Une fois n’est pas coutume, je reproduis ci-dessous l’article que Corinne Bayod vient de faire paraitre sur le Ipapy blog. D’une part parce que que je suis très honoré de la confiance qu’Alain et Corinne nous manifestent à cette occasion (Alain souhaitait aussi participer à ce stage, mais il est de « service » à Hauteville cette semaine là) et d’autre part pour faire savoir à ceux d’entre vous qui sont encore hésitants, qu’avec cette promotion inattendue, il se peut que nous soyons rapidement amenés à clore les inscriptions.
Qu’on se le dise !
Pour mémoire, ce stage n’a pas été proposé à La Bertais depuis l’été 2006. Il y a donc un certain nombre d’entre vous qui ne l’ont jamais fait, et pour ceux qui y ont déjà participé, je suis prêt à parier qu’une piqure de rappel ne serait pas sans utilité !
Cela fait quelques semaines que le gros livre 108 Upanishads est sur mon bureau… Impossible d’entrer seule dans un monument pareil. Pourtant chaque fois que les Upanishads sont citées dans un livre ou par un maître, je sens à quel point ces textes sont précieux. Ils sont fondamentaux au sens propre, ils sont le fondement de l’Advaïta Vedanta. J’avais besoin d’être guidée et le stage proposé par Yann et Anne-Marie tombe à pic. Je viens de m’y inscrire et j’ai pensé que peut-être d’autres parmi vous seraient intéressés….?
Pour plus de renseignements, la brochure de présentation est à téléchargerICI
Après mon cours de yoga de mardi soir dernier, j’ai été faire un tour Place de la Mairie à Rennes où avait lieu une diffusion “life” sur écran géant de La Traviata de Verdi (donné en parallèle à l’intérieur de l’opéra et retransmis en direct dans plusieurs villes bretonnes).
Même si je n’ai assisté qu’au 3ème et dernier acte, une fois encore, j’ai énormément apprécié ce moment de liesse populaire (cf mon article de juin 2009 ). Le petit « plus » de cette édition : avant (et après) la représentation « in », le chef d’orchestre a fait chanter la foule à partir de la fenêtre de l’étage de l’opéra. Un grand moment !!!
Cette année, je n’ai pas encore réussi à enregistrer la soirée (elle doit être rediffusée prochainement sur France3, mais je n’ai pas trouvé la date!).
Mais je viens de mettre la main sur le fichier en streaming, qui peut être visionné jusqu’au 11 juin. Alors si vous aimez, dépêchez-vous de prendre le temps de regarder ci dessous (mettez-vous en plein écran et montez le son…)
Dernier article de Corinne avant son arrivée toute proche à La Bertais. Il prolonge le précédent, avec en introduction, une longue citation de Tenzin Palmo, suivi d’un échantillon de vie indienne (que j’ai trouvé particulièrement « dérangeant » en ce qui me concerne!). Une fois encore, merci à toi, Corinne, pour le partage de tes prises de conscience et de tes interrogations si « inspirantes ».
(article initialement publié sur Ipapy, le blog d’Alain et Corinne)
« Notre culture a beaucoup de difficulté avec l’idée de perdre. Elle est très à l’aise avec celle de posséder. Dans notre culture de la consommation, en particulier aujourd’hui, tout tourne autour de posséder, posséder, posséder. On jette à la poubelle ce qui était à la mode hier et ne l’est plus aujourd’hui pour posséder quelque chose de nouveau. Cependant nous n’avons pas cette attitude en ce qui concerne notre corps ou celui des autres. Cela ne nous vient pas à l’esprit que de temps en temps nous avons besoin d’être recyclés nous aussi, et pourtant c’est le cas. Il est paradoxal que dans notre société tout le monde parle ouvertement du sexe qui est un grand tabou dans d’autres sociétés. Dans notre société, le grand tabou, c’est la mort. »
Jetsunma Tenzin Palmo : « Into the heat of life » , Impermanence, Snow Lion Ed. p 3
Un des ashrams où nous séjournons en Inde est situé dans une impasse bordée d’arbres et cela fait plusieurs années qu’un mendiant, un homme assez jeune encore a installé son carton et ses quelques affaires à l’angle de la rue. Il semblait simple d’esprit mais les premières années, son corps maigre aux gestes ralentis se tenait assis, tendait la main. Parfois il déplaçait son carton et disparaissait pour quelques jours. L’année dernière, son regard est devenu de plus en plus vague. Peut-être était-ce depuis le début, peut-être est-ce venu récemment, je ne sais pas, en tout cas l’alcool qui fait des ravages en Inde avait pris possession de lui. Le voisinage lui a donné à manger mais peu d’argent car la moindre roupie sert à acheter un mauvais alcool pour sa mère et lui.
Lorsque nous sommes arrivés cette année, il était couché sous une couverture, immobile, maigre, recroquevillé, ses yeux absents ne semblaient plus rien voir. Sa mère assise à côté de lui le désignait sur notre passage d’un geste de supplique et d’impuissance. Un matin, sur le petit terrain de l’autre côté du grillage à côté duquel il gisait sur son carton a eu lieu une consultation médicale gratuite avec distribution de médicaments organisée par un des ashrams environnants. Je suis passée plusieurs fois, des femmes attendaient des médicaments et parlaient avec sa mère, il était de plus en plus immobile et silencieux. Quelques personnes du groupe se sont émues «Personne ne fait rien pour lui ? Qu’est-ce qu’on peut faire ? ». La réponse d’une femme qui vit en Inde depuis plusieurs années en a choqué plus d’un. «Il n’y a rien à faire. Surtout ne lui donnez pas d’argent. Vous pouvez prier pour lui. »
C’est ce que j’ai fait. Prier pour lui. Avec le recul il est évident qu’il était en agonie dès le début de notre séjour. Mais il est si difficile en particulier pour nous, occidentaux, d’être confrontés à notre impuissance devant la mort et à la mort elle-même.
Quelques jours plus tard, le 14 février ,nous sommes rentrés alors que la nuit était tombée. Le carton était vide, les affaires avaient été rangées. Un peu plus loin il y avait une bâche orange qui recouvrait une forme ronde. J’ai pensé : il est mort et son corps recroquevillé est sous la bâche, puis tout de suite : « Non, on ne laisse pas un mort dans la rue, et puis la forme est trop petite. »
Le lendemain, la mère est venue à l’ashram demander de l’argent pour la crémation de son fils. Elle a fait le tour des voisins qui ont chacun donné quelque chose. J’avais envie de mettre des fleurs sur la bâche orange, pour dire qu’il y avait un corps humain là-dessous, mais j’ai demandé d’abord. On m’a expliqué que cela allait compliquer le rituel particulier des intouchables pour les morts si une étrangère, donc hors caste, avait un contact avec le corps en déposant des fleurs. J’ai alors continué à prier pour cet homme et sa mère. Le soir suivant le corps avait disparu et la mère avait repris sa place sur le carton.
La citation de Tenzin Palmo placée en exergue nous invite, face à une situation comme celle-ci, à nous situer sur un autre plan que celui où nous demeurons habituellement . Sur le plan que nous connaissons bien, nous avons tout un train de pensées, nous « réagissons », souvent sous la forme de l’indignation face à une mort anonyme dans une société très dure pour ceux qui sont nés au bas de l’échelle. Ce genre de réaction n’est pas inutile et sur le plan relatif elle a engendré des mouvements politiques, des associations humanitaires et toutes sortes de belles actions de solidarité humaine. On peut même considérer que sur le plan de l’action, les mouroirs de Calcutta fondés par Mère Térésa sont une réponse plus qu’humaine tournée vers le grand lâcher prise.
Car c’est au grand lâcher prise que nous invite le texte de Tenzin Palmo.
Il nous met face à un coup d’audace possible : pouvons-nous voir que le bouleversement que nous éprouvons devant ce corps sous une bâche dans la rue n’est pas seulement l’effet de notre générosité naturelle et de notre compassion ? Qu’ il est le sursaut projectif et désespéré de notre attachement à notre propre corps que nous persistons à expérimenter comme notre seule réalité ? Et si nous faisions enfin l’expérience réelle du lâcher prise c’est-à-dire si nous laissions tomber l’identification à la forme du corps ?
Si nous laissions enfin sa chance à la phrase que l’Inde des Upanishads ne cesse de nous répéter: « Tu es cela » ?
Dix-neuf d’entre nous ont participé à tout ou partie au dernier séjour-chantier des 8 au 11 mai. Celui-ci s’est remarquablement bien déroulé, dans une ambiance à la fois conviviale mais aussi très intériorisée, les trois méditations quotidiennes étant particulièrement appréciées des participants. La liste des travaux menés à bien est longue. Parmi les plus visibles, citons :
la réalisation d’une tranchée de fondation pour le futur muret qui viendra délimiter la terrasse du gîte (photo 1)
le coulage d’un socle en béton dans cette tranchée
la mise en place des plinthes dans le gîte (photo 2)
la poursuite de l’aménagement de la pièce au dessus de la cuisine (pose des rails métalliques devant recevoir les nouvelles cloisons)
la peinture extérieure des deux portes-fenêtres du studio et de la porte Nord de l’arrière cuisine
le rebouchage des nombreux nids de poule du parking
le désherbage du chemin d’accès à la maison ainsi que des platebandes d’entrée
la tonte d’une grande partie des pelouses (qui peut finir avant le we prochain ?)
L’entretien des espaces verts avec débroussaillage des fossés et du pied des arbres (photo 3)
Ce séjour-chantier a aussi donné l’occasion pour l’une des participante de devenir officiellement membre de notre association. Bienvenue à toi parmi nous, Mybel (sur la photo °2, avec Annick R).
Quant à la soirée festive de vendredi, elle restera dans les mémoires, à la fois pour sa délicieuse raclette et aussi pour sa mémorable partie de « Times Up » où s’est particulièrement distinguée Edmonde, spécialiste désormais incontestée de Lady Gaga!
A très bientôt à tous pour continuer à apprécier ensemble ce cadeau du Ciel qu’est l’existence de La Bertais (photos 4 et 5, prises par Alain S)
Toujours dans l’optique de la prochaine venue d’Alain et Corinne Bayod à La Bertais voici un second article de Corinne relatant sa rencontre avec une femme éminemment remarquable, une occidentale devenue ascète et nonne bouddhiste. Cet article, qui avait préparé pour la Lettre d’Hauteville, est resté « dans les cartons » et nous en avons donc la primeur. Merci pour ce beau cadeau, Corinne!
Ce que je cherchais en allant rencontrer Tenzin Palmo dans le nord de l’Inde en février 2011, je l’ai su plus clairement quelques mois plus tard : je cherchais à rencontrer une disciple, une femme accomplie sur le chemin spirituel, une femme qui incarne cette audace dont parle Swâmiji. Je cherchais un encouragement pour ma pratique, un modèle, non pas à imiter, mais qui manifeste par sa présence même que c’est possible et que c’est possible aussi en tant que femme.
