Nos futurs héros, les cinq fils de Pându à leur arrivée à la capitale. Au second plan, de gauche à droite, Yudhishthira l’aîné des fils de Kuntî et Bhîma son colosse de cadet. Au premier plan, de gauche à droite, Arjuna le benjamin des fils de Kuntî et les jumeaux Nakula et Sahadeva, fils de Mâdrî.
Maintenant que Pându et Mâdrî sont morts, Kuntî se retrouve avec cinq jeunes enfants à élever : les trois siens et les deux de Mâdrî. Ne pouvant assumer seule cette charge, elle est contrainte de quitter son ermitage forestier et de réintégrer le palais d’Hastinapura où ses fils (les Pândavas) vont être éduqués de concert avec leurs cent cousins germains (les Kauravas). Gageur bien difficile, car les deux clans d’enfants vont vite entrer en compétition dans leurs jeux ainsi que dans leurs apprentissages divers, chacun des aînés se percevant comme destiné à succéder à Dhritarâshtra, le roi aveugle actuellement sur le trône. Mais je cède ici la parole à Laura qui nous raconte avec brio cet épisode, sur le mode « Tom et Jerry » !
La rivalité entre Bhîma et Duryodhana
Pour mémoire, Bhîma est le second des Pândavas. Fils du dieu du Vent, il est doué d’une force physique hors norme qui n’a d’équivalent que son appétit pantagruélique. Ses frères se moquent souvent de lui, car il finit systématiquement toutes leurs assiettes, quand il ne chaparde pas leurs desserts. Il est aussi prompt à se mettre en colère, mais à par cela, c’est un garçon jovial qui a le cœur sur la main. Et par chance, il a un grand respect pour son frère aîné Yudhishthira. Ce qui fait que très souvent celui-ci arrive à contenir ses débordements d’humeur ou à défaut, à le convaincre de présenter des excuses sincères à ses cousins pour les méchantes blagues qu’il leur fait…
Duryodhana est, quant à lui, l’aîné du couple royal aveugle Dhritarâshtra/Gândharî. Très ambitieux, il a vécu ses premières années au palais comme un « enfant-roi » et se vit depuis toujours comme l’héritier légitime de la couronne. Inutile de vous dire qu’il n’a pas apprécié l’arrivée au palais de ses cousins et tout particulièrement de Yudhishthira, à qui le protocole veut qu’il doive le respect puisque celui-ci est son aîné ! Mais Yudhishthira étant la droiture et la justesse incarnées (rappelez-vous que c’est le fils de Dharma), il réussit à manœuvrer de telle sorte qu’une harmonie minimale soit maintenue entre tous les enfants. Alors que son cadet Bhîma est incapable de ce genre de subtilité et sous prétexte de jeu, multiplie les affronts et les humiliations des Kauravas. C’est donc vers lui que le ressentiment de Duryodhana se tourne en premier, et ce dans des proportions allant crescendo, puisque cela finit carrément par une succession de tentatives d’assassinat déguisées en « jeux d’enfants » pour que les adultes n’en sachent rien…
Le contact de Bhîma avec le peuple souterrain des Nâgas
Pour l’essentiel, le récit de Laura se suffit à lui-même et mon commentaire va donc être plus bref que d’habitude. Un point seulement mérite d’être éclairci, c’est ce qu’elle dit de l’étrange contact de Bhîma avec le peuple subaquatique des Nâgas.
Je raconte d’abord l’histoire de façon plus détaillée que Laura, qui, une fois encore, a dû raccourcir sa narration.
Alors qu’ils ne sont encore que de jeunes adolescents, Duryodhana et l’un de ses frères montent un piège machiavélique : connaissant la gourmandise légendaire de leur cousin, ils l’invitent à un goûter d’anniversaire auquel Bhîma se rend de bon cœur, tout heureux de pouvoir se livrer à son plaisir favori. Mais ils glissent un somnifère dans la nourriture de Bhîma, suite à quoi ils peuvent facilement le ligoter, puis le jeter à l’eau, en l’ayant préalablement lesté d’une grosse pierre, leur idée étant de dire ensuite aux adultes qu’il est tombé dans le fleuve et s’y est noyé…
Si le destin ne s’en était pas mêlé, c’est en effet ce qui, en toute logique, aurait dû se produire… Mais le fond des rivières, on le sait, est l’un des repères favoris des Nâgas, ces créatures subtiles que nous avons déjà rencontrées dans l’épisode 3 consacré au grand sacrifice des serpents, car c’est sous cette forme qu’ils apparaissent le plus souvent aux humains. Et nous savons aussi depuis l’épisode 4 qu’il s’agit d’une classe particulière d’asuras (démons). Or au fond de l’eau, Bhîma fut attaqué et mordu par plusieurs de ces êtres malfaisants. Mais au lieu de le tuer, leur venin agit comme un antidote au poison que Duryodhana avait mis dans sa nourriture. Bhîma sortit donc de son coma et à l’aide de sa force herculéenne, se libéra en un tournemain des cordes qui l’entravaient avant de se mettre sur-le-champ à combattre vaillamment ses agresseurs serpentins.
Or devant la force hors du commun de leur jeune victime, ceux-ci furent très impressionnés, et au lieu de le mettre à mort, décidèrent de le capturer vivant pour le conduire à leur roi, le grand Vasuki. C’est à la cour de ce roi qu’un des proches du monarque (un certain Aryaka) le reconnut comme l’un de ses lointains descendants (figurez-vous qu’il était en effet l’un des arrière-grands-pères de Kuntî !). Il plaida donc la cause du jeune Bhîma et obtint du roi Vasuki que son arrière arrière-petit-fils puisse boire une potion spéciale qui l’immuniserait définitivement contre tout type de venin et lui conférerait en outre la force de plusieurs éléphants. Bhîma but la potion, puis tomba en léthargie pendant huit jours. Après quoi il se réveilla sur une berge du fleuve dans lequel il avait précédemment été jeté et, encore sous le choc, rentra discrètement au palais. Il confia aussitôt sa drôle de mésaventure à son frère aîné qui lui conseilla de ne rien en dire aux adultes, ni, bien entendu à Duryodhana. Il se contenta de valider le récit de son cousin comme quoi il était tombé dans le fleuve et qu’emporté par le courant il lui avait fallut tout ce temps pour revenir au palais. Sa mère et toute la cour furent tellement heureuses de cette happy end que personne ne chercha à en savoir plus. Et c’est ainsi que la vie de la famille royale élargie reprit son cours comme si de rien n’était…
Décryptage de ce premier contact de l’un de nos héros avec le monde souterrain
Si nous nous plaçons dans l’optique déjà évoquée qui consiste à considérer que les personnages du Mahâbhârata représentent tous des aspects de notre propre univers intérieur et si nous appliquons spécialement ce principe aux héros en devenir que sont les cinq Pândavas, alors ce premier contact de Bhîma avec le monde souterrain prend un sens particulièrement intéressant et riche. Bhîma est en effet clairement le symbole de la force vitale que nous possédons tous et qui nous rend à la fois puissants et audacieux. Et c’est donc à l’aide du personnage « Bhîma » en nous que nous pouvons descendre dans les profondeurs de notre inconscient et y affronter nos démons intérieurs. Le fait d’être « immergé dans un grand fleuve » est ainsi représentatif de ce qui se passe, quand au cours d’une thérapie de type lying nous sommes conduits à plonger dans le flot de nos émotions souterraines. Et la morsure des serpents est là pour évoquer les souffrances préliminaires que nous endurons dans les premiers moments de mise en contact avec notre inconscient. Mais, au lieu de nous tuer, ces morsures peuvent au contraire nous réveiller au point de décupler notre détermination jusqu’à en venir à faire de nos souffrances archaïques des alliés. C’est ce qui se passe quand Bhima est présenté à Vasuki et qu’il gagne de cette entrevue à la fois une immunité contre le venin et une force accrue. Entendons en effet qu’en affrontant ainsi nos propres démons, nous cessons d’en avoir peur au point que par la suite, toutes les situations similaires n’auront plus de pouvoir sur nous. Et qui plus est, nous récupérerons à notre profit l’énergie qui était stockée dans ces peurs, ce qui nous rendra plus forts et plus déterminés pour la poursuite de notre quête…
Quant au fait que Bhîma reste ensuite huit jours dans une sorte d’état intermédiaire et qu’une fois de retour à la vie « normale »‘ son frère aîné lui conseille de garder pour lui ce qui lui est arrivé, chacun et chacune de ceux et celles qui ont fait des lyings ne pourront pas ne pas faire le parallèle entre ce qui se passe pendant et juste après un tel travail où il faut souvent une bonne semaine de récupération pour « intégrer » les découvertes et où il est généralement déconseillé de parler trop ouvertement à son entourage du travail qui a été fait…
Par trois fois, au cours du récit, Bhîma est celui des cinq frères qui devra affronter directement « les forces d’en bas ». Et pour bien nous faire comprendre la signification de ces combats, il sera même conduit à l’issue de la troisième confrontation, à épouser la démone avec laquelle il se sera d’abord battu ! Quel magnifique symbole du travail intérieur : dans la Grande Guerre intérieure, pas de victoire possible si nous ne commençons pas d’abord par nous réconcilier avec nos pulsions et nos frayeurs souterraines. Car sans cela nous n’aurons jamais assez de force pour triompher des Kauravas, c’est-à-dire du clan de l’ego (Dhritarashtra), du mental (Gândharî) et de leur très prolifique descendance (Duryodhana et ses 99 frères)… Qu’on se le dise !
