Genèse de cette série d’articles consacrés à mâyâ
Il y a quelques temps, j’ai rédigé un petit texte pour des collègues profs de yoga sur la notion védantique d’illusion (mâyâ en sanskrit). J’étais assez content de mon travail et j’ai voulu en faire profiter quelques amis. Suite à leurs retours, j’ai amélioré mon premier texte et je me suis dit alors qu’il était temps de le partager avec un plus grand nombre de lecteurs. J’ai contacté Mathieu afin qu’il le publie dans le revue InfosYoga. Mais la longueur de mon texte ainsi que le caractère assez « philosophique » de son propos ont fait qu’il n’a pas été retenu par le comité de rédaction de la revue. On me propose de l’écourter et de le simplifier, moyennant quoi, il paraitra -peut-être- au printemps prochain !
Outre que cette petite déconvenue m’a donné l’occasion de pratiquer 😳 , elle aura eu pour mérite de me décider à vous donner la primeur de mon texte non remanié. Et comme il est assez dense en effet, je vais le découper en quatre « tranches » ; ce qui, je l’espère va vous le rendre encore plus passionnant !

Vous avez dit « illusion » ?
Quand on s’intéresse au point de vue non-dualiste, on arrive tôt ou tard à buter sur la difficulté suivante : s’il est vrai que la réalité est « une » (brahman) et que les distinctions habituelles entre le sujet et l’objet, l’esprit et la matière, le créateur et les créatures, etc. ne sont que des apparences et non la véritable nature de ce qui est, comment se fait-il que ces apparences soient si solides et si contraignantes pour nous ?
La réponse qui est classiquement donnée en Inde est que ces apparences sont « mâyâ », une formidable illusion individuelle et collective dont nous serions tous victimes.
Mais quand, dans nos existences, nous rencontrons des obstacles à notre épanouissement, des difficultés relationnelles ou encore que nous sommes confrontés à la maladie ou à la mort, cette réponse philosophique a vite fait de « prendre l’eau » et de déclencher une réaction d’indignation voire de révolte. Loin de nous révéler son harmonie secrète, l’existence nous semble alors un gigantesque champ de bataille où nous devons lutter « seul contre tous ».
Passer concrètement de la perception dualiste ordinaire au sentiment d’harmonie et de communion avec toute chose et toute situation n’est pas une petite affaire et une simple réflexion autour du concept de mâyâ ne peut certes pas prétendre à ce résultat. Cependant, comme nous allons le voir, une meilleure compréhension de cette notion, à la base si éloignée de notre culture occidentale, n’est pas vaine, car cela permet d’affiner notre pressentiment du but proposé tout en offrant quelques jalons bien utiles à notre cheminement concret.
Pour ce faire, je vais vous présenter mâyâ du point de vue propre à l’advaïta-védânta issu de Shankara tel que je l’ai reçu de notre premier maître indien Shri Kulkarni. Mon propos ne sera donc pas directement calé sur l’enseignement de Swâmi Prajnânpad et d’Arnaud, mais comme vous allez vite vous en rendre compte, il éclairera d’un jour particulièrement intéressant un certain nombre de notions de la voie avec laquelle vous êtes déjà familiers…
Les différentes approches de mâyâ selon Shankara
Dans son commentaire magistral sur les Upanishads, le Brahma-Sutra et la Bhagavad Gîtâ[1], Shankara[2]adopte, selon le contexte, pas moins de quatre approches différentes pour traiter de mâyâ. C’est donc en mettant bout à bout ces approches complémentaires, que l’on a le plus de chance de se rendre compte de la portée et de l’intérêt de cette notion.
Première approche : mâyâ comme conséquence d’avidyâ
La première approche est celle qui consiste à coupler le concept de mâyâ (illusion) avec celui d’avidyâ (ignorance). Dans cette perspective fondatrice, Shankara établi que l’illusion est TOUJOURS le fruit de l’ignorance et qu’il n’y a JAMAIS d’autre cause à notre représentation erronée de la réalité que notre propre méconnaissance de nous-mêmes[3].