Intellectuellement bien sûr je sais que la voie est pour le guerrier… et la guerrière. Je sais qu’ultimement nous ne sommes, dans notre nature essentielle, ni homme ni femme et que le chemin consiste à transcender toutes les identifications, notre sexe en fait partie comme notre histoire personnelle, les différents rôles que nous sommes amenés à jouer, notre culture. Cependant au stade où j’en suis, l’identification est bien présente et je sens qu’à un niveau qui n’est pas rationnel, le fait que la très grande majorité des maîtres ou même des enseignants spirituels soient des hommes comme la quasi totalité des dirigeants religieux, le fait que tous les textes soient écrits au masculin , que le Bouddha ou le Christ soient représentés sous une forme masculine, tout cela vient s’insinuer dans une faille profonde qui suggère que la voie est pour tous les êtres humains oui, mais, moins pour les femmes. Cette fausse conviction très émotionnelle est d’autant plus douloureuse qu’elle est recouverte d’un vernis intellectuel qui affirme le contraire. Et c’est certainement ce point sensible qui a été touché, percuté par la lecture du livre « Un ermitage dans la neige » (1) qui raconte le parcours extraordinaire de Tenzin Palmo.
J’ai été attirée chez cette femme par sa consécration, son audace non pas agressive mais innocente, comme les jeunes enfants peuvent être audacieux, de tout leur cœur, et par sa persévérance à suivre le chemin que lui désignait son intuition profonde sans s’occuper de savoir si c’était facile ni même possible. Lorsqu’elle a découvert le bouddhisme tibétain à Londres dans les années 60, personne ne connaissait le Tibet, mais l’appel intérieur était si fort, sa petite voix lui disait avec tant de certitude qu’elle avait trouvé le chemin qu’elle cherchait sans même savoir qu’il existait déjà, qu’à 20 ans elle est partie en Inde à la recherche d’un maître pour la guider. Elle savait peu de choses sur le bouddhisme, mais elle savait qu’elle était bouddhiste, qu’elle l’avait toujours été. À Dalhousie, elle a entendu parler de Khamtrul Rimpoché et a instantanément su que c’était lui le maître qu’elle cherchait. Elle l’a rencontré pour la première fois le jour anniversaire de ses 21 ans, le 30 juin 1964. Elle raconte encore éblouie, des années après, ce qu’elle a senti en le voyant : l’évidence de retrouver un ami connu depuis si longtemps et le sentiment bouleversant de voir manifesté à l’extérieur en la personne de son maître ce qu’il y a de plus profond en elle.
En fait, j’ai été touchée par son immense confiance en la vie. Je sens un lien particulier entre le fait d’être une femme et la confiance en la vie. Que nous actualisions cette potentialité en mettant un enfant au monde ou pas, nous sommes en tant que femmes conçues pour transmettre physiquement la vie : c’est un acte de confiance par excellence, un abandon, une reddition à une force plus grande qui ne fait que nous traverser. « Je suis la servante du Seigneur » a dit Marie. Et cette force de soumission à la vie peut prendre tellement de formes différentes.
Tenzin Palmo ne s’est pas découragée. Elle a été absolument accueillie par son maître mais il en allait un peu différemment dans les monastères où elle a vécu : sa place en tant que femme et en tant qu’occidentale n’y était pas évidente. Dans le bouddhisme tibétain la pleine ordination n’est pas possible pour les femmes. Les nonnes souvent peu éduquées deviennent fréquemment les servantes des moines. Certaines pratiques ne sont pas accessibles, les portes ne s’ouvrent pas facilement quand on est née femme. Son « cas », femme, occidentale, bouddhiste n’était pas prévu et embarrassait la hiérarchie. Elle se sentait à la fois très seule et jamais vraiment en retraite comme elle le souhaitait.
Elle a donc trouvé un endroit pour pratiquer, une grotte au dessus du monastère à 4000m d’altitude, complètement isolée par la neige durant 6 à 8 mois, une vue à couper le souffle sur les montagnes, de l’eau pas très loin, juste la place à l’intérieur pour le caisson de méditation, un réchaud et quelques livres. Elle décrit cet endroit comme le paradis sur terre. Elle y restera 12 ans à pratiquer la méditation. Beaucoup de gens sont impressionnés par son courage physique, sa manière tranquille de supporter l’isolement, le froid, l’inconfort, les privations, les loups, sans parler des démons insoupçonnés auxquels une pratique de la méditation en continu ouvre la porte… C’est plus ce dernier aspect qui m’impressionne, la stabilité et la confiance que la solitude et la pratique intensive requièrent. Confiance en la vie et confiance en son maître qu’elle retourne voir régulièrement avec sa liste de questions.
Tenzin Palmo est profondément une méditante, une femme de solitude. Plusieurs année après avoir dû quitter sa grotte, elle a eu le choix entre partir de nouveau en retraite et fonder une nonnerie, un projet suggéré par son maître des années auparavant. Choisir la nonnerie n’était pas pour elle la solution de facilité, au contraire. Mais comme elle le dit elle-même en nous comparant, nous, humains, à un morceau de bois brut, si nous voulons être polis par l’existence, le papier de verre est plus efficace que la soie. Elle ajoute : « The nunnery is my sand paper !» (« La nonnerie c’est mon papier de verre !»).
C’est à la nonnerie de Dongyu Gatsal Ling fondée en l’an 2000 que nous l’avons rencontrée. Je dis nous, car mon désir d’aller voir Tenzin Palmo a rejoint celui de mon amie Sabine. Comme cette dernière est réalisatrice de documentaires, le projet d’un film est venu naturellement. Tenzin Palmo a tout de suite donné son accord, l’organisation du voyage s’est faite avec une facilité qui nous a à peine surprises tant cette rencontre pour Sabine et pour moi était une nécessité et une évidence. Six mois après nos premières démarches pour préparer le film, nous étions devant la porte de DGL avec Jean-Louis, son mari, qui avait rejoint « l’équipe » en tant qu’ingénieur du son. Participer au film de Sabine donnait pour moi une valeur supplémentaire à la rencontre: c’était être en présence de Tenzin Palmo, lui poser des questions, mais pas seulement pour moi. Le film ajoute la dimension du partage.
Le lieu est paisible et en présence de Tenzin Palmo les choses sont simples ! Ce sont sa simplicité et son humour qui m’ont frappée, sa clarté aussi. La lecture de « Reflections on a mountain lake » (2) qui est la transcription de plusieurs de ses sessions d’enseignement m’avait déjà donné un aperçu de sa manière directe à la fois nuancée et concrète, réaliste, de présenter les bases du bouddhisme tibétain et de la méditation. Elle a cette capacité d’être complètement présente et dans la nouveauté de chaque instant y compris lorsqu’elle raconte une anecdote ou développe un argument pour la centième fois. Je l’ai vue devant la caméra évoquer son parcours comme si c’était la première fois.
J’ai vu aussi en elle un modèle inspirant de femme chez qui le masculin et le féminin sont en équilibre. Les deux pôles sont à l’oeuvre dans son rôle à Dongyu Gatsal Ling. La nonnerie accueille des jeunes filles des différentes régions de l’Himalaya, Tibet, Népal, Bhoutan, Ladakh qui veulent devenir nonnes. Elles y reçoivent une éducation de base et un entraînement aux pratiques du bouddhisme. L’intention très claire est de permettre le plein épanouissement de leur potentiel intellectuel et spirituel. Il fallait au départ trouver le terrain, faire les plans des bâtiments, les faire construire, trouver les professeurs, le financement, et pour cela Tenzin Palmo a rassemblé une équipe, parcouru le monde, trouvant les sponsors, tout en donnant des enseignements et des conférences. Parallèlement à toutes ces actions menées, à l’énergie déployée à l’extérieur, il s’agit aussi de ne rien faire, d’accueillir, de simplement permettre. Les bâtiments où vivent les nonnes sont construits en rond, comme un cercle de protection tracé autour d’elles. Ce qui leur est donné c’est un espace pour leur pratique mais aussi un encouragement à se déployer, une confiance en leurs capacités et un sens de leur dignité. On leur a souvent affirmé qu’elles valaient moins que les moines. Ici elles peuvent prendre toute leur place en tant que pratiquantes. Tenzin Palmo donne peu d’enseignements à la nonnerie: son tibétain est rudimentaire et les nonnes apprennent l’anglais mais ne le parlent pas encore couramment. Elle assure la direction de la structure et veille, attentive et disponible. En cela elle manifeste la tranquille patience des femmes enceintes qui accueillent, protègent et laissent faire la vie, en évitant simplement de nuire à la gestation en cours.
Son rôle est aussi celui d’une tisseuse. De tout temps les femmes ont brodé, tissé, filé, maintenu les liens dans les communauté, les familles. Tenzin Palmo veille au lien des nonnes entre elles, à l’harmonie de cette communauté de femmes. Les nonnes, dit-elle, viennent de la campagne, de milieux simples, elles ont toujours vécu dans des familles élargies. Ce ne sont pas des anges, mais l’éducation qu’elles ont reçue a mis l’accent davantage sur l’entraide et la solidarité du groupe que sur la rivalité et l’individualisme.
Son travail de tisseuse prend encore une autre forme : rétablir une tradition yogique que l’invasion du Tibet par la Chine en 1959 a interrompue chez les femmes. On appelle les hommes de cette tradition les Togden, quelques-uns sont encore vivants, les femmes, les Togdenma, semblent avoir disparu. Il existe une photo de ces femmes : on les voit en groupe, noires, campées devant leurs grottes, les cheveux sauvages, le visage creusé, le regard perçant et lointain à la fois. Elles dégagent une impression de puissance impressionnante. Ces Yogis et ces Yoginis vivent une ascèse austère qui nécessite des années de retraites et leurs pratiques spécifiques ne se transmettent que de maître à disciple. Le plus jeune représentant Togden a 65 ans et attend que des femmes manifestent à la fois le désir et les capacités d’être enseignées. Lorsque ces femmes seront à leur tour en mesure de transmettre à d’autres femmes, la lignée des Togdenma sera rétablie.
Parmi les soixante cinq nonnes de Dongyu Gatsal Ling, cinq vont finir une retraite de trois ans et ont choisi de poursuivre : il est donc possible que certaines d’entre elles puissent, à l’issue de cette deuxième retraite, se destiner aux pratiques ascétiques des Togdenma. Réinstaurer la lignée des Togdenma c’est reprendre le fil interrompu de la transmission, permettre aux enseignements de poursuivre leur chemin à travers les générations. C’est un ouvrage de patience et d’amour.
Cet amour se sent dans le regard bienveillant de Tenzin Palmo sur les nonnes. En même temps elle insiste : ce n’est pas « sa » nonnerie mais la leur. Elle invite chacune à trouver dans le cadre d’un enseignement et d’une pratique traditionnels la forme qui va l’amener à épanouir son potentiel et à être indépendante.
Enfin, sur un autre plan, sa manière à la fois habile et déterminée de se positionner par rapport à une hiérarchie bouddhiste conservatrice est un enseignement. Pas de rancune vis à vis de la hiérarchie qui relègue les nonnes à une place de second ordre. Elle n’est pas en lutte «contre» en vue d’imposer une égalité entre nonnes et moines. Elle ne demande pas d’autorisation non plus.