Le who is who de ce treizième épisode
On peut négliger de mémoriser le nom de Vasuki, le roi du peuple souterrain des Nâgas. Et de ce fait, la liste des protagonistes clés du récit reste inchangée…
Ci-dessous, l’état actuel du tableau des sept générations de personnages impliqués dans l’histoire (les cases vides se compléteront au fil des épisodes)
Et pour retrouver tous les articles de cette série => c’est par ICI
Pându, accompagné de ses deux épouses dans leur ermitage forestier
Aujourd’hui, nous retrouvons donc Pându, ses deux femmes et leurs cinq fils dans leur ermitage forestier. Pour préserver sa chasteté forcée (souvenons-nous qu’il est sous le coup de la malédiction de Kindama qui lui interdit de connaitre l’orgasme sous peine de mort), Pându se lance à corps perdu dans les pratiques ascétiques du yoga. Mais est-ce vraiment possible de maitriser kâma (la libido) à l’aide de la prière ? Pour le savoir, écoutons Laura…
À propos de la mort de Pându
Cette fois encore, Laura fait le choix de nous proposer une version « soft » de l’histoire. Dans le texte original, les choses sont nettement plus réalistes. Mâdrî est surprise par Pându alors qu’elle se baigne dans la rivière proche de l’ermitage. C’est le printemps, il fait beau et le spectacle de cette splendide jeune femme s’ébrouant à demi nue dans l’onde claire est, avouons-le, irrésistible. Pându se cache sur la berge et « en prend plein les yeux ». Quand elle ressort de l’eau, il la « cueille » toute mouillée et, sous prétexte de lui tendre ses vêtements, il l’enlace. Mâdrî, qui adore son époux et qui craint donc plus que tout de le voir mourir, tente d’abord de résister à ses avances. Mais pour elle aussi, cette chasteté forcée est vraiment un calvaire. Tant et si bien que les époux enfin réunis « craquent » d’un commun accord. Et ce n’est pas moi qui leur jetterais la pierre, car qui parmi nous n’a jamais été tenté de sacrifier « son royaume pour un orgasme »… Contrairement à ce que Laura raconte, ce n’est donc pas au moment où il a touché la peau de Mâdrî que Pându est mort, mais au moment où il a joui. Et c’est pour cela qu’il a sur le visage cette expression de profond contentement… Quant à Mâdrî, c’est pour la même raison qu’elle accepte résolument de suivre Pându dans la mort, persuadée qu’elle est de voir leur relation fusionnelle se continuer dans l’au-delà ; alors que si elle reste dans ce monde, elle souffrira tout le reste de sa vie de l’absence de son bien-aimé…
À propos de la mort de Mâdrî :
Vous aurez remarqué que jusqu’à présent, j’ai plutôt été laudatif vis-à-vis du travail de synthèse fait par Laura pour rendre compte de cette Grande Épopée. Eh bien, cette fois-ci, je vais être plus critique, car j’estime qu’elle s’est un peu égarée en nous parlant comme elle le fait de cette coutume indienne ancestrale selon laquelle les veuves étaient incitées à s’immoler sur le bûcher funéraire de leur défunt mari. Non qu’il ne s’agisse pas là d’une coutume avérée, mais que son rappel est de mon point de vue hors sujet.
Dans les versions du Mahâbhârata que je connais, Mâdrî ne se jette pas dans le feu crématoire de Pandû, mais meurt de chagrin suite à la perte de son amant d’un jour. Et cela est d’ailleurs en parfaite consonance avec le récit antérieur, Kindama ayant fait porter sa malédiction sur Pându et la femme avec qui il s’unirait sexuellement (à l’image de ce que son propre couple a subi).
Par ailleurs, il faut savoir que Mâdrî était en quelque sorte une petite peste qui en avait fait voir de toutes les couleurs à son ainée Kuntî et qu’elle se sentait donc coupable d’un certain nombre d’agissements « contraire au dharma ». Souvenez-vous que c’est elle qui au départ a séduit le roi Pându à la cour de son père alors qu’elle savait pertinemment que celui-ci était déjà marié! Selon une variante du récit, c’est encore elle qui a demandé à Pându la peau du cerf magnifique qu’elle avait vu à l’orée de la forêt, car elle voulait s’en faire une descente de lit, devenant ainsi involontairement la « commanditaire » du double homicide de Pându. Par ailleurs, elle a aussi « volée » sa grossesse gémellaire à Kuntî, car jalouse des trois enfants de son aînée, elle a manigancé tant et plus auprès de Pându jusqu’à ce que ce dernier « oblige » Kuntî à utiliser son mantra pour elle. Or, non contente d’être alors arrivée à sa fin, elle n’a pas hésité à faire appel aux Jumeaux divins pour avoir deux bébés d’un coup, car elle était désireuse d’avoir le plus vite possible un plus grand nombre d’enfants que son aînée ! Selon moi, c’est donc rattrapée par tout ce karma négatif que Mâdrî est entrée dans une forme de dégout d’elle-même et de la vie, et que, s’accrochant au souvenir lumineux de son union orgasmique avec Pându, elle s’est laissée mourir de remords et de dépit !
À propos de la coutume de « sati » :
Mais puisque Laura fait référence à la coutume de « sati », je vais en dire moi-même quelques mots. Selon le Shiva-Pûrana, Satî est le nom de la première incarnation de l’épouse de Shiva. Or ce mariage s’est fait contre la volonté du père de la jeune femme, un certain Daksha, qui, pour des raisons trop longues à expliquer ici, voue une haine tenace à l’égard du « dieu des dieux ». Par une suite de circonstances fâcheuses pour lui, il a néanmoins été contraint de « donner » sa fille préférée à Shiva, mais en représailles, il considère désormais que Satî ne fait plus partie de sa famille. Or Satî reste attachée à sa mère et à ses sœurs et garde même une forme d’admiration pour le héros que fut son père durant toute sa jeunesse. Bien qu’heureuse auprès de Shiva, elle souffre secrètement de cette rupture imposée. Aussi quand elle apprend que Daksha va organiser un grand rassemblement familial festif, elle décide, contre l’avis de son mari, de s’y rendre, alors même qu’elle n’y a pas été invitée…
Évidemment, Daksha l’accueille des plus sèchement, et pendant toute la cérémonie, multiplie les paroles désobligeantes pour salir publiquement le nom et la réputation de Shiva. Satî est prise entre deux feux. D’un côté elle fait tout pour défendre bec et ongles l’honneur de son divin époux, mais d’un autre, elle ne peut s’opposer trop frontalement à son père sans trahir son dharma de fille qui lui commande de faire montre d’un minimum de respect à l’égard de son géniteur. Ainsi coincée entre ses deux impératifs moraux contradictoires (défendre l’honneur de son mari // ne pas manquer trop ouvertement de respect à son père), il vient un moment où, découragée, Satî réalise qu’elle n’a pas d’issue pour se sortir du très mauvais pas où elle s’est elle-même fourrée. Elle menace alors Daksha de s’immoler dans le feu sacrificiel qui trône au milieu de l’aire de la fête si celui-ci n’arrête pas sur le champ d’offenser le nom de son époux. Daksha refuse de céder à ce chantage et accentue encore ses propos haineux, y compris vis-à-vis de sa fille. Satî n’a alors pas d’autre choix que de mettre sa menace à exécution. Mais, plutôt que de se jeter dans un feu physique, elle décide de pratiquer séance tenante une forme avancée de sadhana que Shiva lui a apprise. Elle s’arrête volontairement de respirer, retire toutes ses énergies vitales dans son cœur, puis sort de son corps qui tombe au sol « brûlé par le feu du Yoga » dit le texte.
