Dans l’optique de la prochaine venue d’Alain et Corinne Bayod à La Bertais et afin que vous puissiez faire mieux connaissance avec eux, je leur ai demandé de m’autoriser à publier sur notre blog certains des articles qu’il ont écrit soit pour la Lettre d’Hauteville, soit pour leur blog (le fameux Ipapy, référencé au bas de la colonne de gauche de cette page). Merci à eux deux d’avoir accepté, car il s’agit de textes de qualité qui gagnent à être lus plusieurs fois !
Le premier article est d’Alain et est paru dans le n° 45 de la Lettre d’Hauteville datée de l’été 2006*, Lettre qui était consacrée à « l’Expérience spirituelle sur la voie« . Quelque temps avant la venue d’Yves Rémond parmi nous, j’avais déjà mis en ligne son propre article sur le même sujet. N’hésitez pas à le relire en parallèle avec celui d’aujourd’hui, car ils se complètent bien.
Lorsque Emmanuel m’a demandé un article sur le rôle de l’expérience spirituelle sur la Voie ma première pensée a été : « mais l’expérience spirituelle c’est le cœur de la Voie ! »
Précisons d’abord de quel type d’expérience il est question. En effet l’expression « expérience spirituelle » pour la plupart d’entre nous évoque des expériences particulières dites de supra conscience, ou encore appelées « états supérieurs de conscience » ou « peak expérience ». Deux descriptions célèbres de ce type d’expérience m’ont marqué et je ne suis pas le seul. Celle racontée par Paul Brunton dans L’Inde secrète et, évidemment, celle d’Arnaud lors de sa rencontre avec Kangyu Rimpoché (1). Ce n’est pas du tout de ce genre d’expérience dont je veux parler. Pour une raison simple, c’est que je n’en ai pas…l’expérience. J’aimerais que nous profitions de cet article pour essayer ensemble de voir de manière neuve, de sortir de nos références, de nos idées, de nos croyances à propos de ce que nous appelons « expérience spirituelle » et que tranquillement nous nous interrogions sur ce qu’elle est réellement.
En préambule il me paraît important de rappeler que la voie spirituelle ne peut être qu’une QUESTION D’EXPÉRIENCE. Un chemin ne peut se fonder que sur la certitude, l’évidence. La certitude et l’évidence sont une expérience et non une pensée. Sinon on est dans la croyance, dans une conviction plus ou moins affirmée mais pas dans la certitude. Le maître n’enseigne pas un savoir. L’apprenti disciple « n’apprend pas » même si une partie de l’enseignement fait appel à son intellect, à la buddhi. Suivre un chemin ce n’est pas entreprendre des études à propos de la spiritualité. Le maître conduit l’apprenti disciple à VOIR, il le conduit à une certitude à partir de laquelle il n’y a plus une idée du OUI à ce qui est, mais une pratique du OUI, donc une expérience.
« Avoir des connaissances en matière de Védanta ce n’est pas la Connaissance. La Connaissance se confond avec l’Être. Ce n’est pas une connaissance qu’on a, c’est une connaissance qu’on EST. » (2)
Seule l’expérience engendre la certitude. Mais voilà, consciemment ou non, nous avons nos idées, nos représentations sur l’expérience, sur ce que doit être « l’expérience spirituelle » et ce sont ces idées et ces représentations souvent romantiques qui nous empêchent de vivre cette expérience, de la reconnaître. Aux descriptions d’expériences spirituelles bouleversantes, dont il ne me viendrait évidemment pas à l’esprit de nier la réalité ni la valeur, je préfère la phrase, que je cite souvent, du maître Zen D.T Suzuki qui disait à ses disciples : « Satori, c’est gris. ». Ça décourage cette part en nous qui est éblouie par le surnaturel et qui vit le chemin en termes d’avoir : « catastrophe, je n’ai pas « d’expérience spirituelle ». Vite, il m’en faut une coûte que coûte pour compléter ma panoplie de parfait chercheur qui comprend déjà la collection complète et annotée des livres d’Arnaud , un petit diable en plastique pour faire comme Daniel, le Châle, la marche lente et sereine du retraitant modèle et le bocal de formol pour conserver « mon » expérience spirituelle au cas où je l’aurais enfin ! ». « Satori c’est gris. ». On est loin du romantisme ! Entendons cette phrase comme une tentative pour démystifier l’idée que nous nous faisons de l’expérience spirituelle, pour rendre compte de son absolue simplicité.
Quels sont donc les mythes associés à « l’expérience spirituelle », ou, comme Arnaud le dit, à l’expérience du niveau spirituel en nous ?