Elle fait ce qu’elle suggère aux femmes de faire dans un article paru en 2007 (3) – et ce conseil n’est évidement pas uniquement destiné aux femmes – :
«We have to stand up and take a deep breath and look in our own heart and ask ourselves what we really think is important and what we really want to do with this life time and then do it ».
« Nous devons nous lever, prendre une grande respiration, sonder le fond de nos cœurs et nous demander ce qui est vraiment important pour nous, ce que nous voulons vraiment faire dans cette existence et ensuite le faire. »
Fonder Dongyu Gatsal Ling et donner aux nonnes l’éducation et l’entraînement qui est donné aux moines c’est leur permettre d’être en mesure de recevoir la pleine ordination, même si à l’heure actuelle celle-ci n’est toujours pas accessible aux femmes. Dans un film tourné sur sa vie (4) on voit Tenzin Palmo plaider avec conviction et humour la cause des nonnes auprès de Sa Sainteté le Dalaï Lama. Elle fait remarquer que le bouddhisme tibétain parle beaucoup de changement et d’impermanence mais que lorsqu’il s’agit d’initier un changement il y a comme partout ailleurs de grandes résistances. Sa Sainteté acquiesce et rit en ajoutant que l’issue est précisément dans des initiatives comme celle de Dongyu Gatsal Ling (5).
Après les quarante cinq minutes d’entretien filmé qu’elle nous a accordé, lorsqu’à la demande de Sabine, Jetsunma Tenzin Palmo (6) fixe la caméra en silence, la dimension spirituelle de cette femme est évidente. Elle est retournée au point de départ, au silence, qui n’est ni masculin ni féminin. Et c’était un très grand honneur et un très grand bonheur pour moi le dernier jour de notre séjour de lui tendre respectueusement la khata, l’écharpe blanche des bouddhistes tibétains qu’elle a, comme c’est l’usage, passé autour de mon cou avant que nous nous inclinions, mains jointes et front contre front. Une manière sensée de clouer le bec aux fausses convictions du mental est de leur opposer le démenti évident de la réalité. J’ai compris en m’inclinant devant Tenzin Palmo que c’est ce que je faisais. Oui, c’est possible pour une femme d’être une disciple accomplie et d’incarner à la fois la détermination et la douceur, la persévérance et l’accueil, le courage et l’amour. Et comme c’est apaisant et simple de s’incliner devant une telle femme, avec gratitude et respect.
(1) Un ermitage dans la neige, L’itinéraire d’une occidentale devenue nonne bouddhiste,Vicki Mackenzie ,Nil éditions
(2) Reflections on a mountain lake, teachings on practical buddhism Ani Tenzin Palmo Snow Lion Editions
(3) Revue What is enlightement ? July-September 2007
(4) Cave in the snow Liz Thompson & Ellenor Cox, Firelight Productions and Tiger Eye Productions 2003
(5) Dongyu Gatsal Ling signifie :« Garden of the Authentic Lineage » Le Jardin de la Lignée Authentique
(6) Le titre de Jetsunma est un titre honorifique qui marque le respect pour un accomplissement en tant que nonne et en tant que yogini.
Dans l’optique de la prochaine venue d’Alain et Corinne Bayod à La Bertais et afin que vous puissiez faire mieux connaissance avec eux, je leur ai demandé de m’autoriser à publier sur notre blog certains des articles qu’il ont écrit soit pour la Lettre d’Hauteville, soit pour leur blog (le fameux Ipapy, référencé au bas de la colonne de gauche de cette page). Merci à eux deux d’avoir accepté, car il s’agit de textes de qualité qui gagnent à être lus plusieurs fois !
Après « Satori, c’est gris« , publié ici-même le 11 avril dernier, voici un second article d’Alain, paru dans le n° 65 de la Lettre d’Hauteville datée de l’été 2011, qui avait pour thème « Pourquoi Hauteville ». Pour en percevoir toute l’actualité, je vous suggère de remplacer « Hauteville » par « La Bertais » dans le texte…
Arnaud a demandé à chacun des collaborateurs de participer à ce numéro spécial de la Lettre de Hauteville et sa consigne était : écrivez ce qui vous laissera le cœur en paix après l’avoir dit. Deux thèmes se sont imposés à moi, qui s’adressent à nous tous, je ne me mets pas à part. Deux thèmes que je développe inlassablement dans les réunions ou les groupes d’approfondissement.
Le premier : N’oublions pas le spirituel à Hauteville. Et n’ayons pas peur d’un terme fort comme « métaphysique ».
Swamiji a un jour demandé à Arnaud : « Comment comprenez-vous me mot « métaphysique »? Arnaud a répondu : « Au delà de la nature » (physis) . Swamiji a commenté : « Donc au delà de toute mesure, au delà de l’attraction et de la répulsion, au delà du changement, infinite and eternal ».
Quand Swamiji approfondissait avec Arnaud la différence entre chit, la conscience et chitta, le psychisme, ou entre âtman, « qui n’existe que par soi-même » et anâtman, « qui n’existe qu’en dépendance d’autres facteurs », il n’était plus question de difficultés conjugales ou professionnelles comme cela avait aussi été le cas lors d’autres sittings.
Hauteville est un lieu consacré à la spiritualité, mais, ce que j’ai constaté pour moi autrefois et que je constate tous les jours, c’est à quel point nous ne sommes pas préparés à séjourner dans un ashram, à quel point, dans ce monde où nous vivons, nous ne sommes pas préparés au spirituel. Rien dans l’éducation de la plupart d’entre nous ne nous a ouvert à envisager la possibilité d’un changement radical de perspective sur la réalité et sur nous-même. Le modèle qui nous a été transmis, celui que nous voyons à l’oeuvre dans toutes les activités humaines autour de nous est celui d’une amélioration, d’un progrès relatif. En termes d’évolution personnelle, de mieux-être, cela donne une diminution de nos souffrances ou de notre malaise, un développement personnel qui nous fait nous sentir de plus en plus confiant et à l’aise dans l’existence, et bien évidemment, c’est ce que nous attendons de Hauteville et de l’Enseignement. La voie nous propose une progression bien sûr, mais il est fondamentalement question, dans la pratique, non pas seulement d’améliorer mais de changer de niveau. La dimension verticale est une « inconnue » que nous repoussons à plus tard. D’où ce programme que je vois si souvent à l’œuvre : soignons-nous d’abord, et puis, quand psychologiquement nous irons mieux, on verra pour le spirituel. Et, bien souvent, nous attendons de l’ashram qu’il remplace à moindre coût la psychothérapie nécessaire que nous résistons à entreprendre ou qu’il prolonge celle que nous suivons déjà. Pour beaucoup d’entre nous, la seule voie possible est linéaire, ce que j’appelle la « pratique en angle droit » : d’abord la psychothérapie, ensuite la spiritualité. Soyons clairs, honnêtes et lucides : le spirituel à Hauteville est souvent remis à plus tard, oublié.
N’oublions pas le spirituel. Inversons la tendance qui consiste à penser : moi d’abord, Dieu ensuite. La pratique authentique est une « pratique en croix », horizontale et verticale. Arnaud nous le répète si souvent : « L’humain et le divin en même temps ». Ce n’est pas la psychothérapie d’abord et la pratique spirituelle ensuite. C’est les deux, ensemble. La pratique spirituelle ne dispense pas d’une approche thérapeutique et la thérapie ne se substitue pas à l’ascèse. Nous avons tendance à ramener l’inconnu au connu. Nous avons une idée assez claire de ce qu’est la santé psychologique mais rien ne nous parle dans notre société de la santé spirituelle. Là encore, inversons la tendance. Ouvrons-nous à l’inconnu et osons remettre en cause nos habitudes, nos croyances, notre mentalité d’Occidental(e) du XXI siècle.
Un deuxième thème est monté très fort en moi : spiritualisons notre quotidien.
Et cela va nous demander, là encore, d’aller à contre courant, d’inverser la tendance. Venir à Hauteville en tant qu’ashram organisé autour de l’enseignement transmis par un maître, c’est aller à l’inverse de la tendance de notre société, à l’inverse des valeurs qu’elle véhicule et dont nous sommes imprégnés bien au delà de ce que nous pensons, bien au delà de ce dont nous avons conscience. Dans un monde qui glorifie l’individu, l’émotion, le divertissement, les opinions personnelles, l’indignation, la facilité, la vitesse, le bruit et la communication tous azimuts, rien ne nous prépare à un séjour dans un ashram. Nous y arrivons même avec un « handicap spirituel » certain.
Si beaucoup d’entre nous se tournent vers la Sagesse – ou croient se tourner vers elle – c’est parce qu’ils entrevoient qu’elle est la seule issue réelle à la souffrance, qu’elle est le seul remède à notre maladie la plus grave : le « handicap spirituel » justement. Mais peut-être ne faisons nous pas clairement le lien entre notre souffrance personnelle et l’impasse où les valeurs anti-spirituelles de notre société et nos habitudes de vie nous entrainent. En ce sens, venir à Hauteville c’est tenter l’expérience d’une remise en cause de nos fonctionnements les plus ancrés, considérés comme « normaux » dans le monde contemporain.
Un des points communs de nos habitudes « mondaines », c’est notre positionnement sans cesse tourné vers le dehors. Les conditions d’une vraie retraite – le silence, la coupure avec l’extérieur, les règles de l’ashram qui semblent à certains si contraignantes – ne sont pas là pour nous brimer, mais pour nous permettre une réelle inversion de tendance, pour qu’enfin l’attention ne soit plus dirigée uniquement vers le dehors, mais se tourne vers le dedans. Elles existent pour qu’enfin nous revenions à nous-mêmes.
Si nous voulons avoir une chance d’être vraiment sur le chemin et pas simplement de rêver une voie spirituelle, nous ne devons pas tenter de ramener Hauteville aux dimensions connues de notre quotidien « en mieux », mais complétement nous ouvrir à la dimension transcendante lors de nos séjours, pour pouvoir ensuite introduire cette dimension dans notre vie de tous les jours. Là encore il s’agit d’inverser notre positionnement, non pas importer notre fonctionnement habituel à Hauteville mais imprégner notre vie quotidienne de ce que nous avons pu sentir de la dimension verticale à travers le lieu, l’enseignement et la présence du maître. Cela nous demande d’être humble, et de reconnaître qu’aujourd’hui nous ne savons pas ce qu’est la dimension spirituelle ou si peu. Cela nécessite une position d’apprenti-disciple. Dans apprenti et dans disciple il y a deux fois le mot élève, deux fois l’idée que l’on vient apprendre. Nous venons dans un ashram pour trouver de l’aide, oui, mais nous venons surtout pour apprendre. Nous venons nous transformer et cette transformation ne peut avoir lieu si nous reproduisons à l’ashram notre mécanicité coutumière.
