En 2017 est sorti le premier roman d’une jeune autrice nommée Laericia Colombani. Bingo, c’est d’emblée un best-seller : selon Wikipédia elle en aurait vendu deux millions d’exemplaires rien qu’en France et le livre a depuis été traduit dans une quarantaine de langues. Pas mal pour un début…
Bon, autant vous le dire tout de suite, je ne lis pratiquement jamais de romans et ne suis donc habituellement pas du tout au courant de ce genre de réussite. Mais il se trouve que mon frère cadet a eu l’idée de m’offrir ce petit ouvrage pour mon anniversaire il y deux ans. Du coup, pour pouvoir lui en dire quelque chose, je me suis « forcé » à entrer dedans à l’occasion d’une période de vacances. Bien m’en a pris, car j’ai vraiment aimé ce livre. Euh quand je vous aurai dit qu’un tiers de l’histoire se passe en Inde, vous comprendrez déjà mieux pourquoi je n’ai pas eu trop de mal à le lire…
Ceci étant, le succès appelant le succès, un film vient d’être tiré du roman, film qui passe actuellement sur les écrans.
Alors voilà au moins deux idées de cadeau de Noël :
Le roman pour ceux qui ne l’ont pas encore lu (disponible en poche pour les petits budgets).
Et une sortie cinéma, valable même pour ceux qui connaissent le roman, car l’autrice qui est est aussi réalisatrice a supervisé de très près le film qui, du coup, est très fidèle au livre. Personnellement, je me suis « régalé » des scènes indiennes très réalistes et pour les autres lieux (la Sicile et Montréal), c’est cinématographiquement très bien aussi.
Ci-dessous le résumé du livre, puis la bande-annonce du film…
Trois femmes, trois vies, trois continents. Une même soif de liberté.
Inde. Smita est une Intouchable. Elle rêve de voir sa fille échapper à sa condition misérable et entrer à l’école.
Sicile. Giulia travaille dans l’atelier de son père. Lorsqu’il est victime d’un accident, elle découvre que l’entreprise familiale est ruinée.
Canada. Sarah, avocate réputée, va être promue à la tête de son cabinet quand elle apprend qu’elle est gravement malade.
Liées sans le savoir par ce qu’elles ont de plus intime et de plus singulier, Smita, Giulia et Sarah refusent le sort qui leur est destiné et décident de se battre. Vibrantes d’humanité, leurs trois histoires tissent une tresse d’espoir et de solidarité.
Pour cette seconde rencontre, j’ai choisi de continuer à évoquer la figure de Shankara, représentant emblématique de l’Advaïta Védânta.
J’ai raconté comment ce maître exceptionnel a fondé au VIIIème siècle cinq monastères et mis à la tête de chacun d’eux un de ses plus proches disciples. Après la mort de leur maître, l’habitude a été prise de faire du nom de celui-ci un titre honorifique qui s’est ensuite transmis de génération en génération pour désigner les gurus en charge de ces monastères. Ce qui fait qu’aujourd’hui encore il existe en Inde cinq maîtres qui portent chacun ce titre devant leur nom de swâmi…
Et pour rendre mon récit plus vivant, je l’ai agrémenté d’un témoignage personnel : celui de la quête qu’Anne-Marie et moi avons mené en Inde en 1978 pour tenter de rencontrer un ou plusieurs de ces illustres représentants de la tradition védantique shankaracharienne.
Ainsi, ai-je évoqué notre premier séjour auprès de Ma Anandamayi du début de l’année 1978 durant lequel nous avons eu la chance de pouvoir avoir « le darshan » du Shankaracharya de Jyotirmath (celui qui réside au nord de l’Inde, près d’une des sources du Gange). La preuve en image :
Mâ accueillant le Shankaracharya de Jyotirmath à son ashram d’Hardwar en 1978
Après quoi nous nous sommes rendu dans le sud-est de l’Inde pour séjourner auprès du Swâmi Chandrashekharendra, qui était à l’époque le 68ème Shankaracharya de Kanchipuram. Intrigué par notre présence quotidienne à son « darshan », celui-ci a fini par nous faire demander la raison de notre visite. En apprenant que nous étions à la recherche d’un instructeur capable de nous initier à l’advaïta védânta de Shankara, il a béni notre quête en nous assurant que nous allions trouver l’instructeur dont nous avions besoin…
Bénédiction du swâmi Chandrashekharendra, 68ème Shankaracharya de Kanchipuram
Et c’est ainsi que, portés par cette bénédiction, nous nous sommes retrouvés quelque temps plus tard à Bangalore où nous avons fait la connaissance de Sri Devaro Kulkarni. Touché par le sérieux de notre quête, celui-ci a bientôt accepté de déroger à la règle selon laquelle l’étude des upanishads est censée être réservée aux seuls membres de la caste brahmanique et il nous a accepté comme élèves. C’est ainsi qu’à travers lui nous avons pu accéder à l’enseignement des bases du Védânta, enseignement qui, relayé ensuite par Arnaud et Swâmi Prajnanpad, nous anime toujours depuis le temps béni de ces premiers pas sur le chemin…
Shri Devarao Kulkarni : notre premier instructeur en advaita védânta
Si vous voulez en savoir plus sur Shankara, sur sa lignée et sur la façon dont elle est arrivée jusqu’à nous, demandez-moi de vous envoyer l’enregistrement audio de cette seconde rencontre via l’espace commentaire ci-dessous.
Quant à comprendre comment cet enseignement traditionnel s’articule avec l’approche originale propre à Swâmi Prajnanpad, cela fera partie des thèmes que nous approfondirons ensemble lors des prochaines rencontres…
Comme rappelé oralement à l’AG et par écrit dans la Lettre de La Bertais qui a suivi, l’abonnement au blog est « annuel », ce qui veut dire que chacun des abonnés de la saison passée (2022-2023) doit faire la démarche de s’y réabonner s’il souhaite pouvoir continuer à consulter ce blog durant la saison 2023-2024.
Concrètement, si vous lisez cet article c’est que vous êtes dans l’une des trois situations suivantes.
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Ceci fait cliquez ensuite sur le lien suivant pour renouveler aussi votre abonnement aux services en ligne en précisant vos choix pour la saison en cours : ATTENTION, si vous n’effectuez pas ces deux démarches avant la fin de cette semaine, votre accès au blog sera suspendu à compter du lundi 11 décembre…
Et à présent, permettez-moi d’évoquer en quelques mots la nouvelle saison qui s’ouvre pour notre blog.
Comme souvent à pareille époque, le petit comité de rédaction actuellement en place souhaite « recruter des membres » afin d’élargir son équipe et d’avoir éventuellement de nouvelles idées pour animer le blog et le faire mieux répondre à sa vocation ainsi qu’aux attentes de ses lecteurs.
Et comme nous nous sommes rendu compte l’an passé qu’il était assez difficile de se réunir « physiquement » autour de cette tâche, nous avons décidé, pour cette saison, de tenter de faire fonctionner cette équipe via des rencontres en ligne (à raison d’une à deux mini-réunions par trimestre).
Très concrètement, si vous êtes volontaire pour intégrer la nouvelle équipe d’animation du blog qui va se mettre en place dans la quinzaine à venir, merci de vous faire connaitre dès à présent en laissant un commentaire ci-dessous (où en me contactant en privé si vous êtes « timide »!). Je vous recontacterai alors très prochainement pour que nous fixions ensemble une première date de rencontre via Zoom….
Bonne nouvelle, dans 10 jours (le samedi 9 décembre) aura lieu la seconde rencontre de l’atelier d’initiation à la philosophie hindoue. Même si vous n’avez pas pu participer à la première session, il vous est encore possible de rejoindre le groupe (en présentiel ou en distanciel). Mais dans ce cas, merci de vous signaler au plus vite pour que je puisse vous envoyer l’enregistrement audio de la première causerie, de telle sorte que vous soyez plus à l’aise pour suivre mon second exposé. Ci-dessous, je rappelle le principe qui guide l’existence de cette nouvelle activité. Suite à quoi j’indique le programme de la rencontre 9 décembre et les détails pratiques (participation possible en ligne pour les personnes géographiquement éloignées de La Bertais).
Dans les premiers livres publiés au Bost par Arnaud (la série « A la recherche du Soi »), on trouve bon nombre de mots sanskrits, signe de l’origine hindoue de son enseignement. Au fil du temps, ces références à la culture de base de Swâmiji se sont faites de plus en plus rares ou discrètes. Ce qui fait qu’un lecteur actuel de « la Paix toujours présente » (le dernier livre d’Arnaud publié de son vivant) peut parfaitement comprendre son propos, même s’il ne s’intéresse pas du tout à l’Inde et à sa philosophie. Une fois traduit et reformulé par Arnaud en français, l’enseignement de Swâmiji s’offre comme une approche quasi scientifique de la condition humaine. Pas d’élaboration théorique compliquée, encore moins de dogmes ou de croyances, mais seulement l’invitation à VOIR. Voir comment le monde fonctionne et voir ce qui se passe en nous face à ce fonctionnement. Puis sur cette base, apprendre à s’harmoniser avec la réalité telle qu’elle est au lieu d’y résister encore et encore, en usant de notre illusoire pouvoir de dire « non à ce qui est ». Difficile de faire plus sobre et donc aussi de plus universel que cette approche. Ce qui fait qu’on peut parfaitement suivre la voie de Swâmiji et d’Arnaud en sautant par-dessus la case « hindouisme ».
Mais d’un autre côté, il est aussi vrai que cet enseignement n’est pas sorti de rien. Né dans une famille de brahmanes instruits, Swâmiji a, de ce fait, naturellement hérité de la culture philosophique et spirituelle propre à l’Inde traditionnelle. Comme l’atteste sa biographie, il était lui-même sanskritiste et avait donc un accès direct aux grands textes classiques de la philosophie hindoue. Il les citait d’ailleurs bien volontiers au cours des entretiens avec ceux de ses disciples qui pouvaient comprendre et apprécier ces références. De ce point de vue, et même si cela n’est pas strictement nécessaire pour pouvoir tirer profit à notre tour de ses « leçons de sagesse », il y a donc un bénéfice certain à se familiariser à minima avec le contexte culturel qui a servi de terreau à sa réalisation puis à son enseignement. Et cela d’autant plus que ce terreau est suffisamment éloigné de notre propre culture pour qu’il ne nous soit pas directement accessible.
L’idée directrice de cet atelier est donc de permettre à ses participants de faire davantage connaissance avec les thèmes majeurs de la philosophie hindoue traditionnelle, cela entre autres pour être capable de mieux discerner ce qui, dans l’enseignement de Swâmiji, est original et « inédit », et ce qui relève plutôt d’une reformulation d’idées millénaires, adaptées à notre mentalité contemporaine.
Thème de la seconde rencontre :
Dans le prolongement de la présentation historique du védânta débutée la dernière fois, je continuerai à vous parler de Shankara, de son œuvre littéraire, de son travail de prédicateur et de réformateur de l’hindouisme, ainsi que de sa postérité.
J’en profiterai pour vous dévoiler comment la filiation spirituelle de Shankara est arrivée providentiellement jusqu’à nous lors de notre second voyage en Inde, cela via Ma Anadamayi, puis notre premier instructeur védântique Shri Devarao Kulkarni.
Et pour finir, je vous proposerai que nous commencions à réfléchir à ce qu’est la sâdhanâ védantique dans cette perspective traditionnelle, avant que nous ne comparions cela avec la formulation « moderne » de Swâmiji…
Shri Devarao Kulkarni, notre premier instructeur védântique (photo prise en Inde, près de Ma Anandamayi en 1978)
Informations pratiques :
L’atelier a lieu à La Bertais tous les samedis précédant le GSMP de 17h30 à 19h30. Seconde rencontre samedi 9 décembre, la suite du calendrier étant consultable ICI.
Une retransmission vidéo (via Zoom) est organisée pour les membres les plus éloignés géographiquement. Si vous êtes concerné(e), merci de vous manifester en choisissant cette option lors de votre inscription.
A NOTER : lors de la première rencontre, un problème technique a empêché la retransmission par Zoom. Depuis lors, de nombreuses démarches ont été faites auprès de notre opérateur, mais à ce jour la liaison Internet n’est toujours pas optimisée à La Bertais. Si les choses ne sont pas rentrées dans l’ordre d’ici là, je proposerai donc aux personnes inscrites à cette retransmission une session Zoom en différé que j’organiserai les jours suivants à partir de mon domicile (où nous disposons d’une bonne liaison Internet).
La participation financière se fait par donation, soit sur place, soit en ligne (tarif indicatif, entre 10 et 20€ par session)
Les personnes qui le peuvent sont invitées à participer à l’activité « Séva + Thé convivial » qui précédera l’atelier, de 14h30 à 17h15.
Bien entendu, les personnes membres d’un des groupes GSMP du dimanche peuvent demander à être hébergées sur place samedi soir.
Les inscriptions, tant en présentiel qu’en distanciel, se font uniquement en ligne via le lien ci-dessous (aussi présent sur la page d’accueil du site).
Un beau succès pour la première rencontre de cette saison puisqu’elle a concerné 18 d’entre vous (dont 7 en mode « distanciel »)
Pas de chance, suite à une forte instabilité de la liaison Internet, la visio-transmission n’a pu se poursuivre jusqu’au bout et c’est en différé, grâce à un enregistrement audio, que ces participants ont quand même pu suivre l’atelier. Promis, d’ici le 9 décembre, nous allons tout faire pour tenter de remédier à ce problème…
Le temps fort de cette séance fut sans aucun doute l’évocation de l’histoire légendaire de Shankara (VIIIème siècle), le fondateur de l’advaïta védânta classique.
Quand Arnaud approcha Swâmiji pour la première fois, ce dernier lui demanda à brûle-pourpoint : « What do you want » (Que voulez-vous).
Ce à quoi Arnaud répondit dans un élan de ferveur : « âtma darshan » (La réalisation du Soi). Ce qui lui valut, quelques remises en cause plus tard, d’être accepté par Swâmiji comme « candidat disciple »…
Eh bien, selon la légende, c’est une scène assez semblable qui se serait déroulée lors de la première entrevue de Shankara avec celui qui allait devenir son maître.
Première rencontre de Shankara avec son maître Govindapada
Govindapada vivait en reclus dans une grotte. Attiré par son aura, le jeune Shankara y pénétra sans y avoir été invité. Surpris, le vieil ascète s’enquit de son identité : « qui es-tu » ?
Déjà spirituellement très mature, Shankara lui répondit en improvisant un poème en six strophes qui est, depuis, devenu un must de la spiritualité hindoue : « Âtam Shatkam » ou les six réponses à la question « qui suis-je ». Suite à quoi, il fut évidemment admis comme disciple par Govindapada !
Ci-dessous la première de ces réponses, avec le refrain qui a, depuis, fait le tour de tous les ashrams de l’Inde :
1
mano buddhi ahamkâra cittâ ni nâham
na ca shrotra jihve, na ca ghrâna netre
na ca vyoma bhûmir na tejo na vâyush cid ânanda rûpah, shivo’ham shivo’ham
Je ne suis ni mon mental, ni mon intellect, ni mon ego, ni ma mémoire,
Ni mes sensations auditives ou gustatives, ni mes sensations olfactives ou visuelles
Ni les éléments de la nature perçus par mes sens, tels le ciel, la terre, la lumière ou l’air
Conscience-Béatitude (cid-ânanda), telle est ma vraie nature (rûpah) Je suis Shiva (le principe de tout bien), je suis Shiva !
