Vendredi, dernier, nous avons appris avec retard que notre frère et ami sur le chemin André Rochette, avait quitté son corps depuis 15 jours.
Nous avons été très touchés par cette nouvelle et pour honorer la mémoire d’André, j’ai demandé aussitôt à Gilles Farcet qu’il m’autorise à relayer sur ce blog le très bel article qu’il avait fait paraitre dès le 1er octobre sur sa page Facebook (et que je n’ai découvert que vendredi). Pour les plus nouveaux d’entre vous qui ne connaissez pas ou très peu André, sachez qu’avec Bernie sa compagne, nous les avions reçus par deux fois à La Bertais (en 2003 et 2004) alors qu’André était à l’époque l’un des collaborateurs d’Arnaud à Hauteville. Ces rencontres avaient été des moments particulièrement vivants et forts de la vie de notre sangha de l’époque. Malheureusement, le blog n’existait pas encore et je n’ai donc pas retrouvé de photos de ces week-ends. Si quelqu’un en a, qu’il n’hésite pas à me les envoyer…
Sachez encore qu’avec l’aide de Gilles Farcet (car à la base André était un « manuel » peu habitué à « écrire »), un livre de témoignage sur le chemin d’André auprès d’Arnaud et sur sa compréhension profonde de la voie qui en a découlé, avait été publié en 1997. La quatrième de couverture reproduite ici vous donne un avant-goût de l’intérêt de cet ouvrage (disponible dans la bibliothèque de La Bertais et en vente d’occasion sur les librairies en ligne).
Article de Gilles Farcet (1er octobre 2018):
Précision préalable : ce texte est un hommage à un homme peu connu – même s’il a publié un livre- en dehors du cercle des élèves ou sympathisants d’Arnaud Desjardins et de la voie transmise par ce dernier. Je le poste sur cette page publique en me disant que toute évocation d’un homme de bien et serviteur de la voie touchera les personnes en chemin…
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« Tout ce que j’étais en mesure de partager de ce que j’avais trouvé en Asie, André Rochette l’a assimilé avec passion et mis en pratique avec acharnement. A travers ses doutes, ses révoltes, ses violences, il a redécouvert les clés simples, bien connues autrefois et bien méconnues aujourd’hui , du chemin qui conduit à la paix, à la joie et à l’amour. Sans aucune prétention de sa part à un quelconque titre de sage, de « libéré » ou d’ « éveillé », le changement qui s’était opéré en lui a peu à peu attiré les demandes de nombreuses personnes convaincues qu’elles pouvaient trouver auprès d’André Rochette l’aide qu’elles souhaitaient… Parce qu’il a l’expérience de l’existence au coeur des joies et des peines qui sont celles de la plupart de nos concitoyens et parce que c’est son coeur qui s’exprime, il sait parler, trouver les mots qui touchent, qui inspirent, qui redonnent l’espérance »
Arnaud Desjardins, extrait de la préface à Par l’Amour de la Vie (La Table Ronde, 1997)
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André Rochette a quitté son corps. Il est enterré aujourd’hui en ce moment même où j’écris, venant juste de terminer l’animation d’un séjour en Poitou. Je ne veux pas ici évoquer longuement son parcours et préfère renvoyer les lecteurs à son magnifique livre, Par l’amour de la Vie. Je dirais seulement qu’André fut un grand disciple de son maître Arnaud, un grand serviteur de la voie à travers lequel quantité de personnes auront reçu une aide inestimable, un mystique amoureux de Ramdas, de Chandra Swami, de Jésus, et aussi un homme simple et bon, dénué de toute prétention.
Non pas un hommage formel et impersonnel ,donc, mais quelques souvenirs d’André , les miens, parmi tous ceux que je garde en mon coeur.
André reste pour moi indissociable de mes tout premiers contacts avec mon maître Arnaud Desjardins. Automne 1982 : je viens de me présenter au Bost , le premier ashram d’Arnaud, où j’ai été admis en tant qu’ « invité ». Je n’ai jamais vu Arnaud , ne sais même pas à quoi il ressemble physiquement, et m’apprête à assister à ma première réunion questions – réponses dans la « grande salle ». Un homme pose une question qui me parait très « métaphysique » – il est question du « Un » , du « deux » – à laquelle je ne comprends pas grand-chose. Arnaud lui répond par un long développement en l’appelant par son prénom, « André ». Je ne comprends pas grand-chose non plus à la réponse. Ce qui me marque, c’est l’importance qu’Arnaud semble attacher à cette question et son intimité manifeste avec le type en question. « Il y a tout le chemin dans votre question, André … » Ah bon ? Un peu contrarié, je me retourne et vois pour la première fois un « vieux » – il doit approcher de la cinquantaine alors que j’en ai 23 – moustachu qui parle avec un accent que je reconnais comme lyonnais.