Généralement nous avons fermement ancrée l’idée que l’expérience du niveau spirituel n’est accessible qu’au bout du chemin et, si nous parlons de l’immersion permanente au niveau spirituel, c’est vrai. Mais si nous parlons de la découverte du niveau spirituel en nous, alors nous parlons de quelque chose qui ne pourra jamais avoir lieu dans le futur. Tout simplement parce que le futur n’existe pas. Pour l’expérience, seul maintenant existe, et l’expérience de maintenant, c’est l’expérience du niveau spirituel. Le « danger » dans l’imagerie de l’expérience spirituelle ce n’est pas seulement que nous la rêvions comme une expérience extraordinaire, peu accessible – le ciel qui s’ouvre, le grand orchestre céleste qui s’en donne à cœur joie, les nymphes qui dansent pour moi etc – mais que nous la rêvions comme une expérience dans le futur : pour demain, quand j’aurais fini mes lyings, quand j’aurais réalisé mes plus puissantes vasanas, si j’ai la chance de …
Vous connaissez la devinette :
– Quand vous plantez des « si » et des « quand » qu’est-ce qui pousse ?
– RIEN !
Ce qui empêche l’expérience spirituelle, c’est que nous envisageons la spiritualité comme toutes les autres activités humaines, c’est-à-dire comme un processus dans le temps. Nous restons dans un processus exigeant d’amélioration du moi. Nous pressentons bien que la sagesse est d’un autre ordre, procède d’un passage sur un autre plan. Mais nous envisageons ce « saut quantique » pour le futur, comme la conséquence de l’amélioration du moi. Dans le T’chan (bouddhisme chinois) il y a une expression imagée pour désigner cette erreur : on parle du polissage de la tuile ! Polir une tuile n’en fera jamais un miroir… Dit en d’autres termes, une chenille parfaite n’est pas un papillon. Améliorer un moi de base a sa valeur – demandez à vos proches ce qu’ils en pensent – mais cela ne nous mènera pas à la découverte de notre véritable nature. Le paradoxe c’est qu’il faut souvent beaucoup de temps et d’efforts mal orientés pour réaliser que le saut quantique c’est « maintenant », indépendamment de la situation et de l’état du moi. En même temps, qui peut entendre cette réalité du « maintenant » ? Un moi pas trop tordu. J’ai souvent entendu Arnaud présenter la progression sur le chemin comme le fait de s’approcher de la possibilité d’entendre l’enseignement et de VOIR, c’est-à-dire de s’approcher du moment de l’expérience. Mais l’expérience elle-même, c’est ON ou OFF, aucune progression. Juste CE QUI EST, tel que c’est, ici, maintenant. Y compris un moi en pleine émotion. Y compris un moi s’appropriant une expérience de « supra conscience ».
Mais comment entendons-nous : juste CE QUI EST ? Tant que nous sommes dans la pensée d’une réalité extérieure (les autres, la situation, les objets…) et d’une réalité intérieure (les sensations, les pensées et les émotions ) vues et acceptées par « moi », nous ne voyons pas CE QUI EST. La vision de CE QUI EST ne peut se faire à partir de la pensée « moi ». C’est lorsque la pensée « moi » s’efface qu’apparaît la VISION, qui est l’expérience spirituelle. Beaucoup d’entre nous connaissent des moments d’évidence où la pensée « moi » est absente, où le « spectacle » des formes est simplement perçu. Les formes, c’est-à-dire les perceptions sensorielles, les pensées, les émotions. Nous avons tous vécu des instants où la beauté d’une œuvre d’art, la splendeur d’un paysage nous a fait vivre l’OUVERT, nous a fait oublier de nous penser fermés, séparés, âme enfermée dans un corps étanche. Pour « moi » ça s’est passé dans un tube en papier au cours d’un exercice proposé par Douglas Harding. Nous étions « face à face » avec une autre personne et à la question : combien y a-t-il de visage dans le tube ? brusquement, l’évidence : un seul visage. Celui de l’autre. De mon côté, RIEN. L’OUVERT. Et donc aucune séparation – quelle est la distance entre Rien et l’autre ? – Tout à coup les phrases d ‘Arnaud si souvent entendues sur la non dualité, le « un avec » de Swâmiji, sont devenus une EXPÉRIENCE. Rien de sensationnel. Du simple. Effroyablement simple, comme le dit Daniel. « Satori, c’est gris ». Être dans l’évidence du OUI, la VISION simple de CE QUI EST, nous le vivons d’abord comme dépendant de circonstances extérieures favorables. Pratiquer la soumission à l’évidence et en faire l’expérience de chaque instant, c’est ça le Chemin. Arnaud, lorsqu’il parle de « l’expérience de cette conscience immobile, silencieuse, vide » ajoute :
« Je vous souhaite de pouvoir faire, même un instant, cette expérience et qu’elle vous serve de critère » et plus loin « si vous prenez comme critère la perfection de cette conscience vous commencerez à voir ce qui se passe et c’est la façon juste de procéder. » (3)
Il n’était pas question d’autre chose dans l’extrait de Au-delà du moi de la précédente lettre d’Hauteville. Le OUI à 100%. Moi, tel que je suis. Être OUI à 100% avec « moi » tel qu’il est, ne peut venir de « moi ». Être OUI ne peut venir que de l’Absence, que de « l’observateur transparent » comme disent les Tibétains. Tant que la pensée « moi » séparé s’approprie la perception, aucune expérience du niveau spirituel n’est possible parce qu’un tri se fait dans CE QUI EST : ça j’en veux, ça je n’en veux pas. Oui à 100% et la conscience immobile, silencieuse, vide, apparaît. Pas si, pas quand, MAINTENANT. Et c’est ce à quoi Arnaud nous encourage inlassablement en méditation.