————–
Après avoir analysé les six strophes du poème, nous en avons écouté la version chantée reproduite ci-dessous. Si le coeur vous en dit, n’hésitez pas à fredonner à votre tour son célèbre refrain (cid ânanda rûpah, shivo’ham shivo’ham)
PS : Il est encore possible de suivre cet atelier en différé. Si cela vous intéresse, faites-vous connaitre en laissant un commentaire, de façon à ce que je puisse vous faire parvenir un exemplaire des documents visuels et sonores de la séance.
Comme il a été dit lors de l’Assemblée générale, une nouvelle activité va voir le jour samedi prochain à La Bertais : l’atelier d’initiation à la philosophie hindoue. Pour les absents ou pour ceux qui n’ont pas tout compris des explications orales données le jour de l’AG, voici de quoi il s’agit. D’abord dans le principe, puis quant au programme de la première rencontre et enfin en ce qui concerne les détails pratiques (participation possible en ligne pour les personnes géographiquement éloignées de La Bertais).
Dans les premiers livres publiés au Bost par Arnaud (la série « A la recherche du Soi »), on trouve bon nombre de mots sanskrits, signe de l’origine hindoue de son enseignement. Au fil du temps, ces références à la culture de base de Swâmiji se sont faites de plus en plus rares ou discrètes. Ce qui fait qu’un lecteur actuel de « la Paix toujours présente » (le dernier livre d’Arnaud publié de son vivant) peut parfaitement comprendre son propos, même s’il ne s’intéresse pas du tout à l’Inde et à sa philosophie. Une fois traduit et reformulé par Arnaud en français, l’enseignement de Swâmiji s’offre comme une approche quasi scientifique de la condition humaine. Pas d’élaboration théorique compliquée, encore moins de dogmes ou de croyances, mais seulement l’invitation à VOIR. Voir comment le monde fonctionne et voir ce qui se passe en nous face à ce fonctionnement. Puis sur cette base, apprendre à s’harmoniser avec la réalité telle qu’elle est au lieu d’y résister encore et encore, en usant de notre illusoire pouvoir de dire « non à ce qui est ». Difficile de faire plus sobre et donc aussi de plus universel que cette approche. Ce qui fait qu’on peut parfaitement suivre la voie de Swâmiji et d’Arnaud en sautant par-dessus la case « hindouisme ».
Mais d’un autre côté, il est aussi vrai que cet enseignement n’est pas sorti de rien. Né dans une famille de brahmanes instruits, Swâmiji a, de ce fait, naturellement hérité de la culture philosophique et spirituelle propre à l’Inde traditionnelle. Comme l’atteste sa biographie, il était lui-même sanskritiste et avait donc un accès direct aux grands textes classiques de la philosophie hindoue. Il les citait d’ailleurs bien volontiers au cours des entretiens avec ceux de ses disciples qui pouvaient comprendre et apprécier ces références. De ce point de vue, et même si cela n’est pas strictement nécessaire pour pouvoir tirer profit à notre tour de ses « leçons de sagesse », il y a donc un bénéfice certain à se familiariser à minima avec le contexte culturel qui a servi de terreau à sa réalisation puis à son enseignement. Et cela d’autant plus que ce terreau est suffisamment éloigné de notre propre culture pour qu’il ne nous soit pas directement accessible.
L’idée directrice de cet atelier est donc de permettre à ses participants de faire davantage connaissance avec les thèmes majeurs de la philosophie hindoue traditionnelle, cela entre autres pour être capable de mieux discerner ce qui, dans l’enseignement de Swâmiji, est original et « inédit », et ce qui relève plutôt d’une reformulation d’idées millénaires, adaptées à notre mentalité contemporaine.
Thème de la première rencontre :
Pour mettre en œuvre ce projet, et comme expliqué dans la Lettre d’octobre, je prévois, lors de la première session de cet atelier, d’aborder les trois thèmes suivants :
Je ferai d’abord un tour d’horizon des principaux textes traditionnels de la philosophie hindoue que sont les Védas, les Upanishads, les shastras (traités philosophiques majeurs) et les textes à vocation plus « grand public » tels le Mahâbhârata, la Bhagavad-Gîtâ ou les Purana…
Je compte ensuite vous présenter brièvement la vie et l’œuvre de Shankara, le maître fondateur de l’advaïta védânta (VIII ème siècle). Souvenez-vous en effet que Swâmiji se rattachait explicitement à cette filiation spirituelle, même s’il ne se référait que très rarement à son fondateur historique.
Et pour finir, je vous proposerai l’étude de l’un des écrits de Shankara les plus populaires : son poème spirituel appelé « Six stances à propos du Soi » (âtma-shatkam). Sachez pour l’anecdote qu’Arnaud aimait à l’occasion citer le refrain de ce texte en sanskrit : « chit-ananda-rupa , Shivo’ham, Shivo’ham » (Ma vraie nature est Conscience et Béatitude, je suis Shiva, je suis Shiva). Nous découvrirons ensemble l’incroyable densité philosophique de cette courte composition. Ce qui sera l’opportunité de nous familiariser de façon ludique avec nombre de concepts majeurs qui seront ensuite autant de jalons pour nos autres sessions de l’année.
Shankara et ses quatre premiers disciples
Informations pratiques :
L’atelier aura lieu à La Bertais tous les samedis précédant le GSMP de 17h30 à 19h30. Première rencontre samedi 14 octobre, la suite du calendrier étant consultable ICI.
S’il y a un nombre suffisant de demandes, une retransmission vidéo (via Zoom) sera organisée pour les membres les plus éloignés géographiquement. Si vous êtes concerné(e), merci de vous manifester en choisissant cette option lors de votre inscription.
La participation financière se fera par donation, soit sur place, soit en ligne (tarif indicatif, 20€ par session)
Les personnes qui le peuvent sont invitées à participer à l’activité « Séva + Thé convivial » qui précédera l’atelier, de 14h30 à 17h15.
Bien entendu, les personnes membres d’un des groupes GSMP du dimanche peuvent demander à être hébergées sur place samedi soir.
Les inscriptions, tant en présentiel qu’en distanciel, se font uniquement en ligne via le lien ci-dessous (aussi présent sur la page d’accueil du site).
On n’y croyait plus trop, et surtout on avait demandé à ce que ce chantier n’ait PAS lieu pendant un séjour !
Mais quand l’entreprise Dauguet-Tumoine nous a prévenus de son arrivée imminente, comme ça faisait dix mois qu’on les attendait, devis signé, on n’a pas voulu faire trop les difficiles !
Nous avons donc avancé le programme de la journée pour avoir fini le petit déjeuner avant l’arrivée des terrassiers qui se sont mis au travail vers 9h (enlèvement de la couche de vieux ciment devant la grande salle)…
Pose du géotextile au fur et à mesure du grattage du sol…
Le géotextile est recouvert d’une première couche de gros graviers et sable…
La première couche a été égalisée par un rouleau compresseur (non photographié)
La première couche bien tassée est alors recouverte d’une couche de gravillons déposés avec une dextérité étonnante par le conducteur du petit tracto-pelle
Il est 15h, et c’est déjà fini ! Les quatre ouvriers et leurs machines sont déjà repartis et une première petite averse est venue « laver » le nouveau gravillon (ce qui explique les taches sombres)…
Du côté des résidents, le dérangement aura été mineur. La causerie enregistrée de 9h30 a été écoutée dans le salon et les deux entretiens du matin ont eu lieu dans le studio. Par contre dès l’après-midi le silence était revenu dans la propriété et les activités ont pu retrouver leurs lieux habituels !
Bon! Evidemment, on a dû enlever toutes les plantations qui égayaient le mur de façade de la Grande Salle. Mais à présent que « c’est propre », rien ne nous empêche d’imaginer un nouveau « verdissement » de cette façade !
Dans ce dernier article de la saison 1 (!), je vous résume le début de l’épisode 18 du podcast que je ne vous propose pas à l’écoute. En effet, Laura embraye quasiment sans transition sur le récit du livre 2 du Mahâhbhârata, alors qu’en ce qui me concerne, je souhaite faire ici une pause et arrêter pour un temps mon travail de commentateur… Ceci étant, les plus mordus d’entre vous pourront prendre de l’avance en poursuivant l’écoute des 18 épisodes restants du podcast grâce au lien indiqué en bas de page…
Donc, après la cérémonie rituelle du couronnement de Yudhishthira, voici les Pândavas et leur épouse Draupadî qui émigrent vers cette terre sauvage qui a toutes les allures d’une jungle. Ils y sont suivis par leurs partisans, c’est-à-dire par les quelques habitants d’Hastinapura qui ont souhaité d’emblée se mettre sous la protection du nouveau souverain. Toute cette troupe campe un moment aux abords de la forêt hantée, le temps d’organiser l’opération consistant à délimiter puis à bruler une vaste zone de celle-ci afin d’y fonder une nouvelle ville et de disposer aux alentours de terres cultivables. C’est dans ce contexte que la faune et la flore sauvage seront détruites sans ménagement ; et c’est ce qui, deux générations plus tard, vaudra au petit-fils d’Arjuna, Parikshit, la morsure vengeresse du serpent Takshaka qui nous a été racontée dans l’épisode introductif (à relire ici) ! Ouf, la boucle est donc, sur ce point, bouclée !
Mais bien entendu l’histoire qui s’étend sur 18 livres ne fait encore que commencer !
Voici les apports les plus intéressants de la toute fin du premier livre :
1) Après quelques tentatives infructueuses de pénétration directe dans la forêt hantée, les Pândavas décident de faire appel à Agni, le dieu du feu pour les aider. Grâce à cette aide, la forêt commence effectivement à s’embraser, forçant ses habitants démoniaques à s’enfuir. Ce que voyant Takshaka (le démon en chef du peuple de la forêt) fait appel à Indra (le roi des dieux) pour le protéger ! Mais Indra est aussi le père divin d’Arjuna. Ce dernier se trouve donc dans la situation de devoir combattre un temps son propre père ! Entre les armes divines du roi des dieux et les flèches magiques d’Arjuna, cela donne lieu à un combat homérique qui n’a rien à envier aux meilleurs récits de la littérature contemporaine d’Héroic-Fantasy!
2) À un certain point de ce combat épique, alors qu’Arjua se retrouve en grande difficulté, Krishna fait son apparition sur son char pour prêter main-forte à son ami. À l’aide d’une arme magique qui lui est propre, il réussit à neutraliser simultanément les des deux belligérants. Ce qui amène Indra à prendre conscience de l’enjeu supérieur du projet des Pândavas et donc de l’iniquité de ce combat stérile contre son propre fils. Très favorablement impressionné par les talents de son rejeton, le roi des dévas décide alors de lui accorder sa bénédiction. En pratique, il lui assure le concours de son architecte personnel, le déva Vishvakarma, qui va dès lors se mettre au service des Pândavas pour réaliser la construction leur citée. Ce revirement d’alliances signe bien entendu la défaite de Takshaka !
3) Car Agni, le dieu du Feu, peut alors finir ses bons offices (Indra, dieu de la foudre, faisant jusqu’alors tomber des trombes d’eau sur la forêt pour empêcher la progression de l’incendie!). Suite à quoi, se sentant particulièrement honoré qu’on lui ait fait une offrande aussi somptueuse (plusieurs milliers d’hectares à bruler d’un coup, ce n’est pas tous les jours qu’il peut se régaler ainsi!), Agni fait cadeau à Arjuna d’un arc d’une qualité exceptionnelle.
Appelé Gandiva, cette arme a été directement façonnée par Brahmâ (le Créateur) et assure à son porteur une auto-confiance à toute épreuve. En outre Gandiva est accompagné d’un carquois magique qui ne se vide jamais, quel que soit le nombre de flèches tirées. On comprend mieux pourquoi c’est paré de cet arc si remarquable qu’Arjuna fera son entrée sur le champ de bataille au tout début de la Bhagavad Gîtâ (le simple son de la corde de cet arc fait, parait-il, fuir toute les créatures qui l’entendent)!
4) Par ailleurs, et avant cela, Agni a aussi fait un cadeau riche de sens à Krishna : il lui a remis une arme très particulière appelée Sudarshana chakra. Il s’agit d’un disque coupant qui est traditionnellement l’un des attributs de Vishnu. Par ce présent, Agni vient donc signifier à tous que Krishna est bien l’avatar du Dieu protecteur, cette arme étant traditionnellement utilisée par ce dernier pour décapiter les ennemis du dharma! C’est à cet endroit du récit qu’on voit donc Krishna s’en servir pour la première fois et parvenir ainsi à neutraliser les armes respectives d’Indra et d’Arjuna…
Quand nécessaire, Krishna fait apparaitre autour de son index un disque énergétique coupant comme une lame qu’il lance mentalement sur sa cible. Une fois son office accompli, le disque revient se repositionner automatiquement sur l’index où il est résorbé…
5) Une fois le terrain dégagé, les Pândavas réquisitionnent Maya (l’architecte des asuras) pour aider Vishvakarma (l’architecte des dévas) à concevoir les plans puis à réaliser la construction de leur future capitale. Grâce à cette double aide providentielle, une magnifique citée voit très vite le jour. Elle comporte en son centre un somptueux palais et est désormais entourée d’une grande plaine cultivable. Ils la nomment Indraprastha, c’est-à-dire la citée semblable à la demeure céleste d’Indra. Pour remercier Arjuna d’avoir fait appel à ses services, Maya lui offre à son tour une conche très particulière. Celle-ci, nommée Devadatta, dispose d’une sonorité puissante capable d’effrayer même les ennemis les plus endurcis. C’est elle que nous entendrons retenir lors du déclenchement de la Grande Bataille décrite au début de la Bhagavad Gîtâ…
Après la conquête de la forêt, le démon Maya (Illusion), vient implorer le pardon d’Arjuna et de krishna et se propose de mettre ses talents d’architecte à leur service…
6) Ceci étant, une fois la ville construite, il s’en suit une période de paix et de prospérité bien méritée qui s’étend sur tout ce nouveau royaume. Celui-ci, gouverné par Yudhisthira selon les principes du sacro-saint dharma, se met à rayonner et à attirer à lui de plus en plus d’habitants. Menés par Arjuna, les frères étendent facilement le royaume en vassalisant les rois voisins, trop contents de se retrouver sous la protection d’un souverain à la fois puissant et juste. Et Draupadî, protégée par la dévotion attentive de ses cinq maris, peut jouir de sa première période de vie conjugale dans le cadre extraordinaire de son nouveau palais. L’histoire pourrait donc s’arrêter ici, car nous voilà en effet (presque) rendu à la fin du Livre 1… (plus que 17 tomes !!!)
Décryptage de la fondation d’Indraprashta
Si vous acceptez de me suivre dans ma tentative d’interprétation initiatique de l’Épopée, le sens profond de la péripétie suivante va vous apparaitre clairement. Avant d’affronter pour de bon le mental et l’ego, le vrai moi doit encore faire ses preuves et se bâtir, à partir de ses propres forces, une structure intérieure à la fois puissante et saine. C’est toute la symbolique de la construction de la citée d’Indraprastha! Et pour y parvenir, il va à nouveau devoir affronter des puissances hostiles (le serpent Takshaka et son acolyte Maya). La nouveauté est que cette fois, ce n’est pas par la seule force brute que la victoire est acquise (contrairement à ce qui s’est passé lors de la lutte entre Bhîma et le démon Hidimba) mais par le recours à des ressources d’ordre supérieur (intervention d’Agni le déva du Feu, puis bénédiction finale d’Indra le maître des dévas en personne). A cela viendra s’ajouter l’annexion du pouvoir d’illusion propre à l’asura Maya. On a ici un nouvel exemple de la transmutation d’une force maléfique en une arme utile et bénéfique puisqu’elle sera mise au service de la défense de la citée.