On le voit, ce point est d’emblée d’une importance capitale, car cela revient à dire que c’est la qualité de la conscience que j’ai de moi-même qui détermine le caractère plus ou moins objectif ou illusoire de ma représentation du monde. Si je suis dans l’ignorance de ma vraie nature et donc victime d’une identification complète avec mon corps et mon mental, alors il va en résulter une représentation du monde strictement conforme à ce positionnement particulier. Par exemple, tant que je suis « collé » à mon ego, donc certain de n’être qu’une individualité séparée et différente de tout ce qui existe d’autre que moi, je vais obligatoirement me représenter que tous les autres êtres humains sont « comme moi » et qu’ils se sentent eux aussi différents et séparés de tout le reste. Autrement dit, je vais projeter mon impression subjective d’être une entité finie sur tout le monde et je ne vais donc voir autour de moi qu’une multitude d’autres entités finies qui, elles aussi, se débattent comme moi pour tenter de survivre dans cet univers-champ de bataille. Struggle for life : cette conception a beau être la plus communément partagée par les êtres humains, elle n’en reste pas moins, du point de vue védantique, une pure illusion (mâyâ), car elle ne résulte de rien d’autre que de la non-reconnaissance de ma vraie nature.
A l’inverse, au fur et à mesure que je « décolle » de mon ego, c’est-à-dire que je suis capable de m’éprouver davantage comme la conscience bienveillante qui le fonde et l’anime, je deviens capable de pressentir chez autrui la présence de cette même conscience et donc de me relier à lui sur un tout autre mode. Ma vision du monde se modifie alors dans le sens où elle intègre peu à peu un principe d’unité et d’harmonie. En tant que forme, je continue à me sentir différent et séparé des autres formes, mais en tant que conscience-énergie animant ma forme, je commence à me sentir « solidaire » de toutes les autres formes. Et ce faisant, c’est alors que je réalise combien jusque là ma représentation du monde était illusoire. Je me croyais seul contre tous alors que je me découvre (en tant qu’ego) inséré dans un courant d’ensemble d’où je tire mon énergie, ma joie de vivre comme plus généralement toutes mes expériences.
Cette réalisation peut, bien entendu, s’approfondir encore, le fait étant que plus je m’éveille à ma vraie nature et plus ma vision des autres et du monde se transforme. A en croire la tradition et le témoignage des éveillés, c’est ainsi que l’homme peut parvenir finalement à se libérer de toute trace d’illusion dualiste dans sa relation au monde et aux autres êtres vivants qui le peuplent.
Retenons de cette première approche ce principe cardinal : mâyâ n’est PAS une description du monde objectif. Mâyâ est une façon de parler de la conséquence de notre cécité spirituelle qui nous fait prendre notre représentation habituelle du monde pour la seule possible et donc la seule vraie. Plus encore, mâyâ est la remise en cause radicale de cet aveuglement. En effet, en utilisant ce concept, le védânta vient donner un coup de pied dans la fourmilière du consensus habituel des egos humains. « Eh, les amis, vous vous trompez : votre façon de vous appréhender vous-même est erronée et du coup vous êtes privés de la perception de l’unité sous-jacente à tout ce qui existe! ».
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Vous avez apprécié ce premier épisode de mon feuilleton de rentrée? Dites-le moi en commentaires et/ou faites-moi part de vos remarques, histoire de m’inciter à mettre la suite en ligne 😛
Notes :
[1]Le Prasthana Traya Bhashya ou Commentaire sur les trois sources scripturaires (de la Sagesse).
[2]Shankara, encore appelé Shankarâchârya (l’instructeur Shankara), est l’une des plus grandes figures philosophiques et spirituelles de l’Inde classique.Il a vécu aux alentours du VIIIe siècle de notre ère et est considéré comme le plus éminent exposant de la doctrine de la non-dualité (advaïta védânta) sur laquelle repose peu ou prou toute la sagesse de l’Inde.























