L’expérience spirituelle c’est bien le OUI à Ce qui est ici et maintenant, l’accueil inconditionnel du réel, mais encore une fois ne réduisons pas la Voie au connu, ne ramenons pas la verticale à l’horizontale. L’expérience spirituelle c’est oser sortir de notre cadre de référence, le cadre du « moi et…». Ce qui doit être Vu, Accueilli, Accepté à 100% ce n’est pas seulement ce qui est du domaine des formes, mais c’est aussi ce qui est du domaine du sans forme. Pas seulement ce qui concerne le relatif mais aussi ce qui concerne l’absolu. Très concrètement cela implique la vision simultanée de Ce qui est vu et de Ce qui voit. La vision simultanée de la forme et du sans forme. C’est ça l’expérience spirituelle. Autrement, c’est une illusion.
Le geste spirituel fondamental, celui qui est au cœur du coeur de toutes les voies, c’est le geste du retour, de la conversion, de la repentance, de la Métanoïa. Oser regarder en direction de Ce qui regarde et oser voir et reconnaître notre nature de Vide, notre nature d’Absence, notre nature d’Ouverture, notre nature d’Espace, notre nature Divine. L’expérience spirituelle c’est cela, une reconnaissance dans laquelle « moi » n’intervient pas. C’est Ce que je suis qui se reconnaît en tant que vacuité consciente, accueillante et aimante. C’est une non expérience au sens existentiel du terme car rien ne change pour « moi », le film continue et « moi » est dans le film. Bien sûr, il existe une infinité de chemins pour approcher ce moment de reconnaissance, cette « silencieuse coïncidence », ce saut en arrière, cette bascule de l’Etre en lui-même, mais in fine il faut bien que le retournement se fasse. Et le secret de l’expérience spirituelle est dans ce retournement de la conscience sur elle-même. Lisez, relisez, étudiez le Védanta et l’inconscient. Arnaud conclut le chapitre deux « la science du Védanta » par : « C’est un retournement et c’est ce retournement qui fait le vrai chemin. » (4)
Sous une autre forme, c’est encore ce qu’il affirmait avec force en janvier 97 en introduisant un week-end collaborateurs, thérapeutes et chefs de centre : « Ma conviction absolue est que notre seul espoir est dans la spiritualité, c’est-à-dire dans la découverte le plus rapidement possible du niveau spirituel en nous à travers un commencement d’expérience. »
(1) Le message des Tibétains p.52
(2) Le Vedanta et l’inconscient Chap II p.62
(3) Ibid p.112
(4) Ibid p.123
* Aux grincheux qui seraient tentés de me rappeler que « la Lettre d’Hauteville est strictement interne à l’association et ne doit pas être publiée sur Internet » , je fais remarquer qu’il ne s’agit pas de rendre publique la Lettre d’Hauteville dans son intégralité, mais de rendre accessible aux seuls membres de La Bertais et avec le consentement express de l’auteur, certains des articles qu’il y a lui-même signé. Cependant, et pour rester fidèle à l’esprit de la mention présente au bas de chaque Lettre d’Hauteville, merci de ne pas recopier et/ou de faire circuler par tout procédé électronique ou autre le contenu de cette page (dont l’accès est réservé aux seuls membres des Amis de La Bertais).


