Quant à l’étonnante confrontation à laquelle on assiste entre un humain (Arjuna) et un dieu (Indra), sachez tout d’abord que cette situation se reproduit plusieurs fois au sein de l’épopée. Pour faire bref, cela signifie à mes yeux que la grâce est quelque chose qui se mérite et que plus on est capable d’aller d’abord au bout de ses forces humaines et plus on a de chance, dans un second temps, de recevoir l’aide de la Providence. Si Arjuna n’avait pas osé relever le défi consistant à affronter le roi des dévas, s’il n’avait pas mobilisé pour cela tout son savoir-faire de grand guerrier, la Grâce mise en scène par l’arrivée de Krishna ne serait pas intervenue dans sa vie. À partir de ce moment du Mahâbhârata, on va donc être amené à concevoir le cheminement spirituel comme le fruit de trois choses : la conquête de notre inconscient (la lutte victorieuse contre les asuras et la réorientation positive de leurs énergies), l’optimisation de nos capacités humaines (corps, tête et cœur) et l’ouverture aux bénédictions que la vie ne manquera pas de nous dispenser, pour peu que nous ne rechignions pas à faire ce qui nous revient.
En attendant que nous découvrions peut-être ensemble comment la suite du récit met en œuvre cette compréhension de ce qu’est la Voie, vous pouvez vous familiariser avec les principales péripéties qui nous attendent en vous rendant sur le site de Laura Arley et en écoutant à votre rythme la suite de son excellent podcast (accès direct à l’épisode 18 ICI) !
Le who is who de cet épisode 18
On peut mémoriser le nom du démon-serpent Takshaka, puisqu’après l’avoir vu à l’oeuvre dans l’épisode 3 puis dans cet épisode, on le retrouvera encore au moins une fois à la manoeuvre dans la suite du récit. Mais comme il ne s’agit pas d’un humain, je ne vais pas l’inclure dans mon tableau. Pas plus que son acolyte Mâyâ (le principe d’illusion, si important philosophiquement dans le cadre du Védânta). Ni non plus Vishvakarman, l’architecte divin du roi des dieux Indra. Ou alors serai-je peut-être amené à vous proposer un second tableau consacré aux principaux asuras et dévas intervenants dans le récit ? Mais en tout les cas, pour le présent, pas de noms nouveau à ajouter à notre liste.
Ci-dessous, l’état actuel du tableau des sept générations de personnages impliqués dans l’histoire (les noms qui viendront encore s’ajouter concerneront désormais les 4ème et 5ème générations)
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Dans cet article, je vais commenter la fin de l’épisode 17 de Laura qui nous rapproche de la conclusion du livre 1 du Mahâbhârata.
Nous en sommes rendus au moment où, suite à la promesse de mariage entre Draupadî et un mystérieux brahmane expert en tir à l’arc, Krishna va rencontrer les Pândavas pour vérifier son intuition, à savoir qu’il s’agit bien d’Arjuna et que sa mère et ses frères que tous croyaient morts sont bien en vie.
Krishna se réjouit de retrouver sa tante Kuntî et ses cinq fils tous bien vivants !
Kuntî est la tante maternelle de Krishna et de ce fait, les Pândavas sont aussi ses cousins germains. Cela explique pourquoi une relation simple et chaleureuse va très vite se développer entre eux. En tant que fils de Dharma, Yudhishthira ne va avoir aucune peine à reconnaitre la sagesse qui s’exprime à travers la bouche de Krishna. Aussi va-t-il rapidement décider de suivre son conseil et de s’en retourner à Hastinapura pour réclamer haut et fort son dû. Mais Dhritarâshtra (le vieux roi aveugle) se retrouve face à un terrible dilemme. Souvenez-vous en effet qu’avant le départ des Pândavas pour Varanavata (cf. épisode de la Maison de laque), il avait intronisé Yudhishthira comme Prince héritier. Puis après la mort supposée de son neveu dans l’incendie, c’est son fils aîné Duryodhana qu’il avait, en remplacement, désigné comme son successeur.
Le royaume se retrouve donc à présent avec deux prétendants au trône aussi légitimes l’un que l’autre, car tous les deux dument intronisés! Comment faire ?
Un conseil des sages est réuni. Sans surprise, Duryodhana plaide pour l’éviction pure et simple de son rival. Conseillé par son oncle maternel le fourbe Shakunî, il argumente que si c’est Yudhishthira qui est déclaré prince héritier, cela va donner au peuple un très mauvais exemple en matière conjugale, les relations monogamiques risquant de ne plus être perçues comme la norme à suivre! Mais en disant cela, il porte implicitement atteinte à l’honneur de Draupadî, ce qui met en furie Arjuna et déclenche une première échauffourée entre les Pândavas et leurs cousins en plein milieu de la salle du Conseil!
Ce que voyant, le Premier ministre Vidura (et demi-frère du roi, cf. épisode 7-2), qui est, tout autant que Bhîshma, convaincu que l’avenir du royaume ne pourra être assuré que par Yudhishthira, élabore un plan pour sortir de cette impasse.
Vidura plaide la cause de Yudhishthira au vieux roi aveugle
Il propose au roi une partition provisoire du royaume. Duryodhana, qui a été intronisé en second, ne sera plus considéré comme l’héritier du trône. Mais Dhritarâshtra restera le roi de la partie nord (où est située la capitale Hastinapura) et Yudhishthira sera fait roi de la partie sud, cette partition étant nécessaire pour éviter que la mésentente croissante entre les Kauravas et les Pandavas ne dégénère en guerre civile. Et à la mort du roi aveugle, Yudhishthira récupérera l’intégralité du royaume…
Inutile de vous dire que Dhritarâshtra commence par s’opposer de façon farouche à ce démantèlement de son territoire et, emporté par sa colère, annonce qu’il va en bannir purement et simplement les Pândavas. Ce que Bhîshma, qui est à la fois sa caution morale et son bras armé, vient vigoureusement contester, en menaçant son propre souverain : il quittera la cour et suivra les Pândavas dans leur exil si ceux-ci sont effectivement exclus du royaume. Panique du côté de Shakuni qui anticipe déjà la reconquête par la force du trône du fait de l’alliance des Pândavas et de l’invincible Bhishma. Aussi conseille-t-il in extremis au roi aveugle de se calmer et de céder sur le principe, mais en lui suggérant d’édicter des conditions telles que soit assurée la sécurité d’Hastinapura, ainsi qu’à terme la montée sur le trône des Kurus de son fils Duryodhana.
Le roi se résout donc à donner une partie de son royaume à Yudhishthira, mais au terme du contrat suivant :
La partie du territoire concédée sera restreinte à une petite zone du pays, la forêt de Khandava-prastha. À noter que ce n’est pas là pour lui une grosse perte, car cette forêt, autrefois luxuriante et pleine de ressources, est récemment devenue le repaire d’un peuple démoniaque particulièrement malfaisant. Pour pouvoir y vivre, les Pândavas devront donc d’abord déloger les habitants non-humains des lieux et en particulier leur chef, le démon-serpent du nom de Tatsaka (celui déjà rencontré dans l’épisode 3). Ils auront fort à faire, car celui-ci est de mèche avec l’asura Maya qui a ensorcelé la forêt de telle sorte que tout humain qui y pénètre s’y perde et y meure…
À part cette zone située aux confins sud du royaume, Yudhishthira n’aura aucun droit sur le reste du territoire des Kurus et sa seule possibilité d’extension sera de conquérir ou de vassaliser ses voisins.
Tant qu’il n’aura pas réussi à agrandir significativement son royaume de cette façon, il ne sera encore que vice-roi et n’aura pas le droit d’avoir son propre drapeau. Ses décisions et les lois qu’il édictera pour gouverner son pays seront prises au nom de Dhritarâshtra dont il sera le représentant et porte-parole officiel.
Bhîshma l’invincible devra jurer fidélité au trône d’Hastinapura et donc devra renoncer à accompagner les Pândavas dans leur nouvelle vie.
Kuntî ne sera pas autorisée à suivre ses fils, mais sera assignée à résidence à Hastinapura (pour Shakuni qui est l’instigateur de cette mesure, il s’agit là d’une protection supplémentaire, car ainsi les Pândavas ne pourront pas attaquer la ville sans mettre en péril la vie de leur propre mère)!
En signe de sa royale mansuétude, Dhritarâshtra fera don à son neveu d’une grosse quantité d’or ainsi que d’un cheptel conséquent, ceci de façon à l’aider à démarrer son implantation. En plus de quoi, il autorisera ceux de ses sujets qui se porteront volontaires à aller vivre dans ce nouveau royaume…
Pas besoin d’être féru de la chose politique pour se rendre compte qu’il s’agit là d’un compromis pour le moins très défavorable aux Pândavas. Mais le Premier ministre Vidura (qui est acquis de longue date à la cause du véritable dharma) finit par persuader Yudhishthira que mieux vaut cette solution bâtarde qu’une guerre de succession fratricide. Avec Bhîshma, ils lui assurent qu’il a toute leur confiance et ils prédisent même que la nouvelle citée que les Pândavas sont appelés à fonder deviendra un jour la capitale de toute l’Inde (ce qui, à un croire certains archéologues, serait effectivement le cas!).
Laura a choisi de simplifier à l’extrême ce passage du récit, mais si vous voulez réécouter ce qu’elle en dit, c’est ici (à partir de la minute 12).
Décryptage de la confrontation des Pândavas avec Dritarashtra
D’un point de vue symbolique, le retour des Pândavas à Hastinapura correspond à l’étape de notre vie où, parvenus à la pleine possession de nous-mêmes comme jeune adulte, nous osons enfin affronter le monde pour y prendre la place qui nous revient. Avant cela nous avons dû nous confronter à certaines de nos peurs et inhibitions les plus handicapantes et les surmonter, comme l’a fait Bhîma en combattant Hidimba et en épousant Hidimbî. Puis nous avons dû aussi parvenir à réconcilier intérieurement les deux aspects masculin et féminin de nous-mêmes de façon à devenir un être humain à part entière, autant capable de détermination que de sensibilité, de force que de bonté. Comme déjà dit, c’est là à mes yeux le sens profond du mariage des cinq Pândavas avec Draupadî, et aussi la raison pour laquelle les frères et leur épouse se présentent tous à l’audience royale, alors que celle-ci ne concerne stricto sensu que Yudhishthira.
Quant au fait que Duryodhana en profite pour mettre en cause la « moralité » des nouveaux mariés, cela renvoie selon moi au refus récurrent de notre mental à reconnaitre l’importance des valeurs féminines dans notre vie, celles-ci devant être, selon ce point de vue borné, cantonnées à un seul aspect de notre être, et non l’imprégner dans sa totalité.
Reste à interpréter dans ce cadre la partition du royaume promue par Vidura et Bhishma, puis le compromis déséquilibré qu’impose le vieux roi aveugle à Yudhishthira sur la base des conseils machiavéliques de Shakuni. Pour comprendre cette péripétie, il faut savoir que le combat intérieur qui met définitivement la personnalité au service de l’essence (ou le mental au service du vrai moi) est un combat de toute une vie. Les Pândavas sont encore de jeunes hommes et à cet âge, il est bien rare que l’ego et le mental soient déjà vaincus ou dépassés. Le plus souvent, quand le vrai moi est devenu assez fort pour commencer à faire entendre sa voix, cela ne suffit pas pour qu’il puisse prendre réellement les commandes de nous-mêmes. Il s’ensuit une période plus ou moins longue de cohabitation où nous sommes encore sous la loi de notre aveuglement fondamental (le vieux roi aveugle reste l’autorité de référence de tout le royaume) ainsi que sous celle de son principal allié le mental, toujours prêt à user d’argument fallacieux (Duryodhana et son appel cynique à la « moralité »). Mais l’apprenti-disciple en nous est déjà capable d’un début d’autonomie et de ce fait, il réussit à obtenir partiellement gain de cause (une terre inhospitalière où tout est à bâtir).
Cette interprétation vaut d’abord et avant tout comme une description de l’économie interne de l’être humain. Mais à l’occasion, on peut aussi en repérer des manifestations externes. Il n’est pas rare par exemple qu’au début de sa vie adulte, une personne ayant découvert la perspective spirituelle doive faire coexister dans sa vie ce centre d’intérêt avec la poursuite de buts profanes, reflétant ses conditionnements sociaux et éducatifs antérieurs. Ainsi sommes-nous assez nombreux à connaitre ou à avoir connu cette situation inconfortable où notre existence se retrouve comme « coupée en deux ». D’un côté nous menons une vie « normale » où nous nous efforçons de donner le change à nos proches et à la société, et d’un autre côté nous continuons autant que faire se peut à cultiver en privé nos aspirations les plus hautes. Ceci est particulièrement vrai quand on porte en soi une vocation originale qui implique une forme explicite ou implicite de contestation de l’ordre établi. Dans ce cas, l’ego (le représentant en nous de la société) va tenter de ménager la chèvre et le chou et ne va donner à notre vrai moi qu’un espace d’expression réduit de telle sorte qu’il garde encore la main mise sur les principales ressources (intellectuelles et énergétiques) dont nous disposons. C’est le sens profond que je vois à la manœuvre politique de Dhritarâshtra qui, contraint par le nouveau rapport de force (les Pândavas sont désormais alliés avec Drupada), doit céder du terrain, mais sans perdre le précieux soutien du mentor de la couronne, le vénérable Bhîshma. La route qui conduit un être humain à l’Éveil est longue et semée d’embûches. À sa façon inimitable, le Mahâbârata met donc en scène ce combat intérieur qui est le lot de tous les candidats à la Sagesse….
Le who is who de cet épisode 17-3
Aucun personnage nouveau cette fois-ci.
Ci-dessous, l’état actuel du tableau des sept générations de personnages impliqués dans l’histoire (les noms qui viendront encore s’ajouter concerneront désormais les 4ème et 5ème générations)
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Voici donc le second volet du podcast n°17 de Laura. Pour bien comprendre ce dont il s’agit, je me dois de vous raconter en introduction l’histoire de la famille de Draupadî. C’est parti!
Drupada et ses enfants
Comme son nom l’indique, Draupadî est la fille du roi Drupada. Celui-ci, on l’a vu, règne sur le Panchala, royaume contigu à celui des Kurus. Sans surprise, ce souverain ambitieux n’a d’autre rêve en tête que d’étendre son territoire. Mais il ne peut pas le faire sur son flanc ouest, pour la bonne raison qu’il craint plus que tout l’invincible Bhîshma. Il souhaite donc ardemment avoir des fils pour renforcer son armée et espérer être ainsi un jour en mesure de défier son puissant voisin. Pas de chance, Drupada n’a qu’une fille et malgré tous ses efforts il n’arrive pas à procréer d’autres enfants.