Enfin, si nous voulons nous donner une chance réelle de transformation, faisons une place réelle dans notre coeur à la relation au maître. Si nous avons tendance à ramener l’Espérance que propose la voie à des espoirs d’amélioration, à ramener un séjour à l’ashram à un quotidien plus calme où nous avons le temps de penser un peu à nous-mêmes, c’est que nous sommes vis à vis de l’ashram, et vis à vis d’Arnaud, dans une des deux attitudes les plus répandue de notre monde moderne : celle du patient ou celle du client. C’est aussi que nous n’avons pas entendu Arnaud, que nous ne l’avons pas assez observé et que nous n’avons pas vu la liberté infinie et la bonté infinie dont il témoigne par sa présence. L’entendre vraiment, lui ouvrir notre cœur, c’est nous donner la possibilité de passer du patient ou du client au disciple, de passer des espoirs en tous genres à l’Espérance de métamorphose qu’il incarne. Lors de l’AG de 2009 Arnaud a émis le souhait de « mourir dans un véritable ashram ». Ce souhait, c’est pour nous qu’il le fait. Arnaud n’a pas besoin d’un ashram, c’est nous qui en avons besoin si nous voulons devenir de vrais disciples. Et devenir de vrais disciples est la seule manière que nous avons de lui exprimer notre gratitude…
Dans l’optique de la prochaine venue d’Alain et Corinne Bayod à La Bertais et afin que vous puissiez faire mieux connaissance avec eux, je leur ai demandé de m’autoriser à publier sur notre blog certains des articles qu’il ont écrit soit pour la Lettre d’Hauteville, soit pour leur blog (le fameux Ipapy).
Aujourd’hui il s’agit d’un article de Corinne, paru en avril 2008 sur Ipapy. Pour en apprécier le contexte, sachez que Corinne a passé une bonne partie de son enfance en Algérie et que c’est une des motivations qui l’ont conduite à organiser avec Alain la série de randonnées-retraites dans le désert du Hoggar de 2006 à 2010. Or ce contact répété avec le Sahara a aussi été l’occasion, à travers leur guide Intayent, de découvrir la culture Touareg. Et cette découverte a touché Corinne à un point tel qu’elle a eu par la suite le besoin de tenter l’aventure (rarissime pour une femme Occidentale) d’une immersion plus complète dans cette culture. Le texte suivant est le récit d’un séjour en solitaire au sein d’une petite communauté Touareg…
Tamagart
En Tamahaq (langue Touareg), cela veut dire « l’invitée ». C’est ainsi que m’appelaient les gens du village situé à une trentaine de kilomètres de Tamanrasset où je me suis d’abord arrêtée. « Labasse, tamagart » : « Bonjour, l’invitée ».
Au campement, une journée de marche plus loin, on ne m’appelait pas. Les échanges se faisaient avec le regard, le sourire, des mimiques, quelques mots. Nous avons simplement passé des moments ensemble, fait la soupe, mangé la soupe, rapporté les bidons d’eau de l’abankor*. J’ai beaucoup regardé. Les jeunes filles qui partent le matin avec le troupeau de chèvres, les enfants qui jouent avec rien, une mère qui natte les cheveux de sa fille et les enduit d’une pommade Stella jaune qui vient du Niger et sert à tout, graisser les cheveux, nourrir la peau, cicatriser les blessures. Dans un campement Touareg « l’invité » a droit au « taftar », le tapis. Tout le monde est assis à même la terre, mais l’invité s’assied sur une couverture et on lui en donne une en plus, chiffonnée qui sert de dossier. Je venais avec Intayent le guide que je connais et j’étais dans sa famille, mais quoi qu’il arrive, dans un campement une des règle de base est que lorsqu’une personne arrive, même si on ne la connaît pas, on lui donne à boire et à manger. Je logeais non loin d’une des tentes, de l’autre côté d’un petit oued. Quatre poteaux de bois et un esseber ** sur trois côtés le premier soir, ma tente, les autres nuits car un vent très froid soufflait.
J’ai partagé quelques jours l’existence de femmes et d’enfants qui vivent d’une manière tellement différente de la mienne que parfois il me semble que j’ai rêvé. Tout est autre. La langue, la nourriture bien sûr, mais aussi les usages, les relations entre les membres de la famille, la place du silence et de la prière, la relation aux animaux et aux biens. Je ne vais pas décrire, raconter en détail ce que j’ai vu de la vie des derniers Touaregs dans les campements. C’est très bien fait dans les livres.
Je ne savais pas vraiment ce qui me poussait à faire cette expérience, une forme de curiosité évidemment pour un univers que j’avais entrevu à travers les hommes qui nous accompagnent dans nos randonnées à l’Assekrem. Je sais ce que j’ai trouvé. Une expérience d’élargissement, d’assouplissement, d’ouverture. Elargissement de « mon » monde, qui n’est pas seulement le mien en tant que personne mais aussi celui de ma culture occidentale, citadine, française, avec pour pratique : essayer de ne pas juger. Simplement observer, comprendre, se faire la plus discrete possible dans le monde de l’autre. Voir des manières différentes d’agir, d’entrer en contact, est un assouplissement, une remise en perspective, une relativisation de ce qui pourrait m’apparaître comme LA manière de faire, LES valeurs importantes quand on est un homme ou une femme ou un enfant. D’une certaine façon tout ce que notre société considère comme important, le savoir, les connaissances techniques, le progrès, les machines en tout genre, les médias, l’information, l’épanouissement sexuel, artistique, individuel, les loisirs, les opinions politiques, etc, n’a pas ou peu de place dans la vie d’un campement. Je ne sais pas ce qui pour les hommes et les femmes que j’ai côtoyés a de l’importance en dehors de la survie car les conditions sont rudes, très rudes. J’ai seulement observé que bien qu’ils soient peu démonstratifs la solidarité est très forte, le silence est un lien qui unit autant que la parole – en famille ou avec les voisins, les amis, on peut rester de longues minutes silencieux, ensemble – le temps passé à ne rien faire, à se reposer ou à regarder le ciel et la terre représente une partie de la journée, la lenteur des gestes, l’absence de précipitation est le rythme naturel de tous, y compris les enfants. Ni mieux, ni moins bien, différent, autre et humain.
Il n’y a pas de miroir au campement ou du moins je n’en ai pas vu. Je n’en avais pas apporté non plus. Et j’ai senti combien cette absence est une aide pour goûter la Présence. Pas «ma» présence, mais quelque chose de plus vaste, de plus large. Outre l’absence de miroir physique, la solitude est une aide précieuse : aucune personne connue qui agisse comme un miroir. La plupart du temps, hormis les rares moments où Intayent l’utilise, je n’ai pas de nom. Je suis tamagart, l’invitée. Je ne suis ni la fille ni la femme ni la mère de personne, je n’ai pas de métier, pas de fonction sociale.
Les gens qui m’accueillent ne me demandent rien. Je suis étrangère parmi eux mais je suis aussi étrangère à moi-même, à ce qui habituellement me définit. Quelle légèreté ! Et pourtant, je ne suis pas amnésique, pas déconnectée de moi-même au contraire et ceux que j’aime sont très présents dans mon cœur.
« Mon» monde habituel a cessé de me définir. Je suis l’invitée du monde de l’autre.
———-
* abankor : point d’eau, trou creusé dans le sable et ici renforcé par quatre grosses pierres plates pour former comme un puits.
** esseber : natte qui constitue les murs de la tente traditionnelle.
Si vous avez aimé ce récit de Corinne, je vous signale sur le même thème un autre de ses textes qui m’a aussi beaucoup touché, à lire en cliquant ICI
Dans l’optique de la prochaine venue d’Alain et Corinne Bayod à La Bertais et afin que vous puissiez faire mieux connaissance avec eux, je leur ai demandé de m’autoriser à publier sur notre blog certains des articles qu’il ont écrit soit pour la Lettre d’Hauteville, soit pour leur blog (le fameux Ipapy, référencé au bas de la colonne de gauche de cette page). Merci à eux deux d’avoir accepté, car il s’agit de textes de qualité qui gagnent à être lus plusieurs fois !
Le premier article est d’Alain et est paru dans le n° 45 de la Lettre d’Hauteville datée de l’été 2006*, Lettre qui était consacrée à « l’Expérience spirituelle sur la voie« . Quelque temps avant la venue d’Yves Rémond parmi nous, j’avais déjà mis en ligne son propre article sur le même sujet. N’hésitez pas à le relire en parallèle avec celui d’aujourd’hui, car ils se complètent bien.
Lorsque Emmanuel m’a demandé un article sur le rôle de l’expérience spirituelle sur la Voie ma première pensée a été : « mais l’expérience spirituelle c’est le cœur de la Voie ! »
Précisons d’abord de quel type d’expérience il est question. En effet l’expression « expérience spirituelle » pour la plupart d’entre nous évoque des expériences particulières dites de supra conscience, ou encore appelées « états supérieurs de conscience » ou « peak expérience ». Deux descriptions célèbres de ce type d’expérience m’ont marqué et je ne suis pas le seul. Celle racontée par Paul Brunton dans L’Inde secrète et, évidemment, celle d’Arnaud lors de sa rencontre avec Kangyu Rimpoché (1). Ce n’est pas du tout de ce genre d’expérience dont je veux parler. Pour une raison simple, c’est que je n’en ai pas…l’expérience. J’aimerais que nous profitions de cet article pour essayer ensemble de voir de manière neuve, de sortir de nos références, de nos idées, de nos croyances à propos de ce que nous appelons « expérience spirituelle » et que tranquillement nous nous interrogions sur ce qu’elle est réellement.
En préambule il me paraît important de rappeler que la voie spirituelle ne peut être qu’une QUESTION D’EXPÉRIENCE. Un chemin ne peut se fonder que sur la certitude, l’évidence. La certitude et l’évidence sont une expérience et non une pensée. Sinon on est dans la croyance, dans une conviction plus ou moins affirmée mais pas dans la certitude. Le maître n’enseigne pas un savoir. L’apprenti disciple « n’apprend pas » même si une partie de l’enseignement fait appel à son intellect, à la buddhi. Suivre un chemin ce n’est pas entreprendre des études à propos de la spiritualité. Le maître conduit l’apprenti disciple à VOIR, il le conduit à une certitude à partir de laquelle il n’y a plus une idée du OUI à ce qui est, mais une pratique du OUI, donc une expérience.
« Avoir des connaissances en matière de Védanta ce n’est pas la Connaissance. La Connaissance se confond avec l’Être. Ce n’est pas une connaissance qu’on a, c’est une connaissance qu’on EST. » (2)
Seule l’expérience engendre la certitude. Mais voilà, consciemment ou non, nous avons nos idées, nos représentations sur l’expérience, sur ce que doit être « l’expérience spirituelle » et ce sont ces idées et ces représentations souvent romantiques qui nous empêchent de vivre cette expérience, de la reconnaître. Aux descriptions d’expériences spirituelles bouleversantes, dont il ne me viendrait évidemment pas à l’esprit de nier la réalité ni la valeur, je préfère la phrase, que je cite souvent, du maître Zen D.T Suzuki qui disait à ses disciples : « Satori, c’est gris. ». Ça décourage cette part en nous qui est éblouie par le surnaturel et qui vit le chemin en termes d’avoir : « catastrophe, je n’ai pas « d’expérience spirituelle ». Vite, il m’en faut une coûte que coûte pour compléter ma panoplie de parfait chercheur qui comprend déjà la collection complète et annotée des livres d’Arnaud , un petit diable en plastique pour faire comme Daniel, le Châle, la marche lente et sereine du retraitant modèle et le bocal de formol pour conserver « mon » expérience spirituelle au cas où je l’aurais enfin ! ». « Satori c’est gris. ». On est loin du romantisme ! Entendons cette phrase comme une tentative pour démystifier l’idée que nous nous faisons de l’expérience spirituelle, pour rendre compte de son absolue simplicité.