Inutile de vous dire que l’affaire se termine très mal pour Daksha : dès qu’il apprend le « grand départ » de sa femme bien-aimée, Shiva se rend en furie chez son beau-père et, sans autre forme de procès, lui tranche la tête séance tenante !
Après quoi, inconsolable, il se réfugie sur le mont Kailash et se perd dans la méditation en attendant que Satî se réincarne. C’est ce qu’elle finit par faire après un certain temps, ses nouveaux parents décidant de la baptiser du nom de Pârvatî. Et c’est sous ce patronyme que la compagne de Shiva est ensuite connue et honorée de tous, entre autres comme la mère du fameux Ganesha…
Si je vous raconte tout cela, c’est pour faire contrepoids aux propos de Laura sur cette coutume « barbare » à nos yeux du « sati » des veuves indiennes. On voit en effet que dans le mythe qui est fréquemment invoqué pour justifier cette pratique, la femme ne s’immole pas pour suivre son mari dans la mort, mais pour échapper à l’autorité abusive de son père. Ceci donne donc un tout autre sens à son geste, beaucoup plus « moderne ». Il s’agit d’un geste d’ultime révolte, comme cela se pratique encore de nos jours quand, par exemple, un chômeur se suicide publiquement. Un tel geste montre que la personne ne voit plus d’autre issue pour défendre sa cause que de mourir dans des conditions qui choquent, de façon à obliger la société à s’interroger sur elle-même…
Alors ! Quid de la coutume des veuves indiennes censées prendre place sur le bûcher funéraire de leurs défunts maris ?
Selon la petite enquête que j’ai menée, cette pratique n’apparait nulle part dans les textes sacrés anciens (et ne figure donc PAS dans les versions classiques du Mahâbhârata). Elle aurait fait son apparition au moyen âge, lors des guerres de conquêtes musulmanes, certaines femmes de haut rang préférant se suicider par le feu plutôt que de tomber entre les mains des assaillants au risque, soit de périr sous leurs coups, soient d’être violées par eux puis réduites en l’esclavage. Par la suite, cette attitude altière a effectivement été exaltée par la conscience collective hindoue et au fil des siècles l’habitude a été prise, dans certains milieux, d’inciter les veuves à faire elles-mêmes le choix de l’immolation plutôt que de se retrouver dans une situation de déclassement social. Mais dans tous les cas, on est donc bien loin du récit original de la mort de Madrî et c’est en cela que -selon moi- Laura aurait eu intérêt à ne pas mentionner cette variante tardive du récit.
À propos du renoncement au monde de Satyavatî :
Par contre, à cet endroit de l’Épopée, a lieu un événement notable que Laura passe sous silence : le renoncement au monde de Satyavatî. À dire vrai, cela n’a pas d’incidence majeure sur l’intrigue principale et c’est certainement pour cela que notre podcasteuse a choisi de faire l’impasse. Mais en ce qui me concerne, je trouve important d’en dire ici un mot. Si la mort de Pându est un choc qui bouleverse tout le royaume (car n’oublions pas qu’il a été roi pendant quelque temps), ce choc va tout spécialement affecter sa grand-mère. Celle-ci va en effet passer par une profonde remise en cause, car face au bucher funéraire, elle va enfin réaliser que c’est son impatiente ambition à vouloir à tout prix être à l’origine d’une dynastie royale qui est la cause première de la succession des malheurs dont est victime cette dynastie. Mais, grandeur de l’Épopée, au lieu de sombrer dans une dépression « ordinaire », elle va profiter de ce choc moral pour opérer une sorte de conversion spirituelle et prendre la décision de renoncer au faste de sa vie de reine-mère pour devenir une simple « chercheuse spirituelle ». Vidura, son 3ème fils, et Bhishma, son beau-fils, argumenteront longuement avec elle pour tenter de la retenir à la cour, mais elle sera inébranlable dans sa décision et entamera ainsi une seconde partie de vie dédiée à la recherche de moksha, la libération spirituelle.
Cette histoire est d’autant plus remarquable selon moi qu’un scénario semblable se reproduira avec plusieurs des héros de l’Épopée, y compris, nous le verrons, avec les cinq frères Pândavas qui finiront eux-mêmes leurs existences comme de simples sannyasins. Voilà qui donne un souffle incomparable à tout le récit, car il en devient la parfaite illustration de cette idée centrale de toute la culture indienne (cf. épisode n° 11) : le seul but de la vie humaine est l’Eveil, et ce n’est qu’ à l’aune de ce critère que nos succès comme nos échecs peuvent véritablement prendre sens !
À propos des connaissances occultes de Pându et de leur transmission à Sahadeva :
Désolé de devoir le dire, mais ici encore et selon moi, Laura se fourvoie. Car en ce qui me concerne, je n’ai jamais trouvé trace dans les différentes versions consultées ni du fait que Pându avait acquis de telles connaissances ni surtout qu’il avait choisi de les transmettre à ses enfants au moyen d’une pratique de cannibalisme ! J’ai été tellement surpris par ce récit que j’ai contacté Laura et échangé avec elle au sujet de ses sources. Elle a reconnu que pour cet aspect de sa narration, elle s’était inspirée d’une version anglaise du texte qu’elle affectionne particulièrement, mais qui ne brille pas par son souci de fidélité à l’original. Je lui ai donc fait savoir que c’était là selon moi un choix regrettable, d’autant que contrairement à l’immolation des veuves, la pratique du cannibalisme ne fait aucunement partie des coutumes populaires de l’hindouisme. Bref, pour ce dernier aspect du récit de Laura, circulons, car il n’y a rien à en retenir !
Rien ?
Si, tout de même, car la tradition considère bien que Sahadeva (le benjamin des cinq demi-frères, tous fils de Pandû) était depuis toujours doué de dons médiumniques. Au cours de la suite de l’histoire, on le voit faire de temps en temps part à ses frères de ses pressentiments. Il est vrai qu’il n’est guère écouté dans ses allégations, mais de là à dire qu’il a reçu l’ordre de Krishna de garder pour lui ses prémonitions, il y a un grand pas que franchit Laura, mais que le texte original ne valide absolument pas ! Et pour cause : à la mort de leur père, les Pândavas sont encore des enfants tout comme l’est Krishna. Près de 1500 km séparent ces cousins germains qui, selon toute vraisemblance, ne purent se rencontrer que beaucoup plus tard…
Allez, vivement le prochain épisode, pour oublier ces deux faux pas de Laura !
Le who is who de ce douzième épisode
La légende de Satî-Pârvatî ne faisant pas partie du Mahâbhârata, il n’est pas nécessaire de retenir ces noms. Aucun ajout notable donc, dans notre liste…
Ci-dessous, l’état actuel du tableau des sept générations de personnages impliqués dans l’histoire (les cases vides se compléteront au fil des épisodes)
Et pour retrouver tous les articles de cette série => c’est par ICI
À peine couronné, le jeune roi Pându s’en fut guerroyer afin de prouver sa vaillance et d’assoir son autorité sur ses voisins. Au cours d’une rixe, il s’allia avec le roi d’une contrée adjacente, nommé Shalya. Par amitié, ce roi introduisit Pându dans sa famille et lui présenta sa jeune sœur Mâdrî. Pându impressionna fort Mâdrî qui intrigua pour se faire remarquer du roi d’Hastinapura. Celui-ci tomba bientôt amoureux de la belle jeune fille et la demanda en mariage. Bien que Pându soit déjà marié à Kuntî, la demande fut facilement acceptée par Shalya qui y vit une façon de sceller une alliance durable entre les deux royaumes. Pându rentra donc de sa première campagne militaire accompagnée d’une seconde épouse. Kuntî n’en fut certes pas ravie, mais toute reine qu’elle était, elle comprit vite qu’elle n’avait pas son mot à dire, car Bhîshma et le reste de la cour se réjouissaient de savoir que Pându aurait ainsi une double chance d’avoir rapidement un héritier mâle.