Qu’à cela ne tienne, car cette fille présente des caractéristiques étranges. Depuis son plus jeune âge, elle parle de façon quelque peu incompréhensible d’un certain Bhîshma qu’elle prétend vouloir « tuer ». Les adultes commencent par se moquer gentiment de la fillette, mais peu à peu tout le monde convient que Shikhandinî (car tel est son nom) a un comportement de vrai garçon manqué. Des prêtres spécialistes sont consultés qui analysent les dires de la fillette et confirment alors une bien étrange nouvelle à ses parents. Tous les signes concordent pour dire que leur fille est la réincarnation de la princesse Amba, cette fière jeune femme dont Bhîshma a brisé la vie en refusant de la prendre pour épouse (cf. épisode 6).
Du coup, Drupada se dit qu’il a une carte à jouer et décide d’élever Shikhandinî comme un garçon, c’est-à-dire de lui apprendre le maniement des armes et l’art de la stratégie militaire. Or à ce jeu, et en grandissant, la jeune princesse montre un talent étonnant. Ce qui fait que son père se met à croire qu’elle est effectivement « née pour tuer Bhîshma ». Tant et si bien qu’il finit par la nommer général en chef de son armée ! Et figurez-vous que c’est elle qui est à la manœuvre lorsqu’il s’agit de défendre Drupada de l’attaque punitive des élèves de Drona. En particulier c’est elle qui guide de main de maître le fonctionnement complexe de la disposition des troupes en roue labyrinthique (chakra vyûha) dont on a pu voir la redoutable efficacité lors de l’épisode 15bis. C’est encore elle qui réussit l’exploit de la capture des 100 Kauravas. Le plan qu’elle avait mis au point de concert avec son père était en effet de faire prisonniers les princes pour forcer Bhîshma à venir tenter de les délivrer et ainsi avoir une opportunité de l’affronter en direct. Mais comme finalement Arjuna parvient à contourner sa stratégie et à pénétrer au centre de la roue où il défait Drupada, celui-ci, au lieu d’être fier de sa fille, va reporter sur elle la responsabilité de sa défaite et à partir de là, il va la prendre en grippe…
Shikhandinî, la femme-guerrière, réincarnation d’Amba, née « pour tuer Bhîshma »
Humilié par la perte de la moitié de son territoire, Drupada ne va plus avoir qu’une idée en tête : avoir un fils capable de le venger en tuant Drona ! Mais les astrologues sont formels, il n’est pas destiné à avoir d’enfant mâle, sa carte du ciel indiquant qu’il n’aura jamais que des filles! Drupada est furieux contre ces oiseaux de mauvais augure et, donnant libre cours à son tempérament colérique, les fait jeter en prison (!). Après quoi il décide de faire appel à la magie pour conjurer son destin. Avec de grandes difficultés, il réussit à trouver au fin fond de son royaume deux prêtres qui lui assurent pouvoir lui obtenir un fils à condition de réaliser un rituel complexe et dispendieux à Agni, le dieu du feu. Mais ils préviennent Drupada qu’ils ne pourront pas contrer complètement son destin et que le fils qu’il aura sera nécessairement accompagné d’une sœur jumelle. Drupada est contrarié par cette nouvelle prédiction, mais, faute d’alternative, se résout à accepter d’organiser ce grand rituel. Je vous passe les détails, mais à l’issue de la cérémonie d’offrande au feu sacrificiel, un fils lui est effectivement donné qu’il fait nommer Dhrishtadyumna (le splendide courageux). Pendant le rituel, Drupada a prononcé des incantations magiques de telle sorte que la haine qu’il porte à Drona soit transférée à son fils. Ce qui fait que toute sa vie, celui-ci se sentira irrésistiblement habité par l’obsession de tuer le brahmane-guerrier…
Né du feu sacrificiel, le fils chéri de Drupada, Dhrishtadyumna, né pour tuer Drona
Comme prédit par les officiants, juste après l’arrivée de Dhrishtadyumna, une fille nait à son tour du feu sacrificiel. Et voilà comment Draupadî, notre nouvelle héroïne fait sa drôle d’entrée dans notre histoire ! De concert avec son frère, elle sera considérée comme « cadeau des dieux », puisque c’est par le truchement d’un rituel magique qu’elle a vu le jour. Mais à l’inverse de son jumeau, elle n’est pas la bienvenue. Son colérique de père refuse que le destin lui impose sa naissance et décide d’en faire le bouc émissaire de la honte de la défaite venue à lui par sa première fille. Aussi pendant le rituel, il prononce des incantations terribles, chargeant Draupadî de tous les malheurs possibles. Quelle drôle d’hérédité pour notre héroïne ! D’un côté, son origine divine en fait l’une des femmes les plus envoutantes de l’Épopée et son insolente beauté couplée à son tempérament de feu n’a pas fini de faire des ravages dans le cœur des hommes. Et d’un autre côté, du fait de la malédiction paternelle initiale, elle va devoir vivre une impressionnante série d’épreuves qui vont jalonner la suite du récit! Draupadî, ô splendide Draupadî, ton destin aussi grandiose que tragique n’a pas fini de nous émouvoir !
Draupadî, la soeur jumelle de Dhrishtadyumna. C’est aussi la 3ème des « saintes femmes » évoquées par la prière traditionnelle d’hommage aux figures féminines de la Sagesse
Pour conclure cette narration complémentaire, permettez-moi une remarque : alors que cette épopée semblait jusque là principalement « une affaire d’hommes », voilà tout à coup que l’intrigue se rééquilibre. Car comme la suite de l’histoire va nous le montrer, le destin de toute la contrée (et donc symboliquement de toute l’humanité) va se retrouver dépendre en grande partie des futurs agissements de ces deux sœurs. Draupadî, on va bientôt le voir, sera celle qui va mettre le feu aux poudres en osant dénoncer publiquement le scandale de la spoliation du pouvoir par les Kauravas. Et sa sœur aînée Shikhandinî jouera un rôle majeur dans la résolution du gigantesque conflit qui en résultera. Difficile après cela de dire que les femmes ne sont que de simples figurantes dans le Mahâbhârata !
La première intervention de Krishna dans le récit
Complicité féminine oblige, Draupadî développa très vite une grande affection pour Shikhandinî. Outrée par le mépris avec lequel le roi traitait cette dernière depuis qu’il avait un fils, Draupadî se mit un jour en tête de faire entendre raison à son père. Mais Drupada qui était maitre es colère, pris très mal cette leçon de morale de sa fille cadette et, en rage, il décida tout de go de la bannir du palais!
C’est alors qu’intervient une première fois dans le récit le prince Krishna, qui passant par là « par hasard » demande l’hospitalité au roi. Après de longues palabres, il réussit à faire entendre raison à Drupada : sa fille cadette est vraiment un don des dieux et il prédit qu’elle est même appelée à jouer un rôle majeur dans le destin collectif du pays tout entier. Devant l’insistance de Krishna et aussi de par la prestance si particulière de son visiteur, Drupada en vient à douter de lui-même et finit par accepter de réintégrer Draupadî dans la famille royale. Mais, pleine de ressentiment pour ce père indigne, la fière Draupadî commence par éconduire les émissaires royaux qui l’invitent à revenir au palais. Ce que voyant, Krishna propose ses services pour amadouer la jeune princesse au tempérament déjà bien affirmé ! Et c’est ainsi que débute une relation très forte entre Draupadî et Krishna, ce dernier devenant par la suite le conseiller privé (pour ne pas dire le guide spirituel) de la princesse. Draupadî sera ainsi l’une des premières protagonistes de l’Épopée à percevoir la dimension divine de Krishna et à développer envers lui une profonde et touchante dévotion…
Et voilà (comme aime à le dire Laura!), vous en savez désormais assez pour écouter avec profit la seconde partie du podcast, celle qui raconte le svayamvara de Draupadî à l’issue duquel la princesse va se retrouver, incroyable mais vrai, l’épouse commune des cinq Pândavas (placez le curseur à la quatrième minute si vous voulez éviter de réécouter la péripétie précédente, mais vous pouvez vous arrêter à la minute 12’30, car la fin de l’épisode fera l’objet d’un troisième article).
Commentaire sur le svayamvara de Draupadî
Je souhaite relever les quelques éléments suivants dans le récit de Laura, par ailleurs assez fidèle à l’original :
C’est la troisième fois que nous assistons à cette cérémonie particulière du svayamvara d’une jeune fille à marier et à chaque fois, ça se passe différemment. Nous avons d’abord été conviés à celui des trois princesses de Bénarès, interrompu par le rapt de Bhîshma (cf.épisode 7.1). Puis ce fut celui de Kuntî, transformé par la future mariée en joute philosophique (épisode 9bis). Et cette fois-ci, nous nous trouvons dans la configuration la plus courante : celle d’une épreuve d’adresse guerrière. À noter que le dispositif retenu par Drupada pour rendre la cible extrêmement difficile à atteindre est devenu un « must » de l’art classique indien, comme on peut le voir sur cette sculpture présente dans un temple du sud du pays datant du XIIème siècle que je mets en vis-à-vis d’une image plus « contemporaine » pour vous en faciliter le déchiffrage…
Arjuna regarde le miroir en direction du sol alors qu’il tire en l’air sur la cible
Vous aurez relevé au passage que Draupadî a éconduit le « pauvre » Karna qui, malgré son nouveau statut de « roi d’Anga », continue donc à subir l’ostracisme d’une partie des protagonistes de l’histoire. Vous ne serez donc pas surpris d’apprendre que certains des malheurs à venir de Draupadî seront en rapport avec cette première humiliation qu’elle fit subir à l’ami fidèle des Kauravas (et demi-frère aîné d’Arjuna)!
Dans certaines versions plus détaillées du récit, l’accent est aussi mis sur les préliminaires de la relation entre Arjuna et Draupadî. Krishna, qui a pressenti que cette union devait se faire, se débrouille en effet pour vanter discrètement à la princesse les qualités du prince alors même que tous le pensent décédé dans l’incendie. Draupadî sait par ailleurs que c’est Arjuna qui naguère a vaincu son père en combat régulier et mon petit doigt me dit qu’en fille rebelle, l’idée d’épouser celui qui autrefois fit mordre la poussière à son tyran de géniteur n’aurait pas été pour lui déplaire. Bref, là où je veux en venir, c’est que, même si elle ne l’a pas reconnu sous son déguisement de brahmane, son cœur a tressailli à la première minute où elle a vu ce beau jeune homme faire la démonstration magistrale de son talent.
Et voilà pourquoi, alors qu’elle est au comble du bonheur quand elle se retrouve à lui passer la guirlande du vainqueur autour du cou, le conte de fées va brutalement virer au cauchemar. Car avouez que de devoir se coltiner les quatre frères d’Arjuna sous prétexte qu’elle a jeté son dévolu sur ce bellâtre, voilà une énorme épreuve qui en aurait brisé plus d’une. Mais Draupadî qui n’en pouvait plus de vivre sous le même toit que son père, décida de passer outre et de tenter l’étrange aventure de ce mariage polyandrique !
Décryptage de l’union polyandrique de Draupadî
Ceci étant, le fait que notre héroïne se retrouve à devoir épouser les cinq frères ne va pas du tout de soi, même au sein du récit. Contrairement à d’autres péripéties qui ne posent aucun problème à l’auteur (faire naître Draupadî et son frère d’un rituel magique, par exemple), ici le texte s’arrête longuement pour débattre de l’épineuse question : ce mariage est-il ou non conforme au dharma ? Et il commence par affirmer haut et fort, tant par la bouche de Krishna que par celle de Vyâsa qui est bientôt appelé en renfort, que la polyandrie est une abomination et qu’elle doit être fermement interdite au sein de la bonne société. Mais alors, pourquoi ces deux représentants éminents de la sagesse vont-ils finir par cautionner cette union ? En complément de ce qu’en dit déjà Laura, voici un aperçu du débat interne qui a lieu entre les protagonistes, puis l’avis des experts que les deux partis ont consultés à cette occasion.
Kuntî qui se sent la première responsable de cette situation va d’abord proposer de se dédire. Mais pour son fils ainé Yudhishthira (fils du dieu Dharma, souvenez-vous), c’est là une solution inenvisageable. Pour lui, la parole d’un ou d’une ainée a un caractère sacré et ne peut donc pas être annulée. En effet, selon la culture qu’il représente, la mère, le père et le guru sont les sources premières de toute autorité et cela oblige ces locuteurs à ne jamais se dédire sous peine de saper le fondement de la confiance que leurs propos doivent inspirer à tous. Que serait un monde où ceux qui exercent des responsabilités disent d’abord une chose puis se rétractent ou même font, sans vergogne, le contraire ! Un tel monde (purement imaginaire ?) serait voué à l’a-dharma (le déséquilibre, l’injustice)! D’où son intransigeance quant à la parole maternelle prononcée. Par parenthèse, cela apporte un éclairage complémentaire à la situation épineuse du début de l’histoire où Bhîshma, malgré le bon droit d’Amba, a choisi de maintenir son vœu de chasteté (cf. épisode 7-1). C’est donc au nom de l’exemplarité morale que la proposition de Kuntî de se dédire est écartée…
Dans un élan de générosité, Yudhishthira propose alors qu’Arjuna épouse effectivement Draupadî et que lui-même et ses trois autres frères deviennent renonçants de telle sorte que Draupadî ne soit pas contrainte à avoir une relation de nature sexuelle avec eux. Mais cette solution est déclinée par Arjuna qui dit qu’il ne pourra pas vivre heureux avec sa femme s’il sait qu’il doit son bonheur conjugal au sacrifice forcé de ses quatre frères.
Au lieu de ça, Arjuna propose alors à Draupadî qu’elle renonce à lui et épouse Yudhishthira, moyennant quoi, faute de vivre avec l’homme qu’elle a choisi, elle aura au moins la compensation de devenir reine. Devant le refus outré de Draupadî, Arjuna en vient, la mort dans l’âme, à lui dire que le mieux est qu’ils renoncent purement et simplement à leur engagement réciproque et qu’elle s’en retourne vivre chez son père !
Nouvelle opposition farouche de Draupadî, qui ne manque pas de rappeler à tous la tragique histoire d’Amba, incapable de se trouver un mari après que la personne qui l’avait « gagnée » (par un rapt!) lors de son svayamvara ait ensuite refusé de l’épouser.
Bref, à ce moment du récit, les Pândavas sont dans une très grande confusion et c’est alors qu’ils décident de consulter plus sage qu’eux. Voici les différents éléments de réponses qu’ils obtiennent :
Pour l’une des variantes, la raison pour laquelle Draupadî se retrouve dans cette situation scabreuse est la même que celle qui a conduit précédemment Gândhârî à se retrouver mère des cent Kauravas (cf. épisode 10). La princesse était anxieuse de se trouver un compagnon capable de répondre à ses aspirations et dans ses prières quotidiennes à Shiva, elle avait pris l’habitude de répéter cinq fois la formule : « Accordez-moi un époux qui saura m’aimer mieux que mon père, un époux qui saura m’aimer mieux que mon père, un époux qui saura m’aimer mieux que mon père… ». Là encore, la leçon du Mahâbhârata est donc qu’il ne faut jamais prier Dieu à la légère, car si on insiste de trop, on prend le risque qu’il exauce notre désir à la lettre !