Quels sont donc les mythes associés à « l’expérience spirituelle », ou, comme Arnaud le dit, à l’expérience du niveau spirituelen nous?
Généralement nous avons fermement ancrée l’idée que l’expérience du niveau spirituel n’est accessible qu’au bout du chemin et, si nous parlons de l’immersion permanente au niveau spirituel, c’est vrai. Mais si nous parlons de la découverte du niveau spirituel en nous, alors nous parlons de quelque chose qui ne pourra jamais avoir lieu dans le futur. Tout simplement parce que le futur n’existe pas. Pour l’expérience, seul maintenant existe, et l’expérience de maintenant, c’est l’expérience du niveau spirituel. Le « danger » dans l’imagerie de l’expérience spirituelle ce n’est pas seulement que nous la rêvions comme une expérience extraordinaire, peu accessible – le ciel qui s’ouvre, le grand orchestre céleste qui s’en donne à cœur joie, les nymphes qui dansent pour moi etc – mais que nous la rêvions comme une expérience dans le futur : pour demain, quand j’aurais fini mes lyings, quand j’aurais réalisé mes plus puissantes vasanas, si j’ai la chance de …
Vous connaissez la devinette :
– Quand vous plantez des « si » et des « quand » qu’est-ce qui pousse ?
– RIEN !
Ce qui empêche l’expérience spirituelle, c’est que nous envisageons la spiritualité comme toutes les autres activités humaines, c’est-à-dire comme un processus dans le temps. Nous restons dans un processus exigeant d’amélioration du moi. Nous pressentons bien que la sagesse est d’un autre ordre, procède d’un passage sur un autre plan. Mais nous envisageons ce « saut quantique » pour le futur, comme la conséquence de l’amélioration du moi. Dans le T’chan (bouddhisme chinois) il y a une expression imagée pour désigner cette erreur : on parle du polissage de la tuile ! Polir une tuile n’en fera jamais un miroir… Dit en d’autres termes, une chenille parfaite n’est pas un papillon. Améliorer un moi de base a sa valeur – demandez à vos proches ce qu’ils en pensent – mais cela ne nous mènera pas à la découverte de notre véritable nature. Le paradoxe c’est qu’il faut souvent beaucoup de temps et d’efforts mal orientés pour réaliser que le saut quantique c’est « maintenant », indépendamment de la situation et de l’état du moi. En même temps, qui peut entendre cette réalité du « maintenant » ? Un moi pas trop tordu. J’ai souvent entendu Arnaud présenter la progression sur le chemin comme le fait de s’approcher de la possibilité d’entendre l’enseignement et de VOIR, c’est-à-dire de s’approcher du moment de l’expérience. Mais l’expérience elle-même, c’est ON ou OFF, aucune progression. Juste CE QUI EST, tel que c’est, ici, maintenant. Y compris un moi en pleine émotion. Y compris un moi s’appropriant une expérience de « supra conscience ».
Mais comment entendons-nous : juste CE QUI EST ? Tant que nous sommes dans la pensée d’une réalité extérieure (les autres, la situation, les objets…) et d’une réalité intérieure (les sensations, les pensées et les émotions ) vues et acceptées par « moi », nous ne voyons pas CE QUI EST. La vision de CE QUI EST ne peut se faire à partir de la pensée « moi ». C’est lorsque la pensée « moi » s’efface qu’apparaît la VISION, qui est l’expérience spirituelle. Beaucoup d’entre nous connaissent des moments d’évidence où la pensée « moi » est absente, où le « spectacle » des formes est simplement perçu. Les formes, c’est-à-dire les perceptions sensorielles, les pensées, les émotions. Nous avons tous vécu des instants où la beauté d’une œuvre d’art, la splendeur d’un paysage nous a fait vivre l’OUVERT, nous a fait oublier de nous penser fermés, séparés, âme enfermée dans un corps étanche. Pour « moi » ça s’est passé dans un tube en papier au cours d’un exercice proposé par Douglas Harding. Nous étions « face à face » avec une autre personne et à la question : combien y a-t-il de visage dans le tube ? brusquement, l’évidence : un seul visage. Celui de l’autre. De mon côté, RIEN. L’OUVERT. Et donc aucune séparation – quelle est la distance entre Rien et l’autre ? – Tout à coup les phrases d ‘Arnaud si souvent entendues sur la non dualité, le « un avec » de Swâmiji, sont devenus une EXPÉRIENCE. Rien de sensationnel. Du simple. Effroyablement simple, comme le dit Daniel. « Satori, c’est gris ». Être dans l’évidence du OUI, la VISION simple de CE QUI EST, nous le vivons d’abord comme dépendant de circonstances extérieures favorables. Pratiquer la soumission à l’évidence et en faire l’expérience de chaque instant, c’est ça le Chemin. Arnaud, lorsqu’il parle de « l’expérience de cette conscience immobile, silencieuse, vide » ajoute : « Je vous souhaite de pouvoir faire, même un instant, cette expérience et qu’elle vous servede critère » et plus loin « si vous prenez comme critère la perfection de cette conscience vouscommencerez à voir ce qui se passe et c’est la façon juste de procéder. » (3)
Il n’était pas question d’autre chose dans l’extrait de Au-delà du moi de la précédente lettre d’Hauteville. Le OUI à 100%. Moi, tel que je suis. Être OUI à 100% avec « moi » tel qu’il est, ne peut venir de « moi ». Être OUI ne peut venir que de l’Absence, que de « l’observateur transparent » comme disent les Tibétains. Tant que la pensée « moi » séparé s’approprie la perception, aucune expérience du niveau spirituel n’est possible parce qu’un tri se fait dans CE QUI EST : ça j’en veux, ça je n’en veux pas. Oui à 100% et la conscience immobile, silencieuse, vide, apparaît. Pas si, pas quand, MAINTENANT. Et c’est ce à quoi Arnaud nous encourage inlassablement en méditation.
L’expérience spirituelle c’est bien le OUI à Ce qui est ici et maintenant, l’accueil inconditionnel du réel, mais encore une fois ne réduisons pas la Voie au connu, ne ramenons pas la verticale à l’horizontale. L’expérience spirituelle c’est oser sortir de notre cadre de référence, le cadre du « moi et…». Ce qui doit être Vu, Accueilli, Accepté à 100% ce n’est pas seulement ce qui est du domaine des formes, mais c’est aussi ce qui est du domaine du sans forme. Pas seulement ce qui concerne le relatif mais aussi ce qui concerne l’absolu. Très concrètement cela implique la vision simultanée de Ce qui est vu et de Ce qui voit. La vision simultanée de la forme et du sans forme. C’est ça l’expérience spirituelle. Autrement, c’est une illusion.
Le geste spirituel fondamental, celui qui est au cœur du coeur de toutes les voies, c’est le geste du retour, de la conversion, de la repentance, de la Métanoïa. Oser regarder en direction de Ce qui regarde et oser voir et reconnaître notre nature de Vide, notre nature d’Absence, notre nature d’Ouverture, notre nature d’Espace, notre nature Divine. L’expérience spirituelle c’est cela, une reconnaissance dans laquelle « moi » n’intervient pas. C’est Ce que je suis qui se reconnaît en tant que vacuité consciente, accueillante et aimante. C’est une non expérience au sens existentiel du terme car rien ne change pour « moi », le film continue et « moi » est dans le film. Bien sûr, il existe une infinité de chemins pour approcher ce moment de reconnaissance, cette « silencieuse coïncidence », ce saut en arrière, cette bascule de l’Etre en lui-même, mais in fine il faut bien que le retournement se fasse. Et le secret de l’expérience spirituelle est dans ce retournement de la conscience sur elle-même. Lisez, relisez, étudiez le Védanta et l’inconscient. Arnaud conclut le chapitre deux « la science du Védanta » par : « C’est un retournement et c’est ce retournement qui fait le vrai chemin. » (4)
Sous une autre forme, c’est encore ce qu’il affirmait avec force en janvier 97 en introduisant un week-end collaborateurs, thérapeutes et chefs de centre : « Ma conviction absolue est que notre seul espoir est dans la spiritualité, c’est-à-dire dans la découverte le plus rapidement possible du niveau spirituel en nous à travers un commencement d’expérience. »
(1) Le message des Tibétains p.52
(2) Le Vedanta et l’inconscient Chap II p.62
(3) Ibid p.112
(4) Ibid p.123
* Aux grincheux qui seraient tentés de me rappeler que « la Lettre d’Hauteville est strictement interne à l’association et ne doit pas être publiée sur Internet » , je fais remarquer qu’il ne s’agit pas de rendre publique la Lettre d’Hauteville dans son intégralité, mais de rendre accessible aux seuls membres de La Bertais et avec le consentement express de l’auteur, certains des articles qu’il y a lui-même signé. Cependant, et pour rester fidèle à l’esprit de la mention présente au bas de chaque Lettre d’Hauteville, merci de ne pas recopier et/ou de faire circuler par tout procédé électronique ou autre le contenu de cette page (dont l’accès est réservé aux seuls membres des Amis de La Bertais).
Un peu de légèreté : ce billet ludique vous propose de tester vos facultés d’attention.
Voici trois photos issues d’une publicité réalisée pour une grande marque de dentifrice en Angleterre…
Regardez les bien et découvrez ce qui est étrange sur chacun de ces trois clichés. Facile ? Si oui, donnez votre réponse dans les commentaires. Si non, j’y indiquerai moi-même la solution après quelques jours…
Amusez vous bien !
Cliché n°1
–
Cliché n°2
–
Cliché n°3
NB : j’ai trouvé ce petit jeu sur le site du créateur rennais du Festival International de Magie où vous pouvez voir des vidéos assez sympa.
J’aime tout particulièrement celle-ci (à regarder en plein écran de préférence) :
Je vous signale ce documentaire que je viens de regarder et qui m’a beaucoup « percuté ».