Repos du guerrier : le roi décida de partir en villégiature avec ses deux épouses pour se donner du bon temps. Pour impressionner Mâdrî, dont il était tout spécialement épris, il voulut faire montre de ses talents de chasseur. Mais, souvenons-nous que Pându a pour tare de naissance une incapacité à maitriser ses émotions. Aussi, complètement identifié à son désir de briller, il tira une flèche au jugé après avoir cru voir un cerf et sa biche derrière un buisson : las, au lieu du gibier attendu, il venait de blesser mortellement un couple en pleins ébats amoureux qui s’était cru à l’abri sous l’épaisse frondaison de la forêt… Mais le mieux est que je laisse Laura vous raconter la suite…
Décryptage de la scène de chasse
L’illustration traditionnelle ci-dessus résume assez bien la scène : à gauche, on y voit Pându à cheval qui tire une flèche sur ce qu’il prend pour un couple de chevreuils en train de copuler (au milieu de l’arrière-plan). À droite du tableau, il est à pied face au sage Kindama agonisant (nu) et son épouse (déjà morte sous l’apparence d’une biche). C’est avant de rendre son dernier soupir que le sage maudit Pându : « puisque tu n’as pas respecté l’instant sacré d’extase que tous les êtres vivants connaissent au moment de l’orgasme, tu seras toi-même privé de ce plaisir, sauf à en mourir sur le champ« .
Comment comprendre cette nouvelle péripétie ?
D’un point de vue général, on peut dire qu’elle illustre le fait que quand on n’a pas la maitrise de ses émotions, on fait les choses par emportement et notre enthousiasme excessif produit des « dommages collatéraux » qui peuvent parfois avoir les plus fâcheuses conséquences.
D’un point de vue particulier, ce qui est ici en cause c’est l’égocentrisme qui fait qu’on ne donne pas à autrui le droit de jouir des mêmes agréments que soi-même. Bien que comblé par la présence de deux femmes à ses côtés, Pându ne tient pas compte du désir de jouir de la vie qui habite toutes les autres créatures et c’est cela qui finit par le priver de son propre droit à la jouissance.
Et d’un point de vue encore plus précis, c’est l’apologie du caractère sacré de l’union sexuelle qui est faite ici. On notera que ce thème revient plusieurs fois dans le Mahâbhârata. En de nombreux passages, les ébats amoureux des héros sont évoqués sans pudeur, transmettant intentionnellement au lecteur l’impression de l’importance de cette dimension de l’existence. Par exemple, il est dit que Shântanu et Gangâ (le couple à l’origine directe de la lignée des Kurus) eurent une vie sexuelle très intense pendant les premiers temps de leur union, au point que les ministres s’inquiétaient de voir le roi délaisser complètement ses autres obligations. À l’inverse, on a vu aussi combien les relations sexuelles non pleinement consenties sont considérées comme délétères pour les enfants qui en résultent (union « ratée » de Vyâsa avec Ambika et Ambalika), alors qu’un accomplissement sexuel partagé assure au contraire une saine descendance (union réussie de Vyâsa avec la servante d’Ambika). Et ici, en plein accord avec l’enseignement des upanishads, le sage Kindama laisse entendre que la sexualité est le moyen universel donné aux êtres vivants de faire l’expérience de la Plénitude.
Les quatre buts de l’existence humaine (purushârtha)
Derrière ceci, on peut facilement reconnaitre l’enseignement védique traditionnel des quatre buts de l’existence humaine : la prospérité matérielle (artha), l’accomplissement sexuel (kâma), la participation à l’harmonie générale (dharma) et l’éveil spirituel (moksha). L’ordre de présentation des trois premiers buts varie un peu selon les textes, mais kâma, la satisfaction des désirs (en général) et du désir sexuel (en particulier) est toujours compté comme un préalable indispensable à moksha, la libération de la condition humaine ordinaire. Le Mahâbhârata ne fait donc pas exception ici, puisqu’il nous montre des héros qui, dans la fleur de l’âge, s’adonnent aux joies de l’amour en parallèle à l’exercice de leur vocation sociale, et cela comme préambule à la vie de renoncement qu’ils adopteront dans la dernière période de leur existence. Nota bene : pour en savoir plus sur ce sujet, cf. mon article de l’année dernière sur les 4 buts de la vie selon la sagesse indienne
Les quatre périodes de l’existence (âshrama) et le pseudo-renoncement au monde de Pându
En complément de ce rappel des quatre buts de la vie, cet épisode illustre aussi l’enseignement traditionnel des quatre âges de l’existence humaine. Selon les Védas, la vie d’un être humain doit en effet se partager en quatre périodes. De la naissance à la fin des études, c’est l’âge de la formation (brahmacharya). Puis du mariage à la naissance d’un petit-fils, c’est l’âge des responsabilités professionnelles et familiales (grihastha). Vient alors l’âge de la retraite dans la forêt (vânaprastha) et enfin, pour finir, l’âge du renoncement complet au monde (sannyâsa). Ce thème, qui a déjà affleuré plusieurs fois dans le récit, devient ici évident. À la fois abattu par la gravité de sa faute et par la perte de la perspective d’une descendance, Pându va décider de « brûler une étape » et de s’engager sans attendre dans la troisième période de l’existence (celle du retrait dans la forêt), au lieu de continuer à assumer ses responsabilités de roi. Dans son récit, Laura escamote un peu cet élément, mais dans le texte original, sachez qu’à ce moment de l’histoire, Pându rend la couronne à son frère aîné, car il ne s’estime plus digne de remplir cette fonction. On assiste ainsi à un ballet entre les deux frères. L’aîné -aveugle de naissance- a dû renoncer au trône contre son gré. Mais le cadet -instable émotionnellement- lui redonne finalement le pouvoir ! Ce qui va bien entendu rendre la question de la succession encore plus épineuse. On apprend en effet dans cet épisode que c’est Kuntî (et non sa belle-sœur Gândhârî) qui a donné naissance au premier descendant mâle des Kurus. Mais cette naissance a eu lieu alors que Pându n’était plus roi ! Duryodhana, le fils aîné du roi aveugle -chronologiquement second par ordre de naissance- va avoir beau jeu pour revendiquer le pouvoir puisque c’est son père qui l’exercera au moment fatidique de la succession…
Mais n’anticipons pas et revenons à cette décision de Pându de « devancer l’appel ». Une fois de plus, on ne peut qu’y reconnaitre les méfaits d’une vie menée par les émotions plutôt que par la saine réflexion. En effet, les motifs invoqués par Pându pour abdiquer sont rationnellement irrecevables. Ainsi le fait qu’il soit involontairement responsable d’un double homicide ne le disqualifie pas radicalement pour diriger le royaume et il pourrait parfaitement prendre appui sur la reconnaissance de son erreur pour s’amender et être ainsi un bien meilleur roi. Au lieu de cela, il se laisse à nouveau embarqué par son affectivité, ici par la culpabilité, ce qui le pousse à « renoncer au monde » prématurément plutôt qu’à affronter ses responsabilités. Or, si on y regarde de plus près, n’est-ce pas là une réaction extrêmement courante. Quand la vie nous envoie une épreuve et qu’on se sent en échec, n’avons-nous pas nous aussi tendance à abandonner la lutte et à rêver d’une vie retirée où nous n’aurions plus d’obligations sociales à assumer! C’est en tous les cas le sens profond que je vois à cet épisode où le Mahâbhârata nous montre ce qui arrive à l’être humain qui se laisse mener par le jeu de ses affects tantôt positifs (empressement à briller devant Mâdrî) tantôt négatifs (culpabilité d’avoir involontairement tué Kindama).
Et pour aller encore un peu plus loin dans la réflexion, on peut considérer que ce mouvement de balancier entre les deux frères Dhritarâshtra et Pându est représentatif de ce qui arrive aussi dans l’existence de la plupart des humains. Nous passons notre temps à prendre des décisions motivées par nos émotions, après quoi nous demandons à notre raison insuffisamment éclairée de reprendre les rênes pour nous tirer d’affaire. Bref, selon moi, Dhritarâshtra et Pându peuvent être vus à nouveau comme les deux aspects complémentaires de notre propre psychisme…
La signification de l’ascendance divine des cinq Pândavas
Tant qu’un être humain ne trouve pas en lui une autre ressource, il est voué à tourner en rond entre ses émotions et ses pensées. Pour sortir de ce cercle vicieux, il faut qu’il découvre en son sein un principe supérieur, la faculté de VOIR les choses comme elles sont et de s’harmoniser avec leur cours. L’Inde appelle cette faculté la buddhi (l’intelligence profonde), celle qui permet de percevoir le dharma et de s’aligner sur ses lois. Mais à en croire le Mahâbhârata, cette faculté ne provient pas de la partie terrestre (héréditaire) de l’âme humaine, mais de sa dimensions céleste, reflet en nous du plan divin. Tel est du moins le sens que je vois à cette procréation « divinement assistée » de Yudhishthira puis de ses quatre frères. En ce sens, Pându représente « le vieil homme » et ses fils adoptifs « l’homme nouveau », c’est-à-dire l’âme humaine dans sa complétude, produit à la fois du ciel et de la terre. Les cinq fils adoptifs de Pându personnifient donc autant de qualités surnaturelles que nous portons tous en nous, plus ou moins à notre insu, et qu’il nous appartient de reconnaitre puis de développer.