Dans une optique assez proche, c’est l’imprudence coupable du père de Draupadi, qui en proférant des malédictions à l’encontre de sa fille à naître durant le rituel magique, a scellé le destin de cette dernière. Quand il tentera de s’opposer au mariage, Krishna le lui rappellera vertement…
Dans la variante que je préfère, Krishna (que consulte alors Draupadî), et Vyâsa (auquel ont recours les Pândavas) développent tous les deux le même argument décisif : ce type de mariage est à proscrire en temps normal, mais ici on est à un moment clé de l’Histoire de l’humanité (allusion au risque de dégénérescence complète de la société liée à la fin du dvapara-yuga cf. épisode 2) et face à une situation d’une telle gravité, des exceptions par rapport aux règles morales habituellement en vigueur peuvent être justifiées. Comme le dira plus tard Krishna à un moment clé de la grande bataille « dans certaines situations, la meilleure façon de servir le dharma, c’est de l’oublier » ! Pour Krishna et Vyâsa, la situation globale (dont ils sont les seuls à avoir conscience) est telle qu’il faut que Draupadî sacrifie son attente d’une vie conjugale « normale » et accepte le rôle particulier qui lui a été attribué par le Destin via la bouche de Kuntî.
Ils vont cependant proposer un cadre strict à Draupadî et à ses cinq maris, ceci pour faire en sorte que cette union polyandrique ne porte pas atteinte à la dignité de la jeune femme tout en donnant à chacun de ses maris la possibilité de connaitre les joies de l’amour charnel. Vyâsa en arrive ainsi à édicter quatre règles pour cette union hors norme :
La première règle : Draupadî ne sera intime qu’avec l’un de ses maris à la fois et cela pour une période d’un an minimum. Si elle tombe enceinte durant cette année, la période de cohabitation privilégiée avec le futur père sera prolongée jusqu’à la naissance de leur enfant. Ensuite, ça sera le tour du second frère de vivre maritalement avec elle, et ainsi de suite…
Deuxième règle : en dehors de la période prévue, chacun des autres frères devra respecter strictement l’intimité du couple en cours et en particulier il ne devra tenter sous aucun prétexte d’avoir de privautés avec Draupadî, ceci sous peine d’être exclu de la famille pendant un cycle entier de cinq ans et de voir ainsi reculer d’autant le moment où il pourra jouir à son tour du statut d’époux à part entière.
Troisième règle : ils devront tous les cinq se considérer co-responsables du bonheur de Draupadî, donc la traiter comme une divinité à servir et non comme une femme à leur service. En particulier, ils ne devront rien décider qui la concerne sans obtenir d’abord son approbation.
Enfin Draupadî et son mari « en fonction » devront, au bout de leur année de vie commune, se soumettre chacun de leurs côtés à une période d’ascèse méditative, de façon à purger leur mémoire respective de toutes les impressions positives et négatives engrammées durant cette année de vie conjugale. De la sorte ils seront l’un et l’autre « neufs » pour aborder leur nouveau cycle de vie. (Notons au passage la grande sagesse de ce conseil dont les couples recomposés de notre époque gagneraient tout autant à s’inspirer)…
Face à ces aménagements en sa faveur, et sur la base de sa confiance en Krishna qui lui affirme que son sacrifice lui vaudra la reconnaissance éternelle des générations futures, Draupadî accepte finalement ce mariage. Celui-ci est alors célébré en grande pompe à la cour du roi Drupada…
Le temple de gauche est dédié à Draupadi, celui de droite à Arjuna. Site de Mahabalipuram (VII ème siècle)
Je ne vais pas revenir ici sur la justification de ce mariage par le recours à la mythologie tel qu’avancé par Laura, car ce recours ne fait de toute façon que déplacer le problème sans le résoudre (Pourquoi la déesse Shrî devrait-elle être la compagne commune des cinq dieux ?). De même je ne reprends pas non plus sa discussion autour de la coutume ethnologiquement avérée de la polyandrie qui, selon moi, est tout autant hors sujet que celle sur la coutume de sati évoquée à la fin de l’épisode 12….
Par contre, je vais ajouter ma touche personnelle à ce débat millénaire en vous proposant une double lecture « psychologique » puis « initiatique » de cet événement. Psychologiquement tout d’abord : Draupadî ayant été violemment rejetée par son père avant même sa naissance est de ce fait en manque maladif d’une présence masculine sécurisante. De ce point de vue, le fait qu’elle se retrouve avoir cinq maris, plus un conseillé spirituel (Krishna) est selon moi la mise en scène de ce déficit paternel initial. Elle est en quelque sorte victime d’une compulsion inconsciente à s’entourer de pères de substitution. Et ici encore, derrière l’aspect fictionnel du récit, se révèle pour qui veut bien y faire attention une profondeur insoupçonnée, Draupadî devenant à la fois le symbole de la féminité bafouée et l’égérie du féministe réactionnel qui en résulte.
Enfin et sur un plan initiatique, la relation désastreuse de Drupada avec sa fille renvoie selon moi au reniement par nombre d’entre nous de notre propre part féminine. Tous autant que nous sommes (hommes et femmes), nous avons grandi en refusant plus ou moins complètement la dimension sensible et vulnérable de notre être et nous nous sommes bâtis en réaction à notre propre anima. Dans cette perspective, le fait que les cinq frères se retrouvent à épouser la même femme est la mise en scène du nécessaire rééquilibrage qui doit avoir lieu en chacun d’entre nous entre notre pôle masculin et notre pôle féminin si nous voulons devenir des êtres humains à part entière. Notre intelligence (Yudhishthira), notre affectivité (Arjuna) et notre énergie vitale (Bhîma) ainsi que nos autres fonctions secondaires (Nakula et Sahadeva) doivent toutes « tombées amoureuses » de notre sensibilité profonde et se mettre au service de l’élan de vie qu’elle incarne. Sans ce mariage alchimique entre notre vulnérabilité (yin) et notre force (yang), pas d’accomplissement spirituel possible (cela indépendamment de notre sexe biologique, bien entendu).
Pour clore cet épisode, il me resterait à vous parler de Krishna. Mais le sujet est trop vaste pour que je n’y consacre pas un article-bonus à part entière. Donc, dans l’immédiat, je vous laisse digérer ce « gros morceau » et vous donne rendez-vous pour l’épisode suivant qui nous rapprochera à grands pas de la fin du Livre 1 du Mahâbhârata (courage, on y est presque!).
Le who is who de cet épisode 17-2
Trois nouveaux noms viennent s’ajouter à notre liste cette fois-ci (mais rassurez-vous, nous ne sommes plus très loin de l’avoir complétée).
Il faut, bien entendu, mémoriser le nom des trois enfants de Drupada (sa femme qui s’appelle Prishati ne joue qu’un rôle mineur et peut être oubliée, même si je dois l’inscrire dans le tableau pour raison de cohérence). Il s’agit de :
Shikhandinî, la réincarnation de la princesse Amba, animée du désir de tuer Bhîshma
Dhrishtadyumna, qui a été envouté par son père pour qu’il accomplisse sa vengeance contre Drona
Draupadî, à la beauté ravageuse et au tempérament de feu, qui, par son mariage avec les cinq Pândavas, va se retrouver aux premières loges de la suite de leurs aventures…
Ci-dessous, l’état actuel du tableau des sept générations de personnages impliqués dans l’histoire (les noms qui viendront encore s’ajouter concerneront désormais les 4ème et 5ème générations)
Et pour retrouver tous les articles de cette série => c’est par ICI
Cet épisode très dense va m’obliger à procéder en trois temps. Laura y a en effet condensé plusieurs événements clé qu’il est à mon avis nécessaire de détailler si on veut bien comprendre les différents fils qui tissent l’Epopée.
Je vous propose donc pour commencer d’écouter uniquement les quatre premières minutes du podcast, puis de lire mes commentaires sur cette première partie. Deux autres articles viendront en commentaire de la suite du podcast…
La confrontation des Pândavas avec les ogres Hidimba et Hidimbî
La clé pour comprendre le sens de la rencontre entre les Pândavas et le couple de rakshasas se trouve dans mon explication précédente du symbolisme du « refoulement de l’essence » (cf. épisode 16). Les Pândavas sont réfugiés dans la forêt de l’inconscient, une zone du psychisme où pullulent nos peurs et nos pulsions les plus archaïques. Dans la version complète de ce passage, les Pândavas font d’ailleurs plusieurs fois de « mauvaises rencontres » de ce type, car effectivement, cela prend du temps que de faire le tour de toutes nos terreurs et désirs inavouables. Laura a judicieusement choisi de nous raconter la plus significative de ces confrontations, celle concernant un type de frayeur que nous portons tous bien cachée au fond de nous : la peur d’être dévoré par une entité invisible malfaisante. Qui, enfant, n’a jamais été terrorisé à l’idée qu’il y avait un loup caché à proximité de lui, dans un coin sombre de sa chambre ou même sous son lit ? Eh bien les rakshasas sont en effet une classe d’êtres apparentée aux ogres ou aux loups des contes de notre enfance.
Bhîma réussit à terrasser l’ogre Hidimba devant ces frères
L’intérêt symbolique de la rencontre entre les Pândavas et le couple de démons-cannibales tient donc en ceci. Le vrai moi va mobiliser ses ressources énergétiques (Bhîma) pour oser se confronter à cette frayeur ancestrale et va la vaincre (mise à mort d’Hidimba) avant de récupérer à son profit l’énergie brute qui était stockée dans cette peur (mariage avec Hidimbî). Il va en résulter pour le vrai moi un accroissement de sa force et un élargissement de son pouvoir d’action. Ce qui est mis en scène par la naissance de Ghatotkacha. Ce fils hybride (mi-homme mi-ogre, à la façon des demi-dieux de l’antiquité grecque) constituera ensuite une précieuse ressource pour les Pândavas. En particulier, et comme le laisse entendre Laura dans son récit, il sera l’une des bottes secrètes de nos héros lors d’un épisode fameux de la Grande Bataille (on y reviendra!).
Bhîma et sa femme l’ogresse Hidimbî qui a momentanément pris une apparence humaine avec leur fils, le géant Ghatotkacha
En attendant, sachez que comme pour Ekalavya (cf. article n°14), un sanctuaire célébrant la mémoire de ce héros improbable existe dans le nord de l’Inde.
Il s’agit d’un arbre réputé multi-séculaire qui évoque le gigantisme de l’ogre, et qui se trouve non loin d’un vrai temple dédié à sa « sainte » mère Hidimbî.
L’arbre sanctuaire dédié à Ghatotkacha situé à Manali dans les montagnes de l’Himachal Pradesh. A noter l’incrustation de cornes d’animaux dans le tronc, rappelant l’origine semi-démoniaque du rakshasa!
Car cette péripétie contient aussi une autre leçon remarquable : celle du chemin de transformation qu’incarne Hidimbî.
Touchée par la beauté d’un être humain, une démone maléfique se transforme en amoureuse prête à sacrifier la noirceur de son monde pour épouser celui bien plus lumineux de son éphèbe. Par la magie de l’amour, il lui devient possible de dépasser ses atavismes ancestraux et de devenir une compagne aimante puis une mère attentionnée.
Comme elle, ne serions-nous donc pas tous appelés à voir la beauté cachée dans l’être humain, à tomber amoureux de cette beauté, jusqu’à en devenir les serviteurs dévoués plutôt que de rester les prédateurs sans scrupule que nous sommes trop souvent ?
C’est en tout cas la raison profonde qui justifie qu’un temple existe en Inde à la mémoire de celle qui a su transmuer en or sa nature initiale de plomb!
Le temple dédié à Hidimbî, l’ogresse qui a su surmonter sa nature maléfique par amour. Situé à Manali dans les montagnes de l’Himachal Pradesh, à proximité de l’arbre-sanctuaire dédié à son fils Ghatotkacha
D’un point de vue plus général, et comme dans l’épisode de la rencontre entre Bhîma et les serpents aquatiques (à relire ici), la leçon du mythe est claire : on ne peut grandir intérieurement qu’en affrontant nos plus grandes peurs. Car celles-ci se muent alors en alliés aussi fidèles que puissants. Et c’est pourquoi ce séjour dans la forêt va durer plusieurs années, le temps que le vrai moi rencontre puis intègre en lui les principales forces archétypales dont il est porteur. Suite à quoi, il pourra revenir au grand jour (= dans le conscient) pour y défendre sa place face au mental… Cette résurgence du vrai moi va se faire elle-même en deux temps qui sont décrits par Laura dans la suite de ce 17ème épisode du podcast… Dans un premier temps, deux de nos héros vont se rendre à un svayamvara (le tournoi chevaleresque au cours duquel une princesse choisit son futur époux). Mais craignant encore un contact trop direct avec le monde extérieur, ils s’y présenteront déguisés en brahmanes pour masquer leur identité. Suite à quoi, ayant conquis le cœur de ladite princesse (leur propre féminité), nos héros seront prêts à faire leur « coming out ».
Désormais plus forts et assurés que jamais, ils pourront alors se risquer à affronter le vieux roi aveugle et son diabolique de fils pour faire valoir leurs droits!
Passionnant, non ? Alors vivement l’article suivant !
PS : Pour finir et bien que ça ne soit pas là mon principal centre d’intérêt, sachez que du point de vue historique, la légende de la rencontre entre les Ogres et les Pandavas peut aussi s’interpréter comme un écho de la colonisation des populations tribales par les conquérants aryens, qui avec leur culture sanskrite particulièrement avancée, prirent le pas sur les cultures locales au cours des trois millénaires précédents notre ère …
C’est aussi comme cela que certains considèrent la légende d’Ekalaya racontée à la fin de l’épisode 14 (à relire ici). Dans cette perspective, si Drona refuse initialement de prendre Evalavya comme élève, c’est parce que celui-ci est issu d’une tribu non-aryenne. Et s’il le prive ensuite de la maitrise qu’il avait atteinte en lui demandant de sacrifier son pouce, c’est pour faire en sorte que le clan aryen auquel appartient Drona conserve la suprématie sur les peuplades locales…
Bien que n’étant pas dénué de fondement, ce type d’interprétation a l’inconvénient selon moi d’être particulièrement réducteur. Avec le risque de nous masquer la dimension autrement plus profonde du Mahâbhârata, à savoir sa dimension initiatique !
Le who is who de cet épisode 17-1
Deux nouveaux noms viennent s’ajouter à notre liste cette fois-ci.
Vous pouvez oublier Hidimba (l’ogre) dont on n’entendra plus parler. Mais il faut à minima mémoriser le nom de sa sœur Hidimbî (l’ogresse et première épouse de Bhîma) car c’est elle la mère de Ghatotkacha. Cette créature hybride, qui fait penser aux demi-dieux de la mythologie grecque, est l’ainé des descendants des Pândavas, donc le premier représentant de la 5ème génération de notre tableau dont la dernière ligne jusque là encore vide trouve ainsi à se remplir !
Ci-dessous, l’état actuel du tableau des sept générations de personnages impliqués dans l’histoire (les noms qui viendront encore s’ajouter concerneront désormais surtout la 4ème et la 5ème générations)
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L’article « Bonus » précédent permet de mieux situer la péripétie présente et d’en apprécier toute la signification.