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Quelques mois plus tard, début 1983 : c’est ma deuxième venue au Bost et « j’en veux ». Moi qui suis nul en travail manuel, je me débrouille quand même pour faire de la figuration dans le jardin un outil quelconque à la main. Soudain, des cris. La voix d’Arnaud , tonitruante qui prend à parti André dont le prénom résonne à travers les murs… Quelques minutes plus tard, je me retrouve en voiture avec ledit André, le même que celui qui a posé la question la dernière fois. Nous allons ramasser du bois chez Josette Martel. Il me parait étonnamment calme et disponible après la tempête qui vient de lui tomber sur le coin de la figure, nous demande en voyant la neige tomber, si nos voitures sont équipées … Vient l’heure du déjeuner où je suis invité. Nous devons être une petite dizaine autour de la table et d’Arnaud, dont André. A l’issue du repas en silence, contre toute attente, Arnaud prend la parole et dit en substance : « dans une saddhana, il y a quelques étapes décisives, quelques tournants. André vient d’en franchir une aujourd’hui. Quand j’ai manifesté une colère envers lui ce matin, il n’a pas réagi , est resté ouvert, lui si révolté … C’est un bon karma pour nos invités d’être associés à cet évènement. Cela se fête ». Sur quoi Roland Pfister – autre ancien qui nous a récemment quittés- va, à la demande d’Arnaud, chercher deux bouteilles de champagne à la cave ! Je revois la tête d’André tandis que nous trinquons à sa victoire sur un aspect du « mental » en lui …
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On comprendra qu’André ait d’emblée représenté pour moi la figure par excellence de « l’ ancien » sur la voie , du disciple passé par une saddhana intense émaillée de révoltes, de luttes avec le maître, de moments de grâce, avec ses épisodes légendaires, parfois racontés par Arnaud lui-même, tel celui où , victime d’une vraie fausse angine de poitrine et transporté d’urgence à l’hôpital, André décroche le téléphone pour entendre son maître l’enjoindre « de ne pas s’installer dans la maladie » ; ou encore cet autre appel d’Arnaud qui, alors qu’André lui demande comment se positionner face à des personnes qui lui demandent de l’aide sur la voie, lui répond du tac au tac : « vous ne croyiez tout de même pas que vous alliez passer votre retraite à jouer aux boules ! »
Dans les années et les décennies qui suivirent, il m’a été donné de nouer une amitié avec André, de ces amitiés improbables que seule produit, je crois, la fraternité sur la voie , par delà les différences sociologiques et culturelles. Nous avons vécu quantité de moments complices, parfois autour d Arnaud, au Québec ou aux Etats Unis, et bien sûr à Hauteville, et dans des contextes plus intimes, notamment aux Blachères , son lieu, haut lieu de « travail » où nous avons oeuvré à l’élaboration de son livre. Il fut aussi associé à des circonstances très personnelles, comme ce jour de septembre où, là encore en présence d’Arnaud, il fut le témoin de mon épouse pour notre mariage. Malgré les rires, parfois les fous rires partagés en vieux copains, je ne me suis jamais départi d’une forme de révérence envers lui. Il était et restait mon aîné, par l’âge et sur la voie, de ces quelques-uns vers qui je savais pouvoir me tourner et dont le témoignage vivant incarnait la vérité du chemin. L’un des premiers aussi, dans la lignée d’Arnaud, a avoir montré qu’il était possible de transmettre à sa place et à sa mesure, dans son propre style, en absolue fidélité, mais sans copier ou imiter , en toute liberté.
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Après mes deux premiers contacts avec André, le dernier, trente-six ans après… Juillet 2018, j’anime un séjour à Hauteville. Bernie, sa très attentive compagne, à qui je demande toujours de ses nouvelles me dit qu’André sera de passage à l’ashram le lendemain et me propose de le saluer. Ces dernières années, j’ai très peu vu André. J’allais souvent lui dire bonjour à chacun de mes passages à Hauteville du temps où il y vivait. Mais voilà quelque temps qu’il demeure dans la Drôme et que je ne l’ai pas vu. Je le sais physiquement fragile et diminué dans certaines de ses capacités suite à un AVC qui l’a rendu aphasique… Le jour dit, je me rends dans la « cuisine des permanents » et me trouve face à un André très amaigri et à la parole pour moi inintelligible, mais dont la présence me saisit immédiatement. On se regarde et on se tombe de suite dans les bras l’un de l’autre avec des exclamations de joie. J’ai beau ne rien comprendre à ce qu’il me dit, la relation est bien là, je retrouve sa voix, ses intonations, ses gestes, et surtout je le sens là, présent , positif, lumineux malgré les capacités amoindries. Il rit sous son chapeau. Le moment est très bref, intense, gai. Nous venons de nous dire adieu. Finalement , sur cette terre, entre nous cela aura fini comme cela avait commencé : dans un climat vivant, surprenant, non linéaire, par delà les mots et les concepts.
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La loi de la vie, celle du changement, est à l’oeuvre, les « grands anciens », ceux qui nous ont aidés, montrés généreusement la voie, partent – je pense à Olivier Humbert, à Denise Desjardins, à Daniel Roumanoff, à Josette Martel , à Jean Pierre Muller qui ne transmettait pas formellement, mais dont la présence dans les derniers temps de sa vie valait son pesant d’enseignement, à Annick qui nous a quittés la première …
A chacun de nous qui sommes encore là , chacun dans notre rôle et à notre place selon notre destin, d’être aussi généreux qu’ils le furent et de témoigner comme nous le pouvons de la voie pour ceux qui viennent après nous. Bon voyage, mon si cher André, bon voyage et merci , merci pour tout, hein, vieux …