Yudhishthira est « le fils de Yama (dieu du Dharma) ». Il représente donc spécifiquement notre capacité innée à percevoir l’intelligence de la Vie partout à l’œuvre sous la forme du Vrai, du Bien et du Beau (pour reprendre le vocabulaire de Platon) et à nous harmoniser avec elle. Pas étonnant que, comme déjà mentionné dans l’article n°2 de cette série, Swâmi Prajnânpad avait fait, dans sa jeunesse, son idéal de cette figure légendaire! Dans toute la suite de l’histoire, Yudhishthira sera celui des cinq frères qui incarnera le mieux la compréhension et le respect du dharma…
Bhima est « le fils de Vayu (dieu du Vent) ». Il représente donc spécifiquement notre capacité innée à disposer d’une énergie bien plus grande que celle que nous croyons avoir et ainsi à pouvoir dépasser notre petit monde étroit de départ.
Arjuna est « le fils d’Indra (roi des Dévas) ». Il représente donc spécifiquement notre capacité innée de volonté et de courage grâce à laquelle nous pouvons mobiliser notre énergie vitale au service du dharma. Comme déjà dit, c’est lui qui sera « le général en chef » du clan des Pândavas lors de la Grande Bataille et c’est lui aussi qui deviendra l’ami privilégié de Krishna, avant d’en devenir le disciple…
Grâce à son mantra, Kuntî fait venir à elle Indra (le roi des Dévas) par le truchement de qui elle conçoit Arjuna, le futur héros de la Bhagavad Gîtâ
Symboliquement, ces trois fils de Kuntî personnifient selon moi les trois ressources fondamentales (la Vision, la Force et le Courage) sur lesquelles nous devons nous appuyer pour accomplir notre destinée.
Quant aux deux enfants de Mâdrî, les frères jumeaux Nakula et Sahadeva, ils sont les fils des Ashvins. Ce sont là deux dieux protecteurs des créatures, car ils ont pour fonction de réguler le flot de la lumière solaire qui rend la vie possible sur terre. Le premier veille sur l’aurore et le second sur le crépuscule. Responsables du rythme solaire, ils sont pour cela à l’origine de l’ayurvéda (la science de la longévité) qui vise à assurer l’équilibre énergétique des êtres.
Nakula, le premier de leur fils est considéré comme particulièrement beau physiquement (comme l’aurore!) et est expert en médecine ayurvédique. Accessoirement, c’est aussi un cavalier hors pair qui sait « parler à l’oreille des chevaux », capacité qu’il saura mettre en oeuvre à certains moments cruciaux.
Le second, Sahadeva, est doué de dons médiumniques grâce auxquels il peut pressentir l’avenir et tenter d’en modifier le cours.
Tous les deux personnifient donc les ressources que nous avons en nous pour nous soigner tant du point de vue du corps (médecine préventive) que du point de vue de l’âme (médecine prédictive).
Munis de ces cinq qualités (Vision du réel, Force, Courage, capacité à Prendre Soin du corps et à Prévenir l’âme des dangers de son destin), nous voilà parés pour la Grande Aventure du chemin initiatique !
Le who is who de ce onzième épisode
Six noms supplémentaires viennent s’ajouter à notre tableau : celui de Mâdrî, (la seconde épouse du roi Pându), et celui des cinq Pândavas (les fils adoptifs de Pându nés de Kuntî et de Mâdrî). Comme ils sont tous les cinq au cœur de la suite du récit, pas moyen de faire autrement que de mémoriser leurs noms !
Les trois fils de Kuntî se nomment respectivement : Yudhishthira (l’aîné, qui a pour père le dieu du Dharma), Bhima (le cadet, qui a pour père le dieu du Vent) et Arjuna (le benjamin qui a pour père Indra, le roi des dieux).
Les deux fils de Mâdrî sont des jumeaux qui s’appellent Nakula et Sahadeva (Ils ont pour pères un couple de jumeaux divins, les Ashvins).
Tous les cinq viennent grossir la liste des personnages de la 4ème génération qui, de par son nombre, apparait désormais comme la génération principale du récit.
Ci-dessous, l’état actuel du tableau des sept générations de personnages impliqués dans l’histoire (les cases vides se compléteront au fil des épisodes)
Et pour retrouver tous les articles de cette série => c’est par ICI
À certains égards le Mahâbhârata n’est pas « une histoire pour les enfants », car plusieurs de ses péripéties peuvent choquer les âmes sensibles. Tel est le cas avec la première partie de cet épisode où on assiste à une scène de brutalité d’une rare intensité.
Rappelons le contexte : après avoir marié ses deux neveux, il ne reste plus à Bhishma qu’à organiser la cérémonie de couronnement du nouveau roi pour être libéré de sa charge de régent. Comme déjà dit, les tractations sont longues et compliquées car Dhritarâshtra (le prince aveugle) fait tout ce qu’il peut pour empêcher ce qu’il considère être une injustice à son égard. Mais finalement, un accord est trouvé : Pându et Kuntî deviennent les souverains officiels des Kurus. Le prince aveugle et son épouse aux yeux bandés se lancent alors dans une course à la procréation, puisque selon les termes de l’accord passé, s’ils arrivent à avoir un héritier mâle avant le couple royal, leur rejeton récupérera la Couronne à la fin du règne de Pându.
L’accouchement provoqué de Gândhârî
Quelques précisions concernant l’étrange récit de l’accouchement artificiellement déclenché de Gândhârî.
Puisqu’il n’est pas possible qu’une femme connaisse une centaine de grossesses dans sa vie, la seule façon pour Gândhârî de parvenir à accomplir son destin était qu’elle ait une grossesse gémellaire. Mais même ainsi, il fallait que la période normale de gestation soit prolongée pour que les cent foetus aient le temps de s’individualiser et de se développer correctement. C’est ce processus naturel que l’impatience et la jalousie de Gandharî sont venues malencontreusement interrompre. Le texte parle bien en effet d’une bastonnade volontaire du ventre gravide de Gândhârî par sa servante qui déclenche l’expulsion de la « masse foetale ». Par contre les différentes versions que j’ai consultées ne parlent pas d’une boule métallique, mais d’une boule de chair noire (car meurtrie par les coups) qui a l’apparence d’un boulet métallique. Ce détail est important pour comprendre le sauvetage entrepris par Vyâsa. Celui-ci (qui au passage est aussi expert en médecine) imagine un système de couveuses. Il individualise lui-même la masse foetale et dépose un embryon dans chacune des jarres préalablement remplies d’un liquide nourricier (le fameux ghee indien). Puis il fait sceller ces jarres (qui sont autant d’utérus artificiels) et il les fait mettre à l’abri dans une cave (qui est le substitut de la matrice maternelle). Les foetus sont ainsi sauvés in extrémis et peuvent alors reprendre leur développement qui dure encore une année pleine!