À ce moment du récit, les princes Kurus sont désormais de jeunes hommes et le temps est venu pour le roi de désigner de façon officielle qui de Yudhishthira ou de Duryodhana sera son successeur. Or suite à leur récent exploit guerrier, les Pândavas sont devenus la coqueluche des habitants d’Hastinapura qui ne jurent plus que par eux. Leur popularité est telle qu’à son corps défendant, le vieux souverain aveugle se voit contraint d’introniser l’aîné de ses neveux comme « prince héritier ». Ce détail que Laura a choisi d’omettre, explique pourquoi son fils est furieux et pourquoi, à l’aide de son oncle maternel, le fourbe Shakuni, il se met en tête d’ourdir un complot des plus sordides afin de se débarrasser une fois pour toutes des Pândavas et ainsi de récupérer le statut de prince héritier qu’il estime lui revenir de droit.
Il convainc donc son père de demander à son rival d’aller en « mission » avec ses frères et sa mère à Varanavata, une ville sainte située au pied de l’Himalaya. Le prétexte invoqué pour les éloigner de la capitale est leur participation sur place à des festivités religieuses à la mémoire de Pându. Pour accueillir « dignement » les Pândavas, Duryodhana a fait bâtir à la hâte par l’architecte royal Purochana une luxueuse villa. Selon les ordres reçus, celui-ci l’a intentionnellement construite avec des matériaux hautement inflammables. L’édifice a en particulier été enduit de laque, ce qui lui donne certes une très belle allure, d’où son nom resté célèbre de « maison de laque » (lakshagriha), mais en fait aussi potentiellement un véritable four crématoire ! Aussi, inutile de vous dire que l’épisode que nous raconte Laura ci-dessous fait partie du « top ten » des péripéties de l’Épopée que tout Indien digne de ce nom connait!
L’incendie de la Maison de laque
Quelques détails supplémentaires sur cette péripétie avant d’en tirer la leçon.
Pour mémoire, Vidura (le frère benjamin du roi et donc aussi l’oncle paternel de Duryodhana et de Yudhishthira) exerce la fonction de Premier ministre. À ce titre, il dispose d’un « service de renseignements » efficace, et c’est ainsi qu’il arrive à suspecter que quelque chose de louche se trame. Au moment du départ, il met donc discrètement en garde l’ainé des Pândavas contre une possible forfaiture à leur encontre. Ce qui fait que Yudhishthira va rester vigilant et que s’étant rendu compte du type de matériau utilisé pour la résidence, l’idée va lui venir de faire creuser préventivement le tunnel salvateur…
Ni le roi ni sa cour n’en savent plus, car il est absolument nécessaire pour nos trois comploteurs (Duryodhana, Shakuni et Purochana) que personne ne puisse suspecter l’origine criminelle de l’incendie… Quant aux cinq cadavres trouvés calcinés au petit jour, selon une autre version que celle rapportée par Laura, ces morts ne sont pas directement de la responsabilité des Pândavas. Il s’agit d’une servante et de ses enfants dont Purochana avait loué les services. Leur mission était de préparer le repas des Pândavas et d’en profiter pour glisser un somnifère dans leur nourriture de façon à ce qu’ils périssent brulés dans leur sommeil. Après quoi l’architecte avait prévu de faire disparaitre ces « petites mains » dans le feu afin d’éliminer ces « témoins gênants ». Comme dans l’histoire de l’arroseur arrosé, les exécutants se retrouvèrent donc pris à leur propre piège et « punis » à la hauteur du crime auquel ils s’apprêtaient eux-mêmes à participer!
Et voilà pourquoi, à partir de cet endroit du récit, tout le monde va croire de bonne foi à la mort de Kuntî et de ses cinq enfants. Et la place de prince héritier se retrouvant dès lors vacante, Duryodhana peut sans difficulté obtenir du roi son père l’intronisation tant désirée.
Bhîma lutte contre le feu pendant que ses frères et sa mère commencent à s’échapper par le tunnel
Les Pândavas à leur sortie du tunnel salvateur…
Décryptage :
À un premier niveau, celui du récit, cet épisode vise manifestement à augmenter chez l’auditeur/lecteur l’impression de profonde injustice et même de méchanceté dont les Pândavas sont victimes. Ce qui nous amène à éprouver une empathie de plus en plus forte pour eux et fait que nous n’aurons pas de mal à nous identifier à leur camp lors de la « Grande Bataille », certes encore lointaine à ce moment du récit, mais dont tout se met inexorablement en place pour la rendre inévitable…
À un second niveau, on ne peut pas ne pas se poser la question de savoir pourquoi les Pândavas choisissent alors de profiter de la méprise générale pour disparaitre de la circulation au lieu de se rendre à Hastinapura pour y réclamer justice haut et fort?
Le récit nous dit que c’est leur mère Kuntî qui leur suggéra de se faire oublier de la cour, tant elle ne supportait plus l’idée de retourner vivre dans un milieu qu’elle savait désormais si hostile. Mais au-delà du fil narratif, cette décision renvoie ici encore selon moi à la dimension initiatique du récit. Car ce qui est mis en scène n’est autre que la suite de la dialectique qui a commencé à se jouer dans l’épisode précédent entre « l’essence » et la « personnalité ». Lors de l’attaque du camp de Drupada, le mental (Duryodhana) avait échoué à supplanter le vrai moi (Yudhishthira). Dans cet épisode, ce même mental prend apparemment sa revanche, car en usant d’artifices, il réussit à obliger le vrai moi à lui céder du terrain. Et ce moi authentique n’a d’autre recours que de fuir via un enfouissement momentané dans le sol qui se prolonge ensuite par un exil dans la forêt. Manifestement, il s’agit là de la représentation symbolique du refoulement de l’essence (le tunnel) dans l’inconscient (la forêt). Autrement dit, ce qui est représenté symboliquement ici est cette période de nos existences dans laquelle les pressions de la société combinées à une méconnaissance de notre véritable vocation font que nous en venons à perdre les commandes de nos vies et à nous laisser embarquer, tel Duryodhana, par nos désirs de réussite mondaine et notre égocentrisme. Pour être moins mélodramatiques que ce récit épique, nos chemins de vie sont souvent tout aussi tortueux et il n’est pas rare qu’on doive se perdre plusieurs fois avant d’arriver à se trouver véritablement…
Le who is who de ce seizième épisode
On peut sans inconvénient oublier le nom de l’architecte royal complice des Kauravas, le sieur Purochana, dont nous n’entendrons plus parler. Ce qui fait que notre liste reste, cette fois encore, inchangée.
Ci-dessous, l’état actuel du tableau (identique au précédent) des sept générations de personnages impliqués dans l’histoire (les cases vides se compléteront au fil des épisodes)
Et pour retrouver tous les articles de cette série => c’est par ICI
A cet endroit du récit, Laura a choisi de faire l’impasse sur une péripétie, qui, certes peut être omise sans dommage pour l’intrigue principale, mais dont la narration a néanmoins selon moi un grand intérêt. La chronique de la revanche de Drona sur Drupada permet en effet de mieux comprendre certains détails de la future « grande bataille » et donne par ailleurs une vision encore plus large de l’incroyable variété des enseignements contenus dans l’Epopée. Pas de podcast donc cette fois-ci, mais un Yann-barde pour vous servir !
La rétribution de Drona
Satisfait par la démonstration publique de ses jeunes élèves, Drona se rendit au Palais pour réclamer son dû au roi. Souvenez-vous en effet qu’il avait mis une condition au fait de devenir le précepteur attitré des princes : que ceux-ci, une fois pleinement instruits, exécutent pour lui une expédition militaire qui, selon lui, viendrait en quelque sorte parachever leur formation en leur donnant une expérience concrète du champ de bataille. Il demanda donc comme « guru-dakshina » (donation au guru en reconnaissance de son travail), que l’ensemble des 105 princes aillent attaquer Drupada, son ennemi juré, souverain du royaume voisin du Panchala.
Or cette demande mis Dhritarâshtra dans l’embarras, car Drupada était jusque là un voisin avec qui régnait une entente cordiale de surface, chacun des deux souverains craignant secrètement la puissance militaire de l’autre. Lancer une attaque à l’issue incertaine simplement pour satisfaire Drona était cher payé. Mais Drona fut inflexible face au roi. Il le menaça même, s’il n’obtenait pas satisfaction, d’aller « s’embaucher » ailleurs et il se vanta de pouvoir former des guerriers encore plus puissants que les jeunes princes qui viendraient en temps voulu menacer les Kurus.
Après délibération entre le roi et ses conseillers, on accepta le principe d’une incursion militaire, mais limitée. Seuls les 105 princes élèves de Drona y participeraient et on préviendrait Drupada de l’opération, de façon à ce qu’il ne soit pas pris par surprise, mais que l’affrontement ait lieu dans l’esprit d’une joute chevaleresque. Il fut en particulier entendu que l’opération ne devait pas conduire à porter atteinte à la vie de Drupada ou des membres de sa famille. Informé, Drupada accepta les conditions du défit, lui-même s’engageant à ne pas tuer intentionnellement les princes, mais seulement le cas échéant à les mettre hors d’état de nuire… Sûr de son fait, Drona assura qu’il ne prendrait pas part à l’affrontement, mais se contenterait d’observer à distance les opérations militaires des deux camps.
Mais deux difficultés apparurent très vite, toutes deux liées à Duryodhana. Celui-ci voulait à tout prix que son nouvel et valeureux ami, Karna, prenne part à l’expédition. Or souvenez-vous qu’à l’origine Drona avait refusé de prendre Karna comme élève et il tenait à tout prix à ce que Drupada soit défait uniquement par des guerriers formés par ses soins. Karna fut donc écarté de l’opération au grand dam de Duryodhana. Vint ensuite la question de la désignation du chef de l’expédition. Duryodhana se mit tout de suite en avant, mais à nouveau fut contré par Drona qui estima que c’était à l’aîné de ses élèves, donc à Yudhishthira que devait revenir le commandement. C’est donc un Duryodhana passablement contrarié qui se mit en route avec ses 99 frères et les 5 Pandavas pour le pays voisin du Panchala…
L’assaut contre Drupada
Arrivée en vue du champ de bataille que Draupada avait mis en place à quelques encablures de sa capitale, la troupe tint conseil. Comment mener l’attaque sachant que Drupada avait à sa disposition toute son armée alors que les assaillants n’étaient que 105. Un rapide repérage montra que le roi du Panchala avait placé ses troupes dans une configuration assez étrange, dite de la disposition en forme de roue (chakra vyûha) qui laissait perplexes nos jeunes guerriers.
La disposition de l’armée de Drupada en roue labyrinthique ou chakra vyuha
A l’exception d’Arjuna qui avait reçu une formation plus poussée que les autres, personne ne savait comment mener une attaque face à une telle configuration. Yudhishthira décida donc de confier la responsabilité de l’assaut à son cadet, celui-ci déclarant qu’il avait besoin d’une journée pour élaborer le meilleur des plans d’attaque. Duryodhana qui était toujours sur le coup de sa double contrariété, se dit que c’était là l’occasion rêvée de reprendre le contrôle de la situation. Dès le lendemain à l’aube, il lancerait une offensive avec ses 99 frères sans attendre qu’Arjuna ait donné ses consignes. De la sorte, le mérite de la capture de Drupada lui reviendrait à lui tout seul et les Pândavas ne pourraient pas en tirer gloire.
Ainsi fut fait, au petit jour, les cent Kauravas partirent à bride abattue en direction du camp de Draupada.
La stratégie d’attaque de Duryodhana était des plus simples. Il suffisait selon lui qu’il s’introduise par surprise avec ses frères à grande vitesse dans ce qui semblait bien être la porte d’entrée du chakra et que de là ils foncent jusqu’à son centre où Draupada devait trôner sur son éléphant de combat!
Làs, c’était bien la plus stupide des stratégies, car comme on peut le voir sur l’image ci-dessus, la particularité du chakra vyûha est de former un labyrinthe géant. Les jeunes imprudents s’enfoncèrent donc à grand galop dans le camp ennemi, mais sans jamais réussir à arriver en son centre ! Tout au contraire, après avoir épuisés leurs chevaux par les tours et détours faits dans les circonvolutions du chakra, ils se retrouvèrent dans un cul de sac qui se transformat en nasse, les fantassins leur tombant alors en masse sur le rable. En deux temps trois mouvements, les 100 Kauravas furent désarmés, ligotés et conduits à Draupada qui, goguenard, se fit un devoir de se moquer d’eux et de railler leur prétendu maître d’arme ! En réalité, il avait lui-même un plan car en faisant prisonniers les princes Kurus, il pensait qu’il allait forcer le grand Bhishma à venir tenter de les délivrer. Or, il disposait d’une « arme secrète » dont je vous reparlerai ultérieurement, qui le laissait croire qu’il lui serait possible de mettre à mort ce vieux guerrier prétendument invincible. S’il y parvenait, rien ne l’empêcherait plus à l’avenir d’étendre son royaume en direction des terres des Kurus, car il était par ailleurs lui-même un excellent chef de guerre et avide de conquête et de gloire…
Pendant ce temps, Arjuna avait pu, de son côté, expliquer à ses frères quelle était la seule parade possible à ce gendre de disposition de troupes. Et sous sa direction, les cinq Pandâvas passèrent à l’attaque en forçant un point faible du chakra, situé à l’opposé de la « porte » principale du labyrinthe. Là leur bravoure et leur dextérité firent merveille et après un certain nombre de plaies et de bosses sans gravité, il réussirent à pénétrer jusqu’au coeur du chakra. Un combat d’archers mémorable prit alors place entre Arjuna sur son cheval et Drupada sur son éléphant. Les flèches ensorcelées d’Arjuna firent merveille et bientôt Drupada se retrouva à terre, désarmé et donc vaincu, les quatre autres Pândavas en profitant pour libérer leurs cousins précédemment ligotés par la garde rapprochée de Draupada. Mais au lieu de s’en réjouir, Duryodhana fut pris d’une rage honteuse, puisqu’il se retrouvait de facto discrédité par sa propre défaite.
Arjuna terrassant le roi Drupada
Le triomphe de Drona
C’est alors qu’apparu, triomphant, le grand Drona. Il fit une longue leçon de morale à Drupada au terme de laquelle il lui signifia ironiquement qu’il allait l’aider à tenir sa promesse d’enfance. Il lui annonça donc qu’il allait lui prendre la moitié de son territoire et de ses biens, de façon à le libérer du poids karmique de son serment, moyennant quoi, il lui permettrait de régner sur l’autre moitié du royaume. Drupada, vaincu militairement, ne pu que se résigner à accepter ce compromis, qui lui permettait néanmoins d’échapper à une destitution complète et à l’exil. Le territoire fut donc divisé en deux parties. Drona s’octroyât la partie Nord, qui jouxtait le royaume des Kurus, et Drupada fut relégué dans la partie Sud, la plus éloignée d’Hastinapura. Et, comme il l’avait promis, Drona mit sur le trône de ce nouveau royaume son propre fils Ashvatthâman ! Ainsi, pensa-t-il, l’ordre juste (le sacro-saint dharma) se trouvait rétabli et la marche du monde allait pouvoir reprendre harmonieusement son cours.
