libération, libération
Osez osez
Osez Oui
La lumière brille dans la nuit
(…) Mon troisième livre, « Plaidoyer pour le bonheur », naquit lui aussi d’un concours de circonstances lié à ce qui me semblait relever d’un malentendu sur la notion de bonheur. En effet, « l’Art du bonheur », dialogue entre le Dalai Lama et Howard Cutler particulièrement éclairant qui connut un succès mondial, fut ignoré par la critique française et quelque peu malmené par certains penseurs par ailleurs brillants et cultivés. La notion de bonheur ne semblait guère avoir les faveurs des intellectuels de l’Hexagone…
Le bonheur, tout le monde ou presque s’y intéresse. Mais qui s’intéresse à l’Eveil? Ce mot semble bien exotique, vague et lointain. Pourtant, le seul bonheur véritable est celui qui accompagne l’éradication de l’ignorance, donc de la souffrance. Le bouddhisme appelle Eveil un état de liberté ultime qui va de pair avec une connaissance parfaite de la nature de l’esprit et celle du monde des phénomènes. Le voyageur fourbu s’est éveillé du sommeil léthargique de l’ignorance et les déformations du mental ont laissé la place à une vision juste de la réalité. Le clivage entre un sujet et un objet doté d’existence propre s’est évanoui dans la compréhension de l’interdépendance des phénomènes.
(…) Le sage se rend compte que tous les êtres ont le pouvoir de s’émanciper de l’ignorance et du malheur, mais qu’ils l’ignorent. Comment n’éprouverait-il pas alors une compassion infinie et spontanée pour tous ceux qui ; trompés par les sortilèges de l’ignorance errent dans les tourments du samsara?
Bien que cet état puisse paraître très éloigné de nos préoccupations ordinaires, il n’est assurément pas hors d’atteinte… Le lait est l’origine du beurre, mais il ne produit pas de beurre si on l’abandonne simplement à son sort ; il faut en baratter la crème. Les qualités de l’Eveil se manifestent au terme de la longue transformation que constitue le chemin spirituel. Cela ne signifie pas pour autant qu’il faille souffrir le martyre jusqu’à ce qu’un jour lointain et improbable on atteigne soudain la béatitude de la terre promise. En vérité, chaque étape est une avancée vers la plénitude et la satisfaction profonde. Le voyage spirituel revient à voyager d’une vallée à l’autre : le passage de chaque col dévoile un paysage plus magnifique que le précédent… Au sein de l’Eveil, au-delà de l’espoir et du doute, le mot « bonheur » lui-même n’a plus aucun sens. Les ombres des concepts se sont évanouies au lever du jour de la non-dualité…
Celui qui a réalisé la nature ultime des choses est comme le navigateur qui aborde une île entièrement faite d’or fin ; même s’il cherche des cailloux ordinaires, il n’en trouve pas.
Mathieu Ricard : Carnets d’un moine errant : Mémoires
Chapitre 53, pages 667, 668
…Nous en étions restés à la question de Yogeshvar : Quel est le chemin de la délivrance?
Niralamba Swâmi : Il n’y a rien à faire, ou plutôt fais deux choses seulement… Deux choses si tu peux. Et alors tu seras libre.
Yogeshvar : Quelles sont -elles ?
D’abord, essaie de distinguer entre ce qui est permanent et ce qui est impermanent. Ensuite essaie de discerner entre le Soi et le non-Soi. Si tu peux discerner de manière continue, vigoureusement, ces deux aspects, alors tu seras libre
(…) Yogeshvar commença par buter sur une difficulté, car pour lui la distinction entre Soi et non-Soi, entre ce qui est permanent et ce qui est impermanent, manquait de clarté. Pour distinguer le Soi et le non-Soi, il faut connaître le Soi. Or Yogeshvar qui n’était pas encore Swâmi Prajnanpad constatait qu’il ne connaissait que le non-Soi. Il se posa alors cette question, typique de son approche scientifique fondée sur l’expérience : qu’est-ce qui prouve que le Soi existe?