L’ordre de naissance des cousins germains
Ce qui fait que « l’éclosion » des jarres qui donne au couple la centaine d’enfants promise n’a lieu qu’un an après que Kuntî ait elle-même donné naissance à Yudhishthira, le premier des fils de Pându. Duryodhana, le fils ainé de Gândhârî et Dhritarâshtra, se retrouve donc de facto en seconde position dans l’ordre de succession au trône (derrière Yudhishthira). Comme vous pouvez vous en douter, cette situation porte en elle le germe du futur conflit qui opposera les fils de Pându à ceux de Dhritarâshtra. Mais au fait, pourquoi ces derniers sont-ils appelés les Kauravas (les descendants des Kurus)? Tout simplement parce que, au moment de la naissance de ces enfants, il se trouve que, contre toute attente, leur père aveugle a récupéré la couronne. Cet événement imprévu qui vient brouiller les cartes va nous être raconté par Laura dans le prochain épisode. En attendant, cela explique pourquoi les fils de Gândhârî sont donc bien les descendants en titre des Kurus, alors que ceux de Pându sont relégués au rang de branche cadette et sont donc désignés par le nom de leur père (Pândavas = les descendants de Pându).
la symbolique de Duryodhana et de ses frères
Si vous acceptez la grille de lecture que je vous ai déjà proposée, il vous faut à présent donner un sens intérieur à ce personnage clé. Son père et sa mère représentent respectivement, on l’a dit, notre cécité spirituelle et notre refus psychologique de VOIR ce qui pourrait nous libérer de cette cécité. Duryodhana (le dur à vaincre) est donc le symbole de celui qui en nous agit du matin au soir sur cette double base : je ne sais pas qui je suis vraiment, je refuse de voir ce qui pourrait me montrer ma vérité, et je compense en me lançant dans une compétition effrénée pour prendre l’ascendant sur les autres êtres humains et « conquérir le monde ». Comme on va s’en apercevoir dans la suite du récit, les personnages du Mahâbhârata sont souvent complexes et il arrivera que certaines paroles de Duryodhana soient des paroles d’une grande profondeur philosophique. Ne méprisons donc pas trop vite cette incarnation de notre propre arrogance, il se pourrait qu’elle soit parfois le portevoix de certaines de nos propres convictions !
Duryodhana a un frère cadet qui le suit comme son ombre et qui se nomme Dushâsana (le difficile à contrôler). À l’inverse de son ainé qui aime se mettre en avant et agit donc au vu et au su de tous, Dushâsana est l’incarnation de cet aspect de nous-même qui tente d’obtenir gain de cause par les moyens détournés de la fourberie et de la duplicité. Quand l’action ouverte échoue, c’est lui qui souffle à son ainé les stratégies de substitution possible et qui exécute pour lui les basses besognes. À nouveau, à travers son personnage, nous sommes invités à regarder en nous-même ce second aspect de notre impérialisme psychologique. Celui qui est toujours prêt à trouver des chemins de traverse pour parvenir aux fins voulus par l’ego quand la confrontation directe avec les autres ne donne pas les résultats attendus. Ouvrons les yeux et reconnaissons qu’au gré des circonstances, nous oscillons nous aussi entre l’affirmation explicite de notre prétention et les manoeuvres douteuses pour arriver à nos fins quand nous échouons à obtenir gain de cause par la voie directe. Le « dur à vaincre » associé au « difficile à contrôler » : voilà le tandem délétère que la voie nous demande de mettre hors d’état de nuire. On comprend alors que la bataille sera rude !
Quant au reste des membres de la fratrie des Kauravas (les 98 frères de Duryodhana et Dushâsana), ils ne sont là que pour symboliser la prolixité du mental et sa capacité à s’immiscer dans tous les aspects de nos vies. Et pour la fille Dushala, elle ne joue elle aussi qu’un rôle mineur dans la dernière partie de l’épopée et on peut donc la négliger pour l’instant.
Le who is who de ce dixième épisode
Deux noms supplémentaires viennent s’ajouter à notre tableau : celui de Duryodhana, (le fils aîné de Gândhârî et prince héritier des Kauravas), et celui de son frère cadet Dushâsana. Ils viennent tous deux agrandir la liste des personnages de la 4ème génération.
Ci-dessous, l’état actuel du tableau des sept générations de personnages impliqués dans l’histoire (les cases vides se compléteront au fil des épisodes)
Et pour retrouver tous les articles de cette série => c’est par ICI
» On devrait toujours se souvenir de ces cinq femmes remarquables qui ont su triompher de leurs erreurs : Ahalya, Draupadi, Kunti, Tara et Mandodari, »…
Ainsi se terminait l’article précédent.
Nous aurons bientôt l’occasion de faire plus ample connaissance avec la fière Draupadi, mais en attendant j’aimerais vous conter aujourd’hui l’étrange histoire d’Ahalya, la première des « saintes femmes » rituellement honorées en Inde.
Ce personnage appartient aux légendes antérieures au Mahabharata et il n’y est fait référence que par ricochet dans notre épopée, ce qui explique l’impasse de Laura. Donc, ne soyez pas surpris de l’absence d’épisode du podcast audio dans cet article. Et vous pouvez même le sauter sans en être gêné pour la compréhension de la suite de l’intrigue principale, puisqu’il s’agit « d’un récit dans le récit ». Ceci étant dit, comme l’histoire offre un échantillon particulièrement inattendu de ce qu’implique une compréhension poussée du dharma, je ne résiste pas au plaisir de vous l’offrir comme un bonus!
L’évocation d’Ahlaya par Kuntî
Depuis l’épisode n°7-1, nous savons ce qu’est un svayamvara, cette cérémonie au cours de laquelle une princesse à marier peut choisir son futur mari dans l’assemblée de ses prétendants qu’elle départage après les avoir soumis à des épreuves diverses, le plus souvent de type martiales.
Mais lors du svayamvara de Kuntî, les choses ne se sont pas tout à fait passées de la façon habituelle et si la mère de nos futurs héros a jeté son dévolu sur Pându, ce n’est pas aux termes d’une joute guerrière dont il serait sorti vainqueur, mais à l’issue d’un débat philosophique peu banal! Jugez-en plutôt :
La princesse Kuntî, souvenez-vous, est porteuse d’un lourd secret qui la ronge : pour éviter le déshonneur d’être traitée comme une fille-mère, elle a caché sa première grossesse puis abandonné son nouveau-né, Karna, aux caprices d’un fleuve. Or, aux yeux de l’assemblée des rois et des princes, ainsi, bien sûr, qu’à ceux de son père, elle passe pour un modèle de vertu. Et comme elle est effectivement pleine de qualités, elle n’envisage pas de pouvoir taire son secret indéfiniment à l’homme avec qui elle partagera sa vie. Mais comment faire pour trouver un mari à qui elle pourra un jour se confier, sans risquer pour cela de se faire répudier sur le champ!
Elle décide donc de soumettre ses prétendants à un test philosophique, ce qui, au passage, montre qu’elle n’est pas seulement la belle et pure jeune femme que tout le monde admire, mais qu’elle est aussi très instruite et très fine. Pour ce faire, elle rappelle à l’auditoire une vieille légende qui fait partie de la tradition puranique et qui est donc effectivement connue de tous les princes présents. Et sur cette base, elle demande à chacun d’entre eux de donner son avis sur le comportement de l’héroïne. Pându sera le seul à manifester une compréhension suffisamment empathique pour Ahalya et c’est pour cela qu’elle lui passera la guirlande de fleurs autour du cou (c’est mieux qu’une corde, non!).
Mais si vous aviez vous-même été invité à ce svayamvara, qu’auriez-vous répondu à la question de Kuntî sur le dharma, face au récit suivant ?
« Indra (le roi des dévas) avait pour maitresse préférée une nymphe céleste du nom d’Urvashi. Celle-ci était particulièrement fière de sa beauté et se vantait de pouvoir séduire n’importe quelle créature masculine des trois mondes, tant elle était sûre de ses charmes. (Elle interviendra d’ailleurs ultérieurement comme « tentatrice » d’Arjuna dans la suite du Mahâbhârata!).
Voyant cela Brahmâ (le dieu créateur de l’univers), décida de donner une leçon à Urvashi et se mit en tête de faire naître sur Terre une femme encore plus belle et désirable qu’elle qu’il appela Ahalya. Parvenue sans encombre à l’âge du mariage, Brahmâ se débrouilla pour qu’elle soit confiée à un sage très âgé, le rishi Gautama. Celui-ci était un grand ascète et Brahmâ pensait que malgré l’extrême beauté d’Ahalya, il ne serait pas troublé par sa présence à ses côtés. Et en effet, Gautama avait acquis une telle maîtrise de lui-même, qu’il vivait avec Ahalya comme frère et sœur, ou plutôt vu la différence d’âge, comme père et fille.
Mais après quelque temps, Ahalya qui, en bonne épouse indienne, était pleine d’affection pour son mari, se mit néanmoins à ressentir une frustration amoureuse grandissante…
Pendant ce temps, Indra apprit qu’une femme encore plus belle qu’Urvashi avait vu le jour sur Terre et qu’elle était à présent l’épouse légitime du sage Gautama. Il en prit ombrage, car il estimait qu’en tant que roi des dieux, il avait un droit de regard sur toutes les unions et que bien évidemment les plus belles femmes de la création devaient toutes lui appartenir d’une façon ou d’une autre !