La partition du royaume de Panchala qui jouxte par la droite le royaume des Kurus
Mais à la place de Drupada, comment auriez-vous vécu cela ? Auriez-vous accepté de payer le prix de votre erreur initiale ou auriez-vous considéré cela comme un affront disproportionné appelant à son tour une nouvelle vengeance? Sans surprise (et pour que l’histoire puisse continuer!), le fier Drupada ne fut pas à même de se soumettre à ce nouvel ordre des choses et réagit à la situation de la façon la plus ordinaire qui soit, ce que nous découvrirons en temps voulu dans la suite du récit…
L’art militaire
L’un des intérêts de cette péripétie est de nous introduire à une dimension inattendue de l’Epopée, celle-ci révélant peu à peu contenir aussi un enseignement très complet sur l’art de la stratégie militaire. Durant la Grande Bataille à venir, nous en apprendrons ainsi beaucoup sur ce savoir-faire que désigne à l’origine le mot « sadhana ». La sadhana, c’est à proprement parler l’art de disposer ses troupes et de les faire se mouvoir sur le champ de bataille. Et c’est par dérivation de ce sens premier que le mot en est aussi venu à signifier le travail sur soi qui est aussi symboliquement une bataille dont il faut régler habillement les paramètres si on veut la gagner!
En ce qui concerne le sens premier du mot, sachez que le Mahâbhârata recense près d’une vingtaine de façons différentes d’agencer une armée, selon les circonstances et les buts recherchés. Ces agencements portent souvent des noms évoquant la nature ou les animaux, un peu comme le font les postures de yoga. On a par exemple, la formation en croissant de lune (Chandrakala vyuha), la formation en spirale galactique (Mandala vyuha), les formations en héron (Krauncha vyuha), crocodile ( Makara vyuha) tortue (Kurma vyuha) ou aigle (Garuda vyuha)… Mais parmi toutes ces stratégies, celle de la roue labyrinthique (Chakra vyaha) présentée ici a un intérêt tout particulier. Nous la reverrons en effet employée par Drona à un moment critique de la Grande Bataille et elle aura des conséquences déterminantes pour l’issue du conflit. Cela sera alors l’occasion d’en dire plus sur son ingénieux et redoutable fonctionnement…
Le décryptage de cette péripétie
Venons-en à présent au sens initiatique de cette péripétie. Dans la perspective que j’ai déjà plusieurs fois évoquée, il s’agit selon moi de la mise en scène de la dialectique entre ce que Gurdjieff appelait « l’essence » et « la personnalité » ou ce que Swâmi Prajnanpad nommait encore plus simplement « you » and « your mind ». Pour faire court, les Pândavas représentent l’essence (la partie authentique et innée de nous-même), et les Kauravas représentent la personnalité (notre mental c’est-à-dire tout ce que nous avons acquis comme pensées, émotions et façon d’agir par imitation directe ou opposition à nos parents et à notre milieu social). Or dans l’histoire du développement de la personne humaine, le passage à l’âge adulte est un cap important pour une mise en ordre de ces deux aspects de nous-même. La saine hiérarchie est celle où l’essence prédomine sur la personnalité, cette dernière se mettant au service de notre moi profond et de ses ambitions légitimes. Quand ça se passe bien, au sortir de l’adolescence, nous sommes en contact avec notre projet de vie véritable et nous avons juste besoin que nos apprentissages divers puissent nous permettre de « réaliser nos rêves ». Mais très souvent ce n’est pas ce qui se passe car nos conditionnements psychologiques et sociologiques nous poussent à reproduire sans discernement les modèles comportementaux dominants et, par exemple, à s’intégrer dans des schémas de vie contraires aux valeurs profondes de liberté, de créativité et d’empathie qui nous animaient encore quelques années auparavant. Bref, il arrive très souvent que le mental prenne le pas sur notre moi véritable et que celui-ci soit peu à peu perdu de vue.
Eh bien, c’est selon moi à cela qu’on assiste symboliquement ici (et encore davantage dans le prochain épisode). Pour permettre que la première confrontation de l’adulte avec le monde se fasse sur une base saine, Drona déclare que c’est Yudhishthira (l’essence, ou le moi profond) qui prendra la responsabilité des opérations. Duryodhana (la personnalité ou le mental) fait mine d’accepter, mais dès qu’il en a l’occasion, il tente de reprendre le dessus sur l’essence (Duryodhana lance l’assaut sans attendre la permission d’Arjuna). Cela conduit a un premier échec, le mental-Duryodhana se faisant prendre dans les méandres de la roue de l’existence ordinaire (le chakra vyuha). Cette fois là, l’essence est encore capable de récupérer les commandes et de sauver le mental de son faux-pas (les Pândavas libèrent les Kauravas et réussissent de ce fait à payer leur dette de gratitude au guru qui les a conduit jusqu’à l’âge d’homme). Mais le combat intérieur entre « you » et « your mind » ne fait que commencer !
Le who is who de ce quinzième épisode bis
Comme nous avions déjà fait brièvement connaissance de Drupada dans l’épisode précédent, pas de personnage nouveau à ajouter à notre liste.
Ci-dessous, l’état actuel du tableau (identique au précédent) des sept générations de personnages impliqués dans l’histoire (les cases vides se compléteront au fil des épisodes)
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La formation guerrière des cinq Pândavas et de leur cent cousins Kauravas étant achevée, Drona a souhaité organiser une grande démonstration publique pour faire connaitre à tous l’excellence de ses élèves et, indirectement, l’immense valeur de ses talents d’enseignant.
Stade antique de Rhodes (Grèce)
Dans un vaste stade semblable à l’enceinte des premiers Jeux Olympiques, différentes épreuves sont organisées, dont une course de chars, un lancé de javelot, des combats « amicaux » à l’épée et à la massue ainsi bien entendu, clou du tournois, qu’un concours de tir à l’arc.
Un premier « incident diplomatique » est évité de justesse lors de la démonstration « amicale » de l’art de la massue par Bhima et Duryodhana, ces deux cousins-ennemis tentant de profiter de l’occasion pour « régler leurs comptes ». Heureusement, Drona s’interpose avant que les combattants, qui se sont pris au jeu, n’en viennent à s’assommer mutuellement pour de bon!
Mais c’est lors de l’extraordinaire prestation d’Arjuna que les choses se gâtent de façon imprévue. Un guerrier inconnu se présente et défie Arjuna en se vantant de pouvoir faire encore mieux que le jeune Pândava. Il s’agit en réalité du premier fils de Kuntî, donc de son demi-frère ainé, le fameux Karna (cf.épisode 9) …
Le récit de Laura se suffit presque à lui-même, mais je veux tout de même en faire ressortir les points les plus saillants, car ils vont conditionner une bonne partie de la suite de l’intrigue principale.
Tout d’abord, il faut bien se souvenir du problème chronique d’identité dont souffre Karna (cf. épisode 9) : son père adoptif exerçant la profession de conducteur de chariot, Karna a été formé pour prendre sa suite et est connu de tous comme le « fils du cocher ». Mais à l’intérieur de lui, il ressent qu’il est fait pour un autre destin et c’est pour cela qu’il s’est secrètement entrainé au tir à l’arc. Une fois appris les rudiments de cet art, il a été voir Drona et lui a demandé de devenir son disciple, mais celui-ci l’a éconduit au prétexte que les arts martiaux ne devaient pas être enseignés aux membres des castes inférieures. Ne s’avouant pas vaincu, Karna est parti à la recherche du maitre de Drona, le fameux Parashurama et, pour ne pas être à nouveau éconduit, il lui a laissé croire qu’il venait d’une famille de brahmanes. Durant 12 années il est resté au service du vieux sage-guerrier qui lui a transmis son savoir (y compris celui des armes magiques) tout autant qu’il l’avait fait à son précédent disciple, Drona. C’est pendant ce même laps de temps, que, de son côté, Drona a formé tous les princes Kurus et qu’il a en particulier retransmis à Arjuna ses connaissances ésotériques. Sans le savoir Arjuna et Karna (les deux demis-frères qui s’ignorent), ont donc suivi un cursus très semblable pendant la même période de temps, ce qui explique qu’ils aient atteint l’un et l’autre un degré de maitrise équivalent. Malgré cela, Karna reste marqué par son complexe social, ses parents adoptifs ayant passé leur temps à lui dire qu’il poursuivait une dangereuse chimère. Quant à faire montre publiquement de son talent, c’est là en effet un grand risque car soit il va se ridiculiser (s’il n’est pas à la hauteur des autres compétiteurs), soit il va être considéré comme un dangereux trublion de l’ordre établi et risque pour cela de se voir bannir du royaume.
De gauche à droite, Duryodhana avec sa massue et Karna avec son arc…
C’est très probablement ce qui serait arrivé si la magnificence de son aura n’avait pas ébloui l’héritier des Kauravas, le jeune prince Duryodhana. Celui-ci, qui a pesté durant tout le tournoi de voir les cinq Pândavas prendre systématiquement les premières places dans les différentes épreuves, sent intuitivement qu’il lui faut gagner l’amitié de ce guerrier inconnu, mais manifestement très doué, s’il veut que sa fratrie puisse lutter « à armes égales » contre les Pândavas dans la querelle pour le trône qui s’annonce. C’est pour cela qu’il n’hésite pas, usant de la faiblesse partisane du roi son père, à obtenir de celui-ci l’anoblissement séance tenante de son nouvel « ami », accompagné de la couronne d’un petit pays qui avait précédemment été annexé par les Kurus : le royaume d’Anga. Voici donc subitement Karna devenu socialement l’égal de tous ces princes… et le voilà définitivement redevable envers Duryodhana, au service de qui désormais il se rangera de façon indéfectible, quoi qu’il lui en coûte…
Décryptage de la symbolique de cet épisode
Quelle signification attribuer à ce personnage et à cette première triangulation « Karna-Arjuna-Duryodhana » dans le cadre d’une lecture initiatique de l’Épopée? Dans cette perspective, comme déjà dit, les cinq Pândavas représentent les qualités principales de l’âme humaine, alors que les cent Kauravas représentent la profusion des stratégies du mental au service de l’ego. Mais un être humain n’est jamais aussi binaire et il n’est pas si simple de distinguer entre nos bons et nos mauvais côtés. En chacun d’entre nous se trouvent aussi des aspects ambivalents qui, selon le contexte, prennent soit une connotation positive, soit une connotation négative. Et à mon avis, c’est cela que symbolise le personnage de Karna. Pour le dire d’une façon encore plus précise, nous portons tous en nous un talent particulier qui fait notre spécificité, mais qui le plus souvent se retrouve malheureusement récupéré par le mental et mis au service de l’ego au lieu de participer sans équivoque à notre épanouissement. Par exemple, l’un ou l’une d’entre nous aura un vrai don artistique, ou aura naturellement beaucoup d’humour, ou sera intellectuellement très performant(e) ou encore sera particulièrement doué(e) de ses mains, ou sera d’un naturel particulièrement gentil et serviable, ou disposera d’un grand charme physique, etc.
Eh bien, si un travail intérieur n’est pas fait, le plus souvent on constate que ce talent inné se retrouve au bout du compte intégré à « la stratégie de survie » de l’ego et dessert donc le développement spirituel. Par exemple, un don artistique peut conduire à développer l’impression d’être « spécial » et trop différent du commun des mortels pour pouvoir partager leur condition, le sens de l’humour peut être utilisé pour masquer une timidité fondamentale, les capacités intellectuelles peuvent amener à développer une attitude machiavélique vis-à-vis de ceux qui comprennent moins vite les choses, un très bon bricoleur pourra compenser par ses réalisations pratiques son impression d’insuffisance intellectuelle, la gentillesse excessive ou le charme avéré se retrouveront utilisés comme moyen pour capter l’affection d’autrui et échapper à une impression larvée de vide intérieur, etc. Dans cette perspective, Karna, qui d’ascendance solaire, représente des qualités comme la générosité, la magnanimité et l’aspiration à guider les autres vers la lumière, va donc être « récupéré » par Duryodhana (le mental en chef) et mis au service de l’ambition de toute-puissance de l’ego (le vieux roi aveugle).
À mon humble avis, c’est là entre autres ce qui fait du Mahâbhârata une grande œuvre littéraire. Car la description qui y est faite de l’âme humaine, loin d’être manichéenne, est extrêmement fine et complexe. En particulier, à travers ce personnage de Karna, elle rend compte de cette ambivalence fondamentale qui règne en chacun d’entre nous et qui fait que bien souvent nous utilisons nos qualités naturelles pour embellir notre prison plutôt que pour en émerger.
Alors, prêt(e) à repérer le personnage de Karna en vous ?
Le who is who de ce quinzième épisode
Ouf, aucun patronyme nouveau à ajouter cette fois-ci !
Ci-dessous, l’état actuel du tableau (identique au précédent) des sept générations de personnages impliqués dans l’histoire (les cases vides se compléteront au fil des épisodes)
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Une fois n’est pas coutume, je vous propose cette fois-ci d’écouter d’abord le podcast qui est un peu plus long que d’habitude, mais assez clair. Ensuite vous pourrez lire mes commentaires pour approfondir le sens des différentes péripéties évoquées. Bonne écoute !
A propos de Kripa et Kripî
Il s’agit là de deux personnages secondaires qui ne jouent qu’un petit rôle dans l’histoire. Mais puisque Laura a fait le choix de nous en parler, en voici un peu plus sur leur étrange histoire. Le couple mythique formé par le vieux sage Gautama et sa jeune épouse Ahalya dont j’ai raconté l’histoire dans l’épisode 9bis, eut un fils du nom de Sharadvan. À l’image de son père, celui-ci devint un grand ascète et vint s’établir dans une forêt proche d’Hastinapura. C’était un spécialiste de l’art du tir à l’arc et il s’entrainait avec une telle intensité qu’il était en passe de devenir invincible. Selon un schéma que nous avons déjà rencontré, le roi des dieux Indra en prit ombrage et décida de lui envoyer une de ses courtisanes pour le détourner de son ascèse. La nymphe céleste Janapadi lui apparut et entreprit de le séduire par toutes sortes de manœuvres dont les apsaras ont le secret. Sharadvan se mit à la désirer intensément, mais alors qu’il s’apprêtait à la posséder, il reprit soudainement le contrôle de lui-même et s’enfuit loin de sa tentatrice pour poursuivre sa sadhana de plus belle. Ceci étant, son désir avait été tellement exacerbé par la nymphe qu’au moment de se ressaisir, il ne put s’empêcher d’éjaculer. Une goutte de son sperme tomba sur deux des pétales de fleurs célestes que Janapadi avait fait pleuvoir sur sa « proie ». Bientôt ces pétales se développèrent en embryons humains, l’un mâle et l’autre femelle. Mais si les apsaras (nymphes célestes) sont réputées pour être des amantes extraordinaires, elles sont le plus souvent de piètres mères, surtout quand il s’agit d’élever des enfants nés d’unions avec les humains. À peine eut-elle remarqué la formation de ces enfants que Janapati disparut dans le ciel! Par chance, le bon roi Shantanu chassait dans les environs. Il entendit donc, venant d’un buisson, les vagissements des deux nouveau-nés. Lui qui avait perdu successivement sept bébés et dont l’ex-femme Ganga était partie avec son huitième enfant (cf. épisode 5), considéra cela comme un cadeau du ciel. Plein d’affection, il recueillit les nourrissons avec l’intention de les adopter et les ramena au palais ou ils furent confiés à une nourrisse royale. Et pour célébrer sa bonne fortune, il nomma ces deux nouveau-nés Kripa (le garçon) et Kripî (la fille), mot qui signifie « grâce divine » ou « don du ciel ». À quelque temps de là, Sharadvan entendit parler de ces deux bébés trouvés puis adoptés par Shantanu près de son propre ermitage et comprit qu’il en était le père biologique. Il vint donc trouver le roi et lui expliqua que ces jeunes enfants étaient, comme lui-même, des brahmanes et non pas des kshatriyas. En conséquence Kripa fut élevé pour devenir le chapelain de la cour, et en temps voulu sa sœur fut mariée à un brahmane de bonne réputation, nommé Drona. Ceci étant, Kripa reçut en parallèle de son père biologique un enseignement secret concernant les arts martiaux, ce qui fait qu’il devint aussi un des combattants les plus aguerris de l’armée royale…
À propos de Drona
Pour une raison que j’ignore, Laura oublie de faire mention d’un élément important concernant ce personnage clé, à savoir qu’il s’agit à l’origine d’un brahmane, c’est-à-dire d’un homme destiné à se consacrer exclusivement à l’étude des textes sacrés, la conduite des cérémonies religieuses et l’enseignement de la sagesse. C’est bien pour cela qu’il fut marié à Kripî, elle-même fille biologique d’un brahmane. Comme il se doit, le père de Drona appartenait lui-même à cette caste sacerdotale et étant particulièrement érudit, il était même à la tête d’une école védique réputée. Le roi du Panchala fit donc appel à lui pour assurer l’éducation de son fils Drupada. Comme le voulait la coutume des gurukula (écoles védiques traditionnelles), Drupada habitat chez les parents de Drona pendant toute sa scolarité, ce qui fit que les deux jeunes garçons développèrent au fil des années une profonde affection réciproque. Drona était devenu si cher au cœur de Drupada qu’il lui déclara un jour dans un élan d’enthousiasme que quand il hériterait de la couronne de son père, il partagerait le royaume en deux et lui en donnerait la moitié ! Mais une fois jeunes adultes, la vie fit qu’ils se perdirent de vue des années durant. Au décès de son père, Drupada prit la succession du trône et devint dès lors immensément riche et puissant, alors que Drona commença sa carrière de prêtre dans des conditions beaucoup moins reluisantes. En fait, il ne trouva pas d’emploi stable et alors que sa jeune femme mit au monde son premier enfant nommé Ashvatthâman, le couple se retrouva confronté à des difficultés matérielles aiguës. Que faire pour assurer la subsistance de sa famille ? C’est dans ce contexte que Drona se souvint de l’existence de son ami princier. Il se rendit donc à sa cour et sollicita sa générosité au nom de leur vieille amitié passée. Las, depuis qu’il avait accédé au trône, Drupada avait changé du tout au tout et se vivait comme un monarque à la fois fier de sa réussite et avare de ses possessions. Il éconduit donc de la façon la plus humiliante qui soit son ancien ami qui dut repartir encore plus démuni et désespéré qu’il n’était arrivé !