C’est visible sur Arte pour encore quelques jours (mais il faut se dépêcher!). Ensuite, on pourra peut-être le trouver sur Youtube en version « pirate », mais comme ce n’est pas certain…
Voici le résumé du film :
En 2009, 50 millions d’hectares de terres arables ont changé de main dans le monde et des dizaines de millions d’autres sont sur le point d’être cédés. Avec la croissance programmée de la population mondiale (9,2 milliards en 2050) et la raréfaction de certaines ressources naturelles, la demande pour les produits agricoles va augmenter en flèche. À partir de 2008, la flambée des prix alimentaires et les révoltes qu’elle a provoquées un peu partout dans les pays pauvres, conjuguée à la crise financière, ont accéléré le phénomène. Désormais, les gouvernements qui dépendent majoritairement des importations pour nourrir leur population, ceux qui craignent pour leur autosuffisance alimentaire, mais aussi les multinationales de l’agroalimentaire et les investisseurs internationaux (banques et fonds de pension) se ruent sur les terres cultivables partout où elles sont à vendre. Et la nécessité nourrit la spéculation. Ainsi, une nation comme l’Éthiopie, qui recourt à l’aide internationale pour nourrir sa population, n’hésite pas à brader ses terres…
N’êtes-vous pas las de cette vie faite de gains et de pertes, d’accumulations et d’anxiétés, d’éclats et de pleurs, de rires vains, de désirs inassouvis, d’amours sans retour, d’espoirs ruinés, de cette ronde épuisante de faux-semblants? Pendant combien de temps encore gâcherez-vous une précieuse vitalité à chercher vainement l’Infini dans le monde limité des objets des sens ? Arrêtez ! Par pitié, cessez cette poursuite aveugle.
Assez ! Assez !
Quand la clé que vous croyez perdue est dans votre poche, comment pourriez-vous la trouver ailleurs, dussiez-vous la chercher pendant cent ans? Mettez fin à cette agitation. Oubliez vos déceptions. Reprenez votre calme.
Ecoutez avec foi ce conseil d’un ami : « chère âme, pour une fois, cherche en toi-même! »
Swâmi Chinmayananda, in « Vie et Méditation », p41
Peut-être connaissez-vous cette parole quelque peu énigmatique de l’Evangile de Mathieu (XVIII,18) :
« Je vous le dis en vérité, tout ce que vous lierez sur la terre sera lié dans le ciel, et tout ce que vous délierez sur la terre sera délié dans le ciel»
C’est en référence à ce verset que Véronique Desjardins à choisi d’intituler son dernier livre « Ce que vous aurez délié sur terre», avec, en sous titre « La disparition d’une mère». Elle écrit en quatrième de couverture :
» Ma mère n’a pas été une sainte, elle a connu la terreur de qui s’apprête à franchir le point de non-retour, mais elle est allée jusqu’au bout d’elle-même, de son humanité, de sa vérité. Et je comprends soudain qu’il ne nous est pas demandé d’être plus que nous ne sommes, d’aller plus loin que nous ne pouvons, que chacun, au moment de mourir est dans sa vérité nue : il rencontre sa limite mais aussi tout son possible…»
Quand j’ai reçu ce livre (Véronique nous en a fait parvenir un exemplaire dédicacé) et que j’ai lu cette 4ème de couverture, mon premier mouvement a été de l’éloigner de moi. « Non, pas envie de lire une chose aussi triste»…
Mais comme je voulais adressser un petit mot à Véronique pour la remercier de son cadeau, je me suis résigné à ouvrir le livre avec l’idée d’en parcourir les premières pages, histoire de pouvoir en dire quelque chose.
Or, et à ma grande surprise, j’ai été véritablement captivé par le récit qui s’est alors présenté à moi et en l’espace d’une demie-heure, j’en avais déjà lu une bonne quarantaine de pages. Je reprenais ma lecture le soir même, et j’ai été fidèle à ce rendez-vous quotidien toute la semaine, si bien que j’ai pu terminer l’ouvrage avant d’écrire à Véronique !
Si j’ai apprécié cette lecture, c’est essentiellement pour trois raisons :
– La première tient, bien entendu, à la relation de « frère et soeur sur le chemin » qui nous lie, car ce livre, au ton très intimiste, est une sorte de confession qui jette une lumière inédite sur Véronique, ses origines familiales et son héritage de difficultés psychologiques qui a formé la matière première d’une bonne partie de son chemin.
– La seconde ne doit pas tant à cet aspect personnel qu’aux qualités littéraires intrinsèque du récit. Et ceci n’a pas été la plus petite des surprises pour moi que de découvrir le talent de Véronique-écrivain.
Le livre est en effet bâti à la manière d’un tableau impressionniste : une succession de 36 micro-chapitres (le plus long fait à peine 10 pages) qui sont autant de petites touches venant former en final un « tableau » à la fois riche et profond d’humanité. La brièveté de chaque chapitre permet, en particulier, de ne pas « caler » dans la lecture, même lors des passages les plus douloureux ou les plus dramatiques (on sait que le chapitre va vite se terminer et cela donne le courage de le poursuivre jusqu’au suivant, et ainsi de suite, sans lassitude…).
– La troisième, ce livre pose quelques problèmes concrets, de ceux sur lesquels on répugne à réfléchir habituellement tant qu’on n’y est pas soi-même directement confronté, (mais alors il est souvent trop tard pour pouvoir le faire à « tête reposée »). Je pense en particulier aux soins post-mortuaires que, dans notre civilisation profane, il est désormais habituel d’infliger aux défunts. Par exemple, on vide le cadavre de son sang qu’on remplace avec du formol afin de lui conserver plus longtemps une meilleure allure. C’est certes bien plus « confortable » pour les vivants, mais qui se soucie de savoir quel impact ce genre de traitement peut-il avoir sur le processus de désincarnation de l’âme du « nouveau-mort »?
Une pensée, enfin, pour l’héroïne principale de ce récit : Madeleine Loiseleur (la maman de Véronique). Elle était disciple de la première heure d’Arnaud et je l’ai donc un peu connue au Bost. Mais pas d’assez près pour me rendre compte de sa grandeur d’âme que le récit de Véronique me donne à sentir. Une source d’inspiration inattendue…
Comme à l’habitude, voici un petit reportage photo de notre week-end, ceci pour donner envie aux présents de partager leurs impressions et permettre ainsi aux absents de humer le parfum de cette belle rencontre…
PS : Et si vous ne l’avez pas encore fait, je ne saurais trop vous inviter à lire les trois articles d’Yves récemment publiés sur notre blog.
C’est ici : => (1) (2) (3)
Après une présentation générale de son parcours de vie (cf. 1er article), puis un retour détaillé sur son expérience d’éveil provisoire (cf. 2ème article), Yves nous donne ici un témoignage de sa pratique personnelle à travers l’analyse détaillée d’un échantillon semblable à ceux que nous partageons régulièrement au sein du GSMP. Outre l’aperçu que cet article* nous donne sur les qualités de pratiquant d’Yves, il met aussi en avant son grand sens pédagogique, ce qui, à mes yeux, fait de ce texte un véritable morceau d’anthologie. En votre nom à tous, je renouvelle donc ici mes remerciements à Yves pour m’avoir autorisé à le reproduire sur notre blog.
*Texte paru dans le n° 47 de la Lettre d’Hauteville datée du printemps 2007.
UNE TARTINE EN CHEMIN
Prologue:
Un soir d’hiver. Je rentre du travail après une grosse journée où les conflits professionnels et les menaces insistantes de licenciement se sont accumulés. Je ne sais vraiment pas comment me comporter, quelle décision prendre, les paramètres sont si nombreux ! J’ai l’impression de subir une situation sans voir aucune issue. En fait, j’ai peur, peur de me retrouver encore une fois au chômage et peur du conflit ouvert avec mes employeurs… Je me mets à table en famille. Il suffit souvent d’un petit élément déclencheur. Ce soir-là, il suffira d’une tartine de Nutella de trop… ! Lucas, notre fils cadet, prend au dessert une tartine de Nutella. Il est vrai qu’il mange beaucoup de chocolat : au petit-déjeuner, à midi, au goûter et le soir. Nous avions décidé avec lui qu’il essaye d’autres desserts que cet éternel chocolat ! Et voila que ce soir, devant moi, il avale une énième tartine de Nutella.Là c’est trop !
Par rapport à Lucas : Quelle est l’action juste ? Quelle est la réponse à la situation ? J’aspire à la découvrir mais cela me devient impossible, tant l’émotion qui m’envahit ce soir-là est forte. Aucune action digne de ce nom ne peut se fonder sur un refus et pourtant ce soir, le “Non” envahit toute la scène et mes tentatives pour dire “Oui” rajoutent de l’huile sur le feu…
Acte I : Je vois et je n’alimente pas – « Refoulement conscient »
« Quoi ! Tu manges encore du Nutella ! Mais bon sang ! On avait décidé que… ! C’est pas vrai ! ».Ca y est ! C’est dit, ça m’a échappé ! C’est parti ! Trop tard ! Plus moyen de revenir en arrière !
L’émotion commence à se déverser. La réaction s’engage. A cette étape, ce qui est décisif n’est pas de vouloir brutalement arrêter le processus (c’est comme vouloir arrêter à mains nues un TGV lancé à 300km/h !) mais de reconnaître l’évidence intérieure (je suis en train d’être emporté), de se souvenir de son intention (qu’est-ce que je veux ?), et de se rappeler que, par expérience, ce flot émotionnel peut commettre des dégâts importants sur ceux vers qui il se déverse. Toute expression émotionnelle ressemble en effet, à un déversement de poubelles sur l’autre. Avec la pratique, on se souvient de plus en plus tôt et de plus en plus vite. Je vois et je suis d’accord. Déjà cette seule reconnaissance me positionne différemment. A partir de ce moment, il en va de ma responsabilité de disciple de ne pas alimenter la machinerie émotionnelle avec des pensées supplémentaires du genre : « C’est pas possible ! Et puis toi (mon épouse), tu es toujours d’accord avec lui ! C’est toujours pareil ! Vous êtes liés contre moi ! J’en ai ras le bol de cette famille ! Etc. » Et c’est parti…la réaction en chaîne s’amorce. Eh bien non ! Là nous avons le pouvoir d’arrêter l’emballement en ne nourrissant pas consciemment ces pensées qui se rajoutent. Nous pouvons insérer un élément actif dans une mécanicité toute passive. D’accord je suis touché mais je n’en rajoute pas ! D’une certaine manière on pourrait appeler cela “un refoulement conscient” car nous ne permettons pas à la dynamique (dynamite ?) émotionnelle de s’exprimer ouvertement ou en tous les cas, le moins longtemps possible.
Acte II : Recoller les morceaux, restaurer la relation
A table, après ce discours émotionnel l’ambiance est plombée et figée. Même une mouche n’arriverait pas à voler tant l’ambiance est engluée, lourde et pesante ! : J’arrive tout de même à prendre la parole. Faut dire quelque chose, rattraper le coup !…« Bon écoute Lucas, excuse-moi, en ce moment au travail c’est vraiment difficile, ce n’est pas après toi que j’en ai. Pour le Nutella on verra plus tard, mais il faut que tu sois au courant que je vis des moments durs à mon boulot… ».
Durant ce deuxième Acte du processus vers l’action, il s’agit de réparer les dégâts qu’aurait pu commettre le début d’émotion qui s’est déversé. Il s’agit, par des paroles appropriées, de restaurer la relation avec ceux que notre mécanicité aurait pu blesser, et de décharger complètement l’autre de la responsabilité que nous lui avons faite porter (ce qui est la vérité d’ailleurs : l’autre n’est en rien responsable de nos troubles…). Bien souvent l’affaire s’arrête là et c’est une erreur. On va considérer comme “action” ces paroles réparatrices prononcées. En fait non, elles sont plutôt à regarder comme un pansement calmant mis dans l’urgence sur une plaie douloureuse pas encore guérie. Le travail n’est pas achevé car l’émotion consciemment refoulée dans l’Acte I est toujours présente en nous, temporairement contenue certes, mais encore active. Et tant qu’elle est là, il est impossible de prétendre à l’action.