Il s’approcha donc de l’ermitage où vivaient paisiblement le jeune couple et se débrouilla pour éloigner Gautama du domicile conjugal à l’aide d’une ruse des plus machiavéliques. Gautama avait l’habitude de se lever de très bon matin pour aller faire ses ablutions dans le fleuve voisin. Le sachant, Indra fit en sorte de faire chanter le coq de l’ashram bien avant l’aube, ce qui trompa Gautama. Celui-ci, persuadé que le soleil était sur le point de se lever, quitta le lit conjugal en pleine nuit pour se rendre au fleuve.
Souvenons-nous que les dévas, bien qu’habituellement invisibles, ont la faculté de prendre momentanément une apparence humaine. Fort de ce pouvoir, Indra se travestit en Gautama et entra tout de go dans la chambre conjugale. Dans son demi-sommeil, celle-ci crut que son mari venait de se recoucher auprès d’elle. Quelle ne fut pas sa surprise de se sentir bientôt entourée de la douce chaleur sensuelle de son homme ! Elle ne fut pas longue à répondre à ses avances et connut bientôt dans ses bras un extraordinaire moment de bonheur !
Ahalya trompée par Indra déguisé
Sur ce, quelque peu contrarié par sa méprise, Gautama rentra de la rivière… pour tomber nez à nez sur les amants encore enlacés ! D’un coup, sa grande sagesse vola en éclats et dans une colère tonitruante, il chassa l’intrus en le maudissant à l’aide de toute l’énergie qu’il avait accumulée par sa longue ascèse. « Toute ta vie tu porteras sur le corps des pustules en forme de vulve qui rendront ton immonde forfaiture connue de tous! » Et dans son emportement, il maudit aussi sa jeune femme, la condamnant à ne manger désormais que des racines et des plantes sauvages de façon à ce qu’elle perde la beauté de sa plastique et soit réduite à un squelette ambulant !
Indra disparu aussi vite qu’il le put et, étant un déva des plus influents, il réussit à convaincre assez vite la déesse Godavari qui régnait sur les eaux du fleuve du même nom, de l’aider à déjouer le terrible sortilège afin de retrouver son apparence d’antan. Ce ne fut quand même pas de tout repos car Godavari lui précisa que ses eaux purifiaient certes de tous les péchés, même des plus odieux, mais que dans le cas présent, ça ne fonctionnerait que si lui même pleurait autant de larmes de remord sincère que l’eau qu’il utiliserait pour laver ses plaies. Indra se mit donc en devoir de pleurer abondamment sur sa forfaiture tout en se baignant à intervalle régulier dans le fleuve sacré, tant et si bien qu’il finit par retrouver assez vite son apparence d’antan et put dès lors reprendre sa place d’honneur au deva-loka (le paradis des devas)…
Mais il n’en fut pas de même pour la simple humaine Ahalya qui, pendant plusieurs années, dû subir les rigueurs d’un régime alimentaire intentionnellement carencé, ce qui lui fit perdre peu à peu l’essentiel de sa beauté physique ! Sur ce, un jeune prince nommé Râma qui passait un jour à proximité de l’ermitage de Gautama croisa la pauvre Ahalya qui implora humblement son aide. Sachez en effet que ce Râma n’était autre que le 7ème avatar de Vishnu (celui précédant la venue de Krishna). En tant que Compassion personnifiée, Râma fut touché par le misérable sort d’Ahalya et saisi par l’injustice de sa situation.
Ahalya implore Rama de l’aider, son mari Gautama étant à l’arrière plan
Il décida d’y porter remède sur le champ et entrepris de défendre la cause de la jeune femme auprès de Gautama. Celui-ci lui fit valoir que selon les textes sacrés, une femme adultère méritait d’être répudiée et que c’est par bonté d’âme qu’il avait permis à Alhaya de continuer à vivre sous son toit. Par ailleurs, c’était aussi pour le salut de son âme qu’il lui avait infligé cette ascèse particulière, destinée, selon lui, à la libérer de sa sensualité.
Les deux hommes débattirent ainsi longtemps du dharma et de l’adharma (ce qui est juste et ce qui ne l’est pas). Au terme de quoi, Gautama dut faire amende honorable et lever la punition qu’il avait imposée à sa jeune épouse. »
C’est donc après avoir rappelé cette histoire à l’assemblée, que Kuntî demanda à ses prétendants de répondre à cette double question : « Ahalya était-elle ou non coupable ? Et en vertu de quoi Râma avait-il réussi à convaincre Gautama de rendre à Ahalya sa dignité ? »
Ceux ou celles d’entre vous qui trouvent les bonnes réponses auront le droit aux bénédictions de Kuntî (ainsi qu’à celles des quatre autres « saintes femmes » rituellement honorées par la tradition, comme expliqué dans l’épisode précédent).
😉
Et pour retrouver tous les articles de cette série => c’est par ICI
Maintenant que Bhîshma a réalisé le mariage de son premier neveu Dhritarâshtra, il s’agit pour lui de trouver un bon parti pour le second, Pându. Ça tombe bien, un roi de ses amis organise le svayamvara de sa fille, la princesse Kuntî. Cette fois Bhîshma laisse Pându s’y rendre lui-même pour tenter d’obtenir les faveurs de la princesse. Mais que sait-il des lourds secrets que porte en son cœur la jolie et douce jeune femme ?
Cette fois le récit de Laura est clair et ne demande que peu d’explications. Quatre points méritent tout de même d’être évoqués :
La généalogie de Kunti :
Concernant la généalogie un peu compliquée de Kuntî, ce qu’il faut en retenir c’est que la jeune femme appartient à une maison royale basée à Dwarka, c’est-à-dire située au sud-ouest de la péninsule indienne, et qu’en épousant Pându, elle va créer de fait une alliance entre la dynastie des Kurus et celle de Yadavas dont Krishna sera issu à la génération suivante. En fait, elle sera alors la tante de Krishna (la sœur de son père), ce qui fait que ses propres enfants (les Pândavas) et Krishna seront des cousins germains. Cela explique le lien particulier qu’ils auront, et qui sera le terreau sur lequel fleurira ensuite la profonde amitié d’Arjuna et de Krishna!
La figure légendaire du sage Durvâsâ
Bien que ce personnage ne joue qu’un rôle très marginal dans le récit, sa figure légendaire mérite d’être explicitée, car elle laisse entrevoir un aspect peu connu de la sagesse indienne. En quelques mots, il s’agit d’un personnage qui symbolise la dimension courroucée de la sagesse, à l’image de ce que représentent certaines divinités terrifiantes du Bouddhisme tibétain. Selon la légende, il aurait été envoyé sur terre par Shiva pour rappeler aux humains l’intransigeance de la Voie. Son nom est en lui-même tout un programme puisqu’il signifie quelque chose comme « celui avec qui il est difficile de vivre ». En tant qu’ascète errant, il prend plaisir à visiter les gens qui se croient très avancés spirituellement et il les fait tourner en bourrique pour mettre à bas leur prétention à la sagesse. On chuchote d’ailleurs que Durvâsâ serait encore de ce monde. Si vous croisez sur votre route quelqu’un de vraiment insupportable, prudence, c’est peut-être lui…
Ceci étant rappelé, on comprend d’autant mieux le mérite particulier de la jeune Kuntî. Être au service d’un tel être du matin au soir pendant toute une année, alors qu’il vous rabroue à la moindre occasion et s’emporte violemment dès que quelque chose le contrarie un tant soit peu, quel défi ! Mais évidemment, le mérite qu’elle a à tenir le choc d’une telle sâdhanâ est à la mesure de sa difficulté. Et c’est pourquoi Kuntî se voit attribuer une récompense tout aussi extraordinaire que son épreuve. Elle pourra concevoir des enfants d’ascendance divine !