Cette terrible trahison fut le point de départ d’un désir lancinant de vengeance. Ce qui de fil en aiguille amena Drona à se détourner de sa vocation naturelle de brahmane et à se consacrer à l’étude des arts martiaux propres aux kshatriyas pour pouvoir ensuite attaquer et battre Drupada sur son propre terrain ! Pour devenir ce grand guerrier qu’il rêvait d’être, il eut l’idée d’aller trouver un très vieux maitre d’armes nommé Parashurama. En toute logique, il me faudrait ici vous parler davantage de ce personnage, car le peu qu’en dit Laura ne vous permet probablement pas de vous en faire une idée suffisante. Mais comme nous aurons l’occasion de le rencontrer à nouveau dans un autre épisode, qu’il vous suffise pour l’instant de savoir que ce maître hors norme s’était fait une spécialité : celle de former certains des brahmanes les plus courageux au maniement des armes, car il considérait que les kshatriyas étaient trop puissants militairement et qu’il fallait qu’un contrepouvoir leur soit opposable. C’est ainsi qu’il accepta sans réticence le jeune Drona comme disciple. Or Parashurama n’était pas seulement un expert en arts martiaux. Il possédait aussi une connaissance poussée des mantras qui permettent d’acquérir tout ou partie des pouvoirs magiques liés à chaque divinité. Il retransmit donc cette « science des armes divines » à Drona, ce qui fait qu’après plusieurs années d’un très rude entrainement, celui-ci devint à son tour un maitre réputé qui put revenir la tête haute vers Hastinapura. Quant au fait que Drona ait promis à Parashurama de ne jamais prendre lui-même d’élèves kshatriyas, et qu’il ait donc trahi sa parole en devenant le précepteur des Kurus, je ne sais quoi penser de cette allégation, car je n’en avais jamais entendu parler avant l’écoute du récit de Laura et selon moi, elle cadre mal avec la haute stature morale du personnage.
Une anecdote donne l’idée de son accomplissement. Les Kauravas et les Pândavas jouaient dans le parc du palais avec une sorte de grosse balle. Malencontreusement, cette balle tomba dans un puits profond qui ornait l’une des pelouses. Les enfants étaient en train de tenter en vain de récupérer leur balle quand survint Drona. Voyant leur désarroi, il tira en l’air une série de flèches qui retombèrent toutes dans le puits en s’enfichant parfaitement les unes à la suite des autres pour former une seule et même longue tige. Les enfants n’eurent plus qu’à se saisir de la dernière flèche, celle qui affleurait à la margelle du puits, pour tirer leur balle du fond du trou, celle-ci étant dès lors comme reliée à eux par un très grand bâton! Bhishma arriva sur ces entrefaites et fut très admiratif de l’exploit hors norme de l’archer. Voyant combien les jeunes garçons étaient eux-mêmes impressionnés par l’aura du nouvel arrivant, il lui proposa sur le champ de devenir leur précepteur. Drona accepta à une condition. Quand il aurait fini de former les princes, ceux-ci lui devraient comme « salaire » de mener pour lui une expédition punitive, qui serait en quelque sorte le signe tangible de leur accomplissement guerrier. Sans chercher à en savoir plus, Bhishma accepta ce marché et c’est ainsi que le brahmane reconverti en maitre d’armes devint l’instructeur en titre des deux clans de cousins…
Avec ces éléments, nous voyons clairement une nouvelle « chaîne karmique » se mettre en place. En contradiction avec son dharma, un jeune roi infatué par son pouvoir commence par humilier un de ses meilleurs amis d’enfance, brahmane de son état. Profondément blessé, celui-ci régit en mettant sur pied un projet de vengeance qui l’oblige à son tour à trahir sa nature profonde (son svadharma) en adoptant un mode de vie et des valeurs qui sont celles des kshatriyas. Ayant par ailleurs été formé à la sagesse védique, il va devenir un homme remarquable à la fois capable d’analyser les situations avec calme et lucidité et en même temps capable d’agir avec une redoutable efficacité. Bref, il a tout pour faire un futur général en chef. Mais sur une base de départ aussi viciée, comment s’attendre à ce que ses futures initiatives, aussi sages qu’elles pourront paraitre sur le coup, puissent in fine produire autre chose que du désordre et de la souffrance ? Nouvelle leçon donc du Mahâbhârata qui, par cet autre récit dans le récit, va nous donner une occasion supplémentaire d’assister au fonctionnement implacable de la loi du karma!
La rivalité naissante entre Arjuna et Ashvatthâman
Un autre élément à souligner dans cet épisode, est la naissance de la rivalité qui va se mettre en place entre Arjuna, le meilleur élève de Drona, et son fils Ashvatthâman. Pour comprendre l’origine de cette situation potentiellement conflictuelle, il suffit de réaliser que jusque là Ashvatthâman jouissait seul de l’affection et de l’enseignement de son père. Mais une fois la formation des princes commencée, il doit les partager avec les jeunes princes. Et comme Arjuna se révèle bien meilleur élève que lui, il va se sentir supplanté par le jeune Pândava. En particulier après l’épisode du crocodile raconté par Laura, Drona va considérer Arjuna comme son disciple favori. Ashvattâman va s’en rendre compte et à partir de là va développer peu à peu une jalousie sourde, mais tenace. Naturellement, cela va donner l’idée à Duryodhana de profiter de cette mésentente pour gagner Ashvattâman à sa cause… Ce que voyant, Drona, en homme avisé, essayera de valoriser son fils d’une autre manière. En particulier, après avoir promis à Arjuna qu’il ferait de lui le meilleur archer du monde, il prédit à son fils qu’un jour il le ferait couronner roi… Mais cela ne suffira pas à éteindre la rancœur d’Ashvatthâman, celle-ci devenant même par la suite l’un des ressorts dramatiques du récit…
L’étrange histoire d’Ekalavya
Saurez-vous faire mieux que moi ? Depuis la toute première fois où j’ai eu connaissance de cette péripétie, je me suis vainement interrogé pour en comprendre le sens réel et aujourd’hui encore, j’avoue que je reste sur ma faim.
Voici la version détaillée de cette étrange histoire.
Devant les dons manifestes d’Arjuna pour le tir à l’arc, Drona lui a promis qu’il ferait de lui le plus grand archer du monde. Il l’entraine donc avec un soin particulier et lui livre même peu à peu les techniques secrètes qui permettent de transformer un arc ordinaire en une arme magique (comme celle dont dispose Bhishma, cf. épisode 6). Or, attiré par la réputation de Drona, un jeune garçon de basse extraction, mais adopté par un noble d’un royaume voisin est venu solliciter le maitre d’armes afin de devenir lui aussi son disciple. Drona a repéré assez vite que cet adolescent a, lui aussi, un très fort potentiel. Mais il éconduit Ekalavya car la contrée d’où il provient est en mauvais termes avec le royaume des Kurus et il ne veut pas contribuer à former un élève qui pourrait un jour se révéler un ennemi du roi qu’il sert désormais. Mais Ekalavya a développé une foi sans borne en Drona. Il se retire donc dans la forêt voisine et façonne une petite statue de celui qu’il considère comme son maître puis s’entraine jour et nuit au tir à l’arc sous l’œil de cette statue qui lui sert de mentor. Incroyable mais vrai, animé par une telle consécration, il progresse énormément et finit par devenir un archer d’une prodigieuse dextérité. Un jour, alors que les jeunes Pândavas et leur chien favori se promènent avec leur maitre dans la forêt, le chien se met tout à coup à aboyer furieusement. Quelques instants plus tard, les aboiements cessent brusquement et tous se demandent ce qui est arrivé au chien. Ils le retrouvent bientôt, vivant, mais incapable d’aboyer, car sa gueule est remplie d’un paquet serré de sept flèches. Tous sont impressionnés par le prodige et cherchent qui a bien pu tirer autant de flèches à la fois durant la fraction de seconde où le chien ouvrait la gueule pour aboyer !
C’est alors qu’ils découvrent Ekalavya qui s’entraine en présence de la statue de Drona. Très surpris, Drona demande au jeune garçon de s’expliquer. Enthousiasmé par la visite impromptue de celui qu’il considère comme son maître, Ekalavya se prosterne devant Drona et loue son « enseignement à distance » qui lui a permis de développer son talent naturel avec tant d’efficacité. Or Drona se rend alors compte qu’Ekalavya est bien plus avancé que son élève favori. Pour que sa promesse à Arjuna puisse quand même se réaliser, il a alors l’étrange idée de demander à Ekalavya de lui donner son pouce droit comme prix pour ses leçons (c’est le « guru dakshina » : l’offrande traditionnelle au guru) ! Bien évidemment, dans le tir à l’arc, le pouce est un doigt indispensable pour pouvoir insérer la flèche sur la corde puis bander l’arme ! En acceptant sans broncher cette auto-mutilation, Ekalavya se prive de facto de la possibilité de devenir un grand archer. Et Drona pourra tenir sa promesse…
Mais que penser de ce marché de dupe ?
Les commentateurs louent habituellement l’attitude d’Ekalavya, symbole à la fois du self-made-man et du parfait disciple. Self-made-man : Ekalavya serait un modèle pour chacun d’entre nous, car si, comme lui, nous avons une détermination suffisante, nous serons capables de trouver à l’intérieur de nous-mêmes toutes les ressources nécessaires à notre accomplissement. Cette « leçon » est tellement bien passée dans la conscience collective hindoue qu’on trouve actuellement en Inde un certain nombre d’écoles qui portent son nom (Ekalavya Model résidential School) et qui arborent fièrement comme devise « Créez-vous vous-mêmes » ! Parfait disciple : Ekalavya incarnerait l’abandon de soi au guru allant jusqu’à l’abnégation, y compris quand celui-ci nous donne des consignes apparemment contraires à la logique ordinaire propre à notre mental !
Hum, si je suis preneur de la première « leçon », la seconde me laisse plutôt circonspect. Mais peut-être ne suis-je encore qu’un piètre disciple ! Et vous ?
Ce qui me dérange le plus dans cette affaire, c’est l’apparent abus de pouvoir dont fait montre Drona, puisqu’il n’hésite pas à profiter de la dévotion, sincère mais naïve, d’Ekalavya pour réduire à néant son accomplissement ! Les commentateurs ont beau dire que « dans sa grande sagesse Drona pressentait qu’il fallait qu’Arjuna n’ait jamais à affronter un rival d’un tel calibre », cela ne me convainc pas et me laisse même perplexe quand je songe à l’ambition brisée du jeune disciple ! Toujours est-il qu’il existe dans la région de Delhi un petit sanctuaire spécialement dédié à Ekalavya, bâti à l’endroit même où son pouce serait tombé au sol, preuve si besoin est de la prégnance de cette notion de « consécration inconditionnelle au guru » dans la conscience collective hindoue… Décidément, la « sagesse » du Mahâbhârata présente parfois des aspects bien déroutants…
Le sanctuaire actuel dédié à Ekalavya, situé à Gurgaon, (sud-ouest de New-Delhi)
Le tournoi « de fin d’études » des princes et la confrontation d’Arjuna et de Karna
Je ne vais rien dire ici du tournoi de fin d’études des princes évoqué par Laura à la fin de cet épisode du podcast, car la confrontation entre Arjuna et Karna qui s’annonce mérite un traitement à part entière, et fera donc l’objet du prochain article…
Le who is who de ce quatorzième épisode
Pas moins de six nouveaux noms à retenir au terme de ce nouvel épisode.
Tout d’abord, celui des deux enfants adoptifs de Shantanu : Kripa et Kripî (même si leur rôle est mineur dans la suite du récit).
Ensuite et surtout, celui de Drona le maitre d’armes et premier guru d’Arjuna, un personnage suffisamment important pour que son nom serve de titre au septième des dix-huit Livres du Mahâbhârata (appelé le Drona Parvan, ou Livre de Drona).
Accessoirement, nous venons aussi de faire connaissance de Drupada, roi de la contrée mitoyenne des Kurus, dont nous reparlerons bientôt.
Ces quatre noms viennent donc s’ajouter à la liste des personnages de la troisième génération.
Enfin, il est bon de retenir aussi le nom du fils unique de Drona, un certain Ashvatthâman (désolé pour l’orthographe « à coucher dehors »!). Celui-ci jouera un rôle décisif (et ô combien dramatique) à la fin de la Grande Bataille…
Facultativement, on peut mémoriser le nom d’Ekalavya (étymologiquement « celui dont un (pouce) a été coupé »), bien que lui aussi ne joue ensuite qu’un rôle tout à fait mineur. Ces deux noms prennent place dans la liste des personnages de quatrième génération.
Ci-dessous, l’état actuel du tableau des sept générations de personnages impliqués dans l’histoire (les cases vides se compléteront au fil des épisodes)
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