.
Acte III : « Selon l’expression consacrée… »
Tout le monde est couché dans la maison, après ce repas mémorable. Il doit être quatre heures du matin. Je me réveille et me lève pour aller dans la pièce qui me sert de bureau. J’allume une petite veilleuse pour sacraliser l’instant. Je me prosterne devant cette flamme. Je m’allonge à même le tapis par terre et je revois Lucas en train de manger sa tartine de Nutella. C’est la colère d’abord, celle qui est montée face à lui à table, puis rapidement les larmes : on ne m’écoute pas, je n’existe pas… Ensuite des images s’enchaînent sur mes patrons qui n’entendent pas mes arguments pour me défendre. Puis monte la terreur devant l’avocat qu’ils ont embauché pour valider mon licenciement et qui représente à mes yeux la machinerie juridique implacable, discutant, argumentant sur des détails et des idées, s’emparant d’une affaire qui m’échappe de plus en plus. Je ressens alors ma totale impuissance et à ce moment-là, le flot de larmes enfle, enfle, puis s’apaise. Enfin de la paix, du calme. Je me prosterne, souffle la veilleuse et retourne me coucher.
Cet Acte III, incontournable, est celui de l’expression mais pas dans n’importe quel contexte : en relation avec ce qui, à nos yeux, peut signifier le sacré, la reliance à plus grand que soi. Dans cet avant-dernier acte, il importe de se sentir en sécurité et non seul. Arnaud est présent, subtilement, le divin est là. Vous n’êtes pas seul séparé, mais seul relié. C’est un moment consacré, conscient et sacré. Un moment pour l’expression. Il s’agit de laisser aller à son terme le mouvement émotionnel qui fut contraint volontairement à l’Acte I. Accueillir et laisser passer. Il est intéressant de partir de l’événement déclencheur (la tartine de Nutella…) et de laisser le fil de l’émotion se dérouler pour découvrir petit à petit ce qui se jouait par dessous. Peu à peu l’élément déclencheur s’estompe pour arriver par association à d’autres événements qui eux-aussi disparaissent pour finalement aboutir au nœud du problème (mon refus de l’impuissance dans ce cas-là). En s’exerçant avec persévérance et bienveillance, on gagne en aisance dans la reconquête de cette relation intime avec notre cœur.
Acte IV : L’action
Le lendemain matin au réveil : deux évidences s’imposent naturellement.
1/Je vais contacter un avocat qu’un ami m’a proposé (j’y avais bien pensé mais j’en avais peur et ce matin il n’y a plus aucune peur)
2/J’emmène Lucas samedi au magasin de saxophones où il aime essayer les différents instruments. Il ne m’apparaît pas nécessaire de lui renouveler mes excuses. Il a compris. Je sens plutôt de poser un geste concret pour lui. J’hésitais à le faire, embourbé dans mes soucis professionnels. Mais là c’est clair. Je n’ai aucun doute. C’est cela que je dois faire pour maintenant. Je me sens bien plus tranquille.
Ce quatrième et dernier acte est celui de l’action. L’émotion s’est exprimée, elle est passée et l’action se révèle. On peut alors se sentir tranquillement capable de faire des choses qui nous semblaient inenvisageables auparavant ou découvrir des pistes auxquelles nous n’avions même pas pensé. Le propre de l’action est son coté neuf, imprévisible et vivant. L’émotion, elle, par contre est toujours prédictible. On peut la comparer à des nappes de brouillard. Tant que ce brouillard est là, la visibilité est extrêmement réduite et il nous est impossible de ressentir et de voir l’action à poser. Quand le brouillard se dissipe, cela donne alors une chance à la buddhi (l’intelligence lucide) de fonctionner. Avant, ce n’était même pas la peine d’y penser. La situation pouvait paraître sans issue, confuse, désespérée même. Mais, le brouillard se dissipant, l’action à poser prend alors un goût d’évidence. Je sens ce que j’ai à faire maintenant et je le fais.
Les critères de reconnaissance de l’action juste sont la légèreté, un sentiment de paix et de joie. Ceci est bien compréhensible car l’action (qui peut être, soit dit au passage, une non-action) est par excellence l’acte libérateur. C’est l’action qui va permettre aux prises de conscience de prendre forme et de s’incarner. L’action clôt tout un processus de libération et il ne faut pas espérer un changement durable et en profondeur sans actions à la clef.
L’action est le résultat d’une pratique.
Epilogue : Zoom arrière
Une pratique oui. Mais pourquoi ? Pour aller vers quoi ? Quel est son but ?
En fait, cette action, toute action, s’inscrit dans une perspective beaucoup plus vaste. Toute la manifestation est basée sur l’action et la réaction. Des galaxies aux particules élémentaires en passant par les êtres humains, il n’y a que cela : action et réaction. Au sein de la manifestation nous n’y échapperons jamais puisque c’est la loi, puisque c’est ainsi que cela fonctionne. Il y aura toujours une réaction en réponse à une action. Toujours. Mais l’ensemble de cette pratique à partir de la tartine de Nutella tend vers un but : essayer de faire en sorte que la réaction – inévitable et naturelle – soit la moins émotionnelle possible, c’est-à-dire la moins personnelle possible. Pourquoi ? Parce qu’à travers ce processus d’action-réaction, la Nature cherche en permanence à restaurer un équilibre perdu. En colorant cette réaction de manière personnelle, nous relançons maladroitement le processus naturel d’équilibrage pour un nouveau tour de piste et ainsi de suite… Le balancier ne cesse alors d’osciller et l’équilibre, ainsi que la paix et la joie profondes qui l’accompagnent, sont sans cesse remis à plus tard.
Sous cet angle de vue, qu’est-ce alors qu’une action ? Une réaction éclairée par la Conscience.
Après une présentation générale du parcours de vie de notre invité (cf. 1er article), voici un second texte*, particulièrement important à mes yeux. Yves y détaille en effet l’expérience spirituelle majeure qui a été la sienne il y a 16 ans et dont il n’avait donné, dans l’article précédent, qu’un aperçu rapide. Ce faisant, outre qu’il nous permet d’entrer plus avant dans l’intimité de son chemin, il apporte un éclairage précieux sur une question qui se pose à tous ceux et celles qui, à un moment ou à un autre de leur démarche, se retrouvent eux-mêmes confrontés à ce type de vécu : que faire de ces « moments de grâce » ? Comment les situer à leur juste place pour éviter que ce type de bénédiction ne se transforme finalement en nouvel obstacle ?
*Texte paru dans le n° 45 de la Lettre d’Hauteville datée de l’été 2006.
EXPERIENCE SPIRITUELLE : N’OUBLIEZ PAS LE GUIDE !
– « Qu’est-ce que tu veux » ?
– « Être à l’aise avec ma condition humaine : naissance et mort. »
Ce séjour de deux semaines à l’ashram avait tout de suite commencé par ce dialogue avec Daniel. C’était il y a neuf ans, en mars 1997. Les entretiens quotidiens s’enchaînaient et au fur et à mesure, je ressentais : « Oui l’issue est peut-être là. La liberté est peut-être si proche ! ». Les larmes me montaient aux yeux à l’idée que… peut-être…
Le quatrième jour, j’en fis part à Daniel et il me répondit :
« Enlève les « peut-être « ! » puis il ajouta aussitôt : « Désolé Yves, je n’ai rien d’autre à te dire. »
Après cet entretien, je retournais dans ma chambre et j’écrivis ceci : Devant la proximité du but et son imminence, le moi se remet à battre du tambour et à relancer la machine à question. Pourtant, ce questionnement n’a d’autre but que de maintenir le moi. C’est le moi qui entretient ce questionnement pour survivre. Laisse passer.
Puis plus tard, dans le milieu de la nuit, je me levais et allumais une bougie. Je me sentis alors devenir seul : même Daniel ne peut plus rien faire pour moi. Très seul, de plus en plus seul et je n’opposais pas de résistance. D’accord, d’accord… Pas discuter. Et alors ? Rien de spectaculaire, mais bien la sensation de descendre jusqu’à un niveau très intime, inconnu jusqu’alors. Moi étant ressenti comme un lieu, une présence, un simple point de référence dans un espace sans temps ni limites. Là, personne à qui en parler… Alors ?… c’est vrai ? Et puis j’ai ressenti de manière évidente et indiscutable : Tout est là , ici, maintenant. Rien à dire. C’est terminé. La recherche spirituelle est terminée.
Le lendemain, plutôt sonné, je retrouvais Daniel puis Arnaud en entretien pour leur faire part de ce qui s’était passé durant la nuit. Leurs réponses se rassemblaient autour de : « Une longue étape préparatoire s’est achevée. La libération comme quelque chose dans le futur n’a aucun sens. Le moi fait effectivement durer la recherche spirituelle pour subsister. Oui c’est simple. Maintenant l’ego va tenter par tous les moyens de faire croire le contraire car il y va de sa survie. Il va sortir tous les arguments pour prouver que la discussion est justifiée. Soyez prévenu, il y aura encore des zones de turbulence. Honorez la vie. Apprenez le service. Ne parlez à personne de ce qui vient de se produire.»
Les douze jours suivants passés à l’ashram furent ce que Swâmiji appelle un festival de nouveautés.
D’abord je ressentais un accomplissement. C’est-à-dire que toute mon existence qui avait précédé ce 27 mars se trouvait entièrement justifiée. Si c’était à revivre, je le referai sans en modifier une seule seconde. Chaque événement du passé, y compris mes errances, mes erreurs, mes maladresses et mes doutes trouvait sa place dans un ensemble beaucoup plus vaste. Chaque élément de mon passé apparaissait comme une pierre indispensable du chemin et toutes ces pierres étaient orientées vers la réalisation de ce qui venait de se produire.
Je remarquais aussi une accélération de la compréhension, comme si le voyage se déroulait maintenant non plus en char à boeufs mais en avion. De nombreuses paroles de l’enseignement prenaient tout leur sens. C’était un émerveillement : Tout ça, c’est donc vrai !
Ecriture manuscrite de Swâmi Prajnânpad
Le passé et le futur étaient régulièrement replacés pour ce qu’ils sont : des pensées dans l’instant. Le présent était de toute évidence le seul point d’appui. La vigilance s’était accrue et elle devenait plus fluide parce que je venais de découvrir finalement ce à quoi il fallait être vigilant, et à quel ensemble de mensonges il s’agissait de clouer le bec. En effet, l’ego revenait à la charge sans cesse : des doutes (est-ce que je ne suis pas en train de me tromper ?), de la peur (je vais devenir fou), des menaces (attends un peu le retour à la maison et tu vas atterrir !), des inquiétudes (est-ce que ça va durer ? Je ne vais jamais y arriver, je vais tout perdre), de la lassitude (pfft! C’est toujours pareil), de la banalisation (c’est tout? Pas très intéressant ce truc…) et de l’orgueil (je suis libéré !). A toutes ces attaques, il suffisait de répondre toujours par la même formule : « D’accord, je ne discute plus, je ne refuse plus ce qui est là » et le miracle se reproduisait : ces soubresauts du mental s’évanouissaient.