» Il faut partir des faits. Pourquoi devrais-je supposer qu’il existe quelque chose de permanent? Pourquoi devrais-je supposer qu’il y a quelque chose comme le Soi? Pas de jugement à priori. Pour un esprit scientifique, pas de jugement à priori. Je dois partir des faits. Qu’est-ce que je vois? Voyons, ceci est-il permanent? Non. Et cela? Non. Ainsi tout ce que je connais …Qu’est-ce qui est permanent? Rien de permanent »
Il retourne alors auprès de Niralamba Swâmi :
Yogeshvar : » Swâmiji, voici comment je vois les choses. Rien n’est permanent. De même pour le Soi et le non-Soi. Le Soi est impérissable, inaltérable, absolu. Je ne le connais pas. Je ne le trouve pas. Alors pourquoi devrais-je supposer son existence? Je vois que tout est destructible, que tout est relatif. Comment peut-on dire que tout est absolu? Où est l’absolu? Non, il n’y a d’absolu nulle part. Je ne comprends pas »
Niralamba Swâmi : » Pour un esprit scientifique comme le tien, c’est le chemin pratique. Très bien, continue ainsi. » Au lieu de distinguer entre Soi et non-Soi, entre ce qui est permanent et ce qui ne l’est pas, Yogeshvar suit une nouvelle piste : réaliser que tout est impermanent, que tout est le non-Soi. Cette approche ne contredit pas la précédente. C’est plutôt une reformulation dont les effets sont loin d’être négligeables.
(…) Et cette vision est déjà acceptation de ce monde tel qu’il est. Vouloir que les choses ne changent pas est vain. L’erreur est d’attendre une permanence de ce qui n’en possède aucune. Comprendre cela aide à se réconcilier avec le changement, la perte, le deuil.
Dernier point, c’est cette acceptation de l’impermanence qui ouvre une voie vers la découverte de l’Absolu et du Soi. Supprimons tout ce qui est changeant, que reste-il? Ce qui est permanent. A force de regarder la réalité relative dans son impermanence, on perd toute fascination, toute complaisance, toute illusion vis à vis d’elle et l’Absolu peut se révéler. C’est un aspect essentiel de ce qui sera plus tard son enseignement : qui cherche le silence doit d’abord s’intéresser au bruit. Faire disparaître le bruit et le silence se révélera; qui cherche le bonheur doit d’abord s’intéresser à la souffrance; le bonheur se révélera par la disparition de la souffrance. Et ainsi de suite.
Emmanuel Desjardins : VIVRE – La guérison spirituelle selon SWÂMI PRAJNANPAD
» Swâmi Prajnanpad a reçu de Niralamba Swâmi trois enseignements trois seulement. A partir de la là le jeune homme (32 ans) se mit au travail et tout le reste s’ensuivit. D’abord il lui demanda :

Swâmiji, qu’est-ce que la liberté?
Niralamba sourit et dit :
La délivrance n’est rien d’autre que d’être libre des samskaras…
» La signification exacte de samskara est : préjugé mental, jugement de valeur. Aussitôt le jeune homme se dit : » Qu’est-ce que ceci? Délivrance des jugements de valeur, c’est-à-dire du bien et du mal? On doit donc renoncer non seulement au mal, mais au bien également. Comment peut-on renoncer au bien? Pourtant Niralamba Swâmi a bien dit : être libre de toutes les valeurs mentales! Voyons. Il n’y a donc rien de bien, rien de mal, rien d’agréable, rien de désagréable… il en est ainsi pour tout. C’est la même chose qui est considérée comme agréable par l’un et désagréable par l’autre. La chose est ce qu’elle est en elle-même. Le monde, le monde objectif est considéré comme agréable, comme une source de gloire, etc, pour celui qui s’intéresse à la vie mondaine, qui recherche les biens de ce monde…la prospérité. Il apparaît comme désagréable et pénible pour celui qui sent la vanité de la vie mondaine. Il n’y a donc rien de bien, rien de mal. Cela ne fait qu’apparaître ainsi ».
Niralamba n’en dit pas davantage. Et le jeune homme ne lui demanda aucune explication supplémentaire. Il se mit au travail et continua encore et encore.
– En est-il bien ainsi Swâmiji? Il n’y a donc rien de bien, rien de mal?
– Tout à fait, répondit Niralamba Swâmi. Cela apparaît comme bien…
Ce fut tout. Ce fut le deuxième enseignement.
La troisième question du jeune homme fut :
– Quel est le chemin de la délivrance?
(A suivre….)
En l’an 2000, les droits d’auteur du Moine et le Philosophe coécrit avec mon père et la rencontre d’un philanthrope me permettent d’entreprendre une quarantaine de projets humanitaires au Tibet, au Népal et en Inde. Ces actions nous mènent, en 2004, à la fondation de l’association Karuna-Shéchen
(…) Durant les quatre premières années de nos activités, nous pûmes ainsi réaliser quarante projets au Tibet : la construction de vingt dispensaires et autant d’écoles. En revanche, nous ne nous attendions pas à devoir construire des ponts, rôle dévolu normalement au gouvernement. Cependant, face aux demandes répétées et insistantes des villageois, qui revenaient vers nous année après année, nous en édifiâmes dix-huit ! Les ponts améliorent considérablement la vie quotidienne des populations locales. En 2005, par exemple, nous construisîmes un pont suspendu de quatre-vingts mètres de long sur le Yang Tsé (qui s’appelle Drichou au Tibet) dans une région où il n’y avait aucun franchissement possible du fleuve sur près de soixante kilomètres. L’été, les riverains traversaient ses flots tumultueux sur de frêles embarcations et, chaque année, des vies humaines étaient ainsi emportées. Un groupe de villageois nous apprit que trois enfants avaient trouvé la mort l’hiver précédent, lorsque la glace qui recouvrait la rivière devant leur village s’était rompue sous leur poids. Trois ponts suspendus sur le Dzachou (Mékong) furent également érigés ainsi que de nombreux ouvrages plus modestes qui enjambaient des ravines et des gorges périlleuses. Pour arriver, à pied, au monastère de Tsédron, par exemple, où nous avons construit une école et une clinique à vingt kilomètres à vol d’oiseau de la route principale, un petit chemin serpentait dans des gorges abruptes qu’enjambaient neuf passerelles et petits ponts en bois. Plusieurs d’entre eux menaçaient de s’effondrer, et ce malgré les efforts répétés des populations locales pour les solidifier. Sans ces ponts, il fallait marcher une journée entière par les crêtes pour arriver à Tsédron, un itinéraire périlleux qui ne pouvait être emprunté ni par les chevaux ni par les yaks qui transportent les marchandises. Nous avons donc construit cinq ponts dont les tabliers de bois reposent sur de solides piliers de béton, la population locale se chargeant d’aménager le chemin. Aujourd’hui, il ne faut que quatre heures de route à cheval ou en moto pour rejoindre Tsédron depuis la route principale située au nord du fleuve Drichou.
Au Tibet, les trajets sont évalués en heures et non en kilomètres, car tout dépend de l’état des routes. Celles-ci ont été améliorées au fil des ans, mais bien souvent encore, on ne peut parcourir plus de trente kilomètres par heure, sur des pistes chaotiques ou des routes sommairement goudronnées, criblées d’ornières.
(…) Au Népal, outre la clinique qui soigna pendant vingt ans près de 40.000 patients chaque année, nous entreprîmes une multitude de projets parmi lesquels la création de neuf écoles entièrement construites en bambou, capables d’accueillir mille à mille cinq cents enfants chacune, et placées sous l’égide d’Uttam Sanjel, un personnage ingénieux, débrouillard et passionné. Le coût de la scolarité défiait toute concurrence : les parents pauvres ne payaient qu’un euro par mois et par enfant.
(…) En Inde, les projets se développèrent considérablement sous la conduite experte et créative de Shamsul Aktar, et continuent de se diversifier dans les deux états les plus pauvres du pays, le Bihar et le Jharkhand. Nous établîmes des centres médicaux à partir desquels des cliniques mobiles rayonnent dans des villages éloignés où viennent se faire soigner des patients de plusieurs centaines de villages voisins. En 2019, plus de cent mille patients bénéficièrent de ces services. En 2020 et 2021, nous vînmes en aide à plusieurs dizaines de milliers de personnes fragilisées par la pandémie du Covid 19, personnes âgées, handicapées ou en situation de pénurie alimentaire…
Matthieu Ricard – Memoires – Carnets d’un moine errant – Chapitre 50. Au service des plus démunis