Peu à peu se développait un sens particulier : une sorte d’aptitude à flairer le mental, à sentir son odeur et à agir en conséquence, c’est-à-dire le reconnaître et ne pas discuter. Je découvrais aussi, selon les mots de l’époque, « l’étendue du carnage ». L’ego avait tout volé : la vie devenue « ma » vie, le corps de Yves devenu « mon » corps, etc… La véritable nature du mental se dévoilait sans ambiguïté : mystificateur, voleur, prétentieux, abusif, dément, séducteur, calculateur, avide et finalement incapable d’amour.
Je vivais tout cela comme une grâce.
Pourtant Arnaud avait commencé à me surprendre en me disant : « Non Yves, pas que la grâce, ce sont aussi vos efforts et votre persévérance ; vous récoltez les fruits de votre pratique». Cela m’avait surpris car Arnaud semblait soudain valoriser cet ego pour lequel j’avais perdu toute considération. Il avait raison. Il fallait être un peu plus habile que cela. La suite allait me le montrer.
Il m’avait aussi dit : « Après le satori, redoublez d’efforts ! ». Nouveau trouble : Comment ? Ce n’est pas fini ? Encore des efforts ?
Et puis il avait ajouté : « la voie commence maintenant ». Cette parole me laissa perplexe. Avec le recul, je me demande s’il n’y avait pas un sous-entendu implicite à cette remarque, quelque chose comme : « la voie commence maintenant car à présent on va voir, Yves, ce que vous avez vraiment intégré et compris de la pratique ». Mais en ce mois de mars 97, cette remarque correspondait bien à l’imaginaire que je portais en moi concernant l’éveil, à savoir : un virage abrupt avec un avant et un après ou une sorte de bascule irrémédiable après lesquels les choses ne sont plus du tout comme avant, sans retour arrière possible. Alors je prenais cette parole comme une confirmation qu’il venait vraiment de se produire quelque chose d’important.
Puis après quinze jours d’ashram, ce fut le retour à la maison.
Je tentais avec grande difficulté de respecter vis-à-vis de Marie-Paule, mon épouse, l’exigence de secret complet demandée par Arnaud et Daniel, mais elle ressentit dès l’arrivée que quelque chose n’était pas tout à fait pareil : un changement sensible affectait la totalité de ce qu’elle connaissait de moi ; en particulier au niveau de la capacité à aimer, à me détendre et à ne plus être déboussolé par des tracas quotidiens qui autrefois m’auraient rapidement fait réagir (la voiture en panne pendant les vacances pour ne citer que cet exemple bien concret qui ne manquait pas habituellement de me faire copieusement réagir). Toute cette vie quotidienne familiale, les trajets à pied pour emmener les enfants à l’école, les courses au supermarché de Villefranche sur Saône, faire la cuisine, toutes ces tâches bien communes baignaient dans une ambiance de nouveauté étonnante. C’était un peu comme si on avait redonné ses couleurs et sa luminosité à une vielle photo aux teintes délavées.
Deux mois auparavant, j’avais été licencié pour raisons économiques. Aussi, étant au chômage, Marie-Paule travaillant et les enfants étant à l’école, je bénéficiais de beaucoup de temps libre que je passais principalement à marcher et à écrire. L’écriture prenait un caractère sacré tant elle m’aidait à comprendre et à ne pas perdre le fil du processus en cours. Que de pages de classeurs j’ai pu remplir !
Pourtant, assez vite, au bout d’un mois environ, Marie-Paule commença à se douter que tout n’était peut-être pas en place en remarquant que mon comportement avec les enfants devenait de plus en plus décalé : je réagissais fortement à toute manifestation de l’ego chez eux (ils avaient 12 et 5 ans à l’époque et quoi de plus naturel qu’un enfant développe l’ego à ces âges !). Je m’énervais facilement à table, j’étais impatient, je ne supportais pas les cris et je partais dans mon bureau reprendre l’écriture et la méditation. Il y avait incohérence dans mon comportement au point que Marie-Paule avait lâché à Daniel : « Eh bien, si c’est ça l’éveil, ça ne m’intéresse pas ! ». Bref j’étais déjà recalé pour le « wife’s certificate » de Swâmiji.
Alors commença une longue période de lutte interne épuisante qui dura presqu’une année. D’un coté, je devais me remettre à chercher activement du travail : éplucher les offres d’emploi, passer par les cabinets de formation, écrire des lettres sans réponse, participer à des entretiens d’embauche en paraissant motivé, etc.. Replonger dans cet univers professionnel était très éprouvant tant il m’apparaissait à des années-lumière de l’intériorisation tellement recherchée ces derniers mois. L’éveil se limiterait-il donc à une grotte sans femme, sans enfants ni patron ? De l’autre coté, j’essayais par tous les moyens de maintenir cet état mais il me filait entre les doigts. Les habitudes mentales et émotionnelles reprenaient le dessus. J’étais déchiré. Une part de moi luttait pour ne pas redevenir « comme avant ». Je me battais violemment contre toutes les manifestations de l’ego en moi sans discernement et sans me rendre compte que je faisais fausse route : j’étais en train de faire précisément le jeu du mental en refusant ce qui se passait. A mon insu, j’avais subtilement dérapé de l’acceptation au refus.
J’eus beaucoup d’entretiens avec Arnaud et Daniel pendant l’année qui suivit cette expérience. Je cherchais à préserver cette qualité d’être et eux m’accompagnaient dans une autre direction, moins exaltante à court terme mais bien plus constructive à long terme : celle de l’acceptation de ce qui est. Avec le recul, je mesure maintenant combien leur aide attentionnée, patiente et si proche a été précieuse car oui, il y avait des risques et dans ma naïveté, mon inexpérience et mon ignorance, je ne les avais pas considérés. Comme Arnaud l’avait dit à Marie-Paule : « C’est une bonne chose que ce soit arrivé ici, à Hauteville. Cela se serait produit en Inde, Yves aurait été bien moins encadré et il aurait pu y avoir des risques pour lui dans l’intégration de ce qui se passe… ». C’est leur accompagnement qui m’a montré à quel point un maître est indispensable.
Cette demande d’Arnaud de secret complet sur cette expérience (levée maintenant) me fut également très difficile à vivre. Pourtant là aussi avec le temps, je vois combien c’était habile pour me protéger des dérapages possibles : les miens et ceux des autres à mon égard. En effet, même si je respectais la consigne de silence du mieux possible, je dois reconnaître que l’envie d’en parler suintait de moi et que quelques fois j’avais pu laisser entendre à demi-mot, à des personnes plus ou moins proches que, l’air de rien, un changement important s’était produit en moi… Je me suis assez vite rendu compte qu’en parlant ainsi, je contribuais à me faire croire à moi-même que quelque chose m’était arrivé, plutôt que de le vivre, et qu’il pouvait déjà se produire sur moi des projections de tierces personnes (positives et négatives) qu’à l’époque j’aurais été tout à fait incapable d’assumer. Bref chacun courrait à la catastrophe…
En tous les cas, je peux témoigner que la tentation me fut forte de me croire libéré et de commencer à prêcher pour ma paroisse. L’ego récupère tout (« c’est son job » dirait Gilles) et ce type d’expérience est du pain béni pour le mental qui y voit là une opportunité exceptionnelle d’être aimé, reconnu et adulé.
Neuf années se sont écoulées depuis. Que m’a enseigné cette expérience ?
– Tout d’abord, le fait qu’elle se soit produite à Hauteville, en relation avec Arnaud, a contribué à approfondir encore plus ma confiance en lui. Il m’a guidé dans ce passage délicat. Le rattachement à une école de sagesse m’est apparu indispensable. Cela m’a aussi montré que ce chemin de Swâmidji, tel qu’il nous est transmis, porte en lui la potentialité de nous conduire » jusqu’au bout « . Il ne fait pas pâle figure à coté des autres voies. Tout est une question d’implication.
– J’ai également réalisé que je m’étais bâti tout un imaginaire autour de la libération et de l’éveil. En fait, j’en avais une vision grossière et très égocentrée : une sorte de retraite dorée sous les cocotiers pour ainsi dire, en communion avec Dieu sur mon île déserte…. Je dois bien reconnaître que, dans les mois qui suivirent cette expérience, il n’y avait pas encore beaucoup de place pour l’autre !
Le plus grand enseignement fut peut-être que l’expérience en elle-même n’a pas suffit. Si intense soit-elle, si véridique soit le ressenti, j’ai vu les mécanismes ordinaires de fonctionnement égocentrés se remett00e en place peu à peu. Il m’aura fallu beaucoup de temps pour m’incliner devant cette vérité. Cela m’aura pris encore plus de temps pour intégrer ensuite que l’inertie des habitudes mentales, même si elle est considérable, n’enlevait pourtant rien à la puissance de l’expérience mais que tout bonnement le chemin de purification n’était pas terminé et qu’il devait continuer. Donc, à la fois, dans l’instant, le chemin est réellement terminé, la réalité est parfaite et il n’y a rien à rajouter (c’est cette expérience qui me l’a fait comprendre) ET à la fois il reste encore des tensions mentales et du travail à faire pour progressivement déblayer le passage vers le coeur. C’est un paradoxe apparent avec lequel je ne me suis pas senti du tout à l’aise au début, peut-être à cause d’une formation scientifique un peu trop rigide. Néanmoins c’est ainsi.
– Enfin à bien y regarder, si cette expérience a eu lieu, c’est bien uniquement grâce à la pratique. Qu’ai-je fait de plus ce jeudi 27 mars que de ne pas discuter ce vif sentiment de solitude qui s’imposait au milieu de la nuit, ne pas lui opposer de résistance et accepter complètement ce qui se passait. Les fruits récoltés à l’issue de cette pratique furent ce qu’ils furent, mais à la base, c’est bien de pratique dont il s’agit.
J’ai tenté de tirer quelques conclusions, mais il serait un peu rapide de finalement classer tout cela dans la catégorie « expériences spirituelles » et de croire avoir tout compris sur le sujet. Non. Il reste une part de mystère. Tout n’est pas si facilement explicable. Et c’est tant mieux.
Cette expérience reste pour moi comme une balise dans ce chemin vers l’aube.
Aujourd’hui, la voie m’apparaît comme avant tout un chemin d’ouverture du coeur au Divin (ou à la vérité, c’est selon les sensibilités). Dans cette perspective, cette expérience est placée comme une étape, ni plus, ni moins. Les neuf années qui suivirent ce 27 mars, avec leurs épreuves professionnelles, familiales et conjugales, vécues à la lumière de l’enseignement, ont tout autant contribué que cette expérience à simplifier et détendre un peu plus ma relation à l’autre.