Arrêtons-nous un instant sur le parallélisme qu’il y a ici entre les deux futures belles-sœurs, Gândhârî d’un côté et Kuntî de l’autre. Pour toutes les deux, une fois mariées, il va devenir primordial de réussir à procréer des enfants. Et toutes les deux ont reçu de Shiva (ou de son représentant) l’assurance qu’elles ne seront pas stériles. Mais Gândhâri a demandé cette faveur sur la base d’une insécurité qu’elle a tenté d’exorciser par ses prières compulsives. Alors que Kuntî ne s’est souciée de rien d’autre que de répondre au jour le jour à ce que la vie lui demandait de faire. La première va engendrer des enfants marqués par la possessivité propre à ceux qui ont peur de manquer, alors que la seconde donnera naissance à des êtres faisant confiance à la vie…
La toute-puissance des mantras
Un aspect un peu déroutant du Mahâbhârata pour nos mentalités modernes réside dans l’importance qu’il accorde aux mantras. On a vu une première fois que c’est grâce à l’utilisation d’une certaine formule secrète que Bhishma a le pouvoir de faire de son arc une arme surpuissante. Dans l’épisode présent, c’est suite à l’utilisation imprudente du mantra transmis par Durvâsâ que la vie de Kuntî bascule. Et plus loin dans le récit, il va y avoir plusieurs autres occasions où les mantras vont jouer un rôle décisif. Cela mérite quelques explications :
Selon la mentalité matérialiste moderne, il n’y a pas de rapport autre que conventionnel entre les mots et les choses. La preuve, du moment qu’on tombe collectivement d’accord sur le sens qu’on donne à un groupe de phonèmes, on peut appeler le même objet de noms différents : le soleil, the sun, die sonne, de zon, taiyô… autant de façons conventionnelles de désigner le même astre qui n’a cure du vocable qu’on lui attribue.
Or, sachez que cette façon de voir est très éloignée de la mentalité traditionnelle pour laquelle il existe au contraire un lien étroit entre les mots des langues les plus anciennes et les objets qu’ils désignent. C’est même ce qui fait que ces langues sont considérées comme « sacrées »! De ce point de vue, Sûrya (le Soleil en sanskrit) n’est pas un terme arbitraire, mais la traduction vocale de la réalité vibratoire de cet astre. Donc, si à l’aide d’une formule sanskrite, j’invoque l’astre du jour, la vibration sonore va effectivement me relier au soleil et être l’occasion d’une interaction subtile entre lui et moi. En répétant cette formule pendant un temps suffisamment long et en étant bien concentré, l’effet vibratoire va augmenter et, passé un certain seuil, va déclencher des conséquences « visibles ». À bien y réfléchir, cette conception n’est pas propre à l’Inde, mais se retrouve dans toutes les cultures traditionnelles qui peu ou prou justifient ainsi, entre autres, l’efficacité de la prière. Ainsi une prière suffisamment insistante « oblige » Dieu à répondre, car l’appel constamment répété de son Nom finit par établir une connexion effective avec Lui…
Tel est le secret de l’efficacité des mantras. Bien évidemment, cette efficacité est principalement spirituelle, et on peut trouver naïve cette conception d’un monde dans lequel la pensée concentrée à l’extrême aurait un pouvoir direct sur la matière. Mais on peut aussi comprendre que dans le cadre épique du Mahâbhârata où il s’agit de grossir le propos pour le mettre à la portée de tous, les effets « physiques » des mantras sont ceux qui sont naturellement le plus mis en avant…
Munis de ces éléments, il va, je l’espère, vous être plus facile d’adhérer à l’histoire racontée et de considérer que le mantra de Kuntî a effectivement le pouvoir d’influencer les embryons qu’elle porte et portera en son sein. Certes la conception par insémination purement immatérielle reste avant tout une métaphore. Mais après tout, elle n’est ni plus ni moins inconcevable que l’Immaculée Conception du Christ, né, souvenez-vous, de l’union de la Vierge avec… le Saint-Esprit!
La douloureuse histoire de Kuntî et de Karna
Le premier fils né hors mariage de Kuntî s’appelle Karna et a donc pour divin géniteur Sûrya le soleil. Sans surprise, ce sera là un être lumineux, d’une beauté et d’une puissance à nulle autre pareilles, qui jouera donc un rôle majeur dans la suite du récit. Une ombre planera cependant sur ce héros : à l’image de son arrière-grand-mère Satyavatî, il sera recueilli par un couple de braves gens qui l’élèveront comme leur enfant. Mais Karna, ignorant qui sont ses véritables parents, souffrira toute sa vie d’une sorte de complexe d’identité. Sans cesse tiraillé entre ses rêves de gloire et son sentiment d’infériorité sociale, il sera amené, malgré sa magnanimité naturelle, à faire quelques choix regrettables qui, pour plagier StarWar, finiront par le faire passer « du côté sombre de la Force ».
Dans tous les cas, un personnage dont la symbolique aussi complexe qu’attachante n’a pas fini de retenir notre attention…
Quant à son abandon par sa jeune mère Kuntî, j’avoue ne pas avoir réussi jusqu’à présent à en décrypter tout le sens. Le rapprochement avec l’histoire de Moïse est une fausse piste, car d’une part l’enfant juif est issu d’une union légitime et d’autre part si sa mère le confie au fleuve, c’est pour lui permettre d’échapper à la mise à mort des bébés mâles par le Pharaon. Tout au contraire, Kuntî prend le risque de voir son enfant se noyer alors que si elle l’avait gardé avec elle, rien ne menaçait directement sa jeune vie. C’est donc pour se protéger elle de l’opprobre de la bonne société qu’elle abandonne son fils et non pour le sauver.
Résultat, elle va porter au fond d’elle pendant très longtemps une culpabilité secrète dont elle n’arrivera à se libérer que le jour où elle pourra avouer à son ainé qu’elle est sa mère…
Quand on sait que, par ailleurs, Kuntî est comptée parmi les « saintes femmes » dont la mémoire est rituellement honorée en Inde, cela interroge. Avec une autre des héroïnes du Mahâbhârata, elle est en effet considérée comme l’un des cinq modèles féminins dont chaque femme peut et doit s’inspirer. Il est vrai que, si ce n’est cette erreur de jeunesse, tout le reste de sa vie sera un modèle de vertu et de bonté que chacune des épreuves qu’elle aura à vivre viendra magnifier.
Finalement, la leçon du Mahâbhârata la concernant pourrait bien être celle-ci : aucun humain n’est parfait, car tous ont une part d’ombre. La sagesse ne consiste donc pas à être d’emblée sans défaut, mais à assumer en conscience ses erreurs pour en faire un chemin d’élévation intérieure. Ce que nous rappelle cet hymne sanskrit* qui la cite : » On devrait toujours se souvenir de ces cinq femmes remarquables qui ont su triompher de leurs erreurs : Ahalya, Draupadi, Kunti, Tara et Mandodari, »…
* cf. l’article de Wikipédia sur la notion de Panchakanya
Le who is who de ce neuvième épisode
Deux noms supplémentaires viennent s’ajouter à notre tableau : celui de Kuntî, (la future femme de Pându), et celui de son premier enfant Karna, conçu puis abandonné alors qu’elle était encore une toute jeune fille. Ce dernier vient enfin garnir la case de la « 4ème génération » de notre tableau dont il occupe désormais la première place…
Ci-dessous, l’état actuel du tableau des sept générations de personnages impliqués dans l’histoire (les cases vides se compléteront au fil des épisodes)
Et pour retrouver tous les articles de cette série => c’est par ICI
Résumons-nous : la dynastie des Kurus vient d’être sauvée de l’extinction par l’intervention providentielle de Vyâsa qui a donné à sa mère deux petits-fils : Dhritarâshtra et Pându. Tant que ceux-ci ne sont pas adultes, c’est encore et toujours Bhîshma qui va assumer la régence et qui va donc avoir, le moment venu, le souci de trouver des épouses dignes de partager la vie des deux princes héritiers.
Chemin faisant, il va avoir une première situation épineuse à trancher qui est tout sauf anodine. Selon les règles en vigueur chez les Kshatriyas de l’époque, c’est au fils aîné qui revient de droit la charge royale. Mais peut-on vraiment confier la destinée de tout un peuple à un aveugle ? Pour répondre à cette difficile question, Bhîshma fait appel à un conseil de sages qui rend un verdict défavorable à l’aîné en faisant valoir que dans ces circonstances particulières, c’est Pându qui doit être préféré comme roi. Cette décision n’est pas simple à faire accepter à Dhritarâshtra, car il la vit comme une double peine : « non seulement la vie m’a défavorisé en me privant de la vue, mais au lieu de m’aider à surmonter ce handicap, vous me frustrez du reste de satisfaction qui me revenait en tant qu’aîné ». Mais Bhîshma, qui a pour préoccupation principale la pérennité du royaume, reste droit dans ses bottes. C’est Pându qui sera couronné dès qu’il aura atteint l’âge requis. Ceci étant, et pour ne pas faire une trop grande injustice à Dhritarâshtra, il est décidé que son droit d’ainesse sera transféré à la génération suivante. Ce qui veut dire que l’ainé de ses enfants récupérera le trône, du moins s’il vient au monde avant que Pându n’ait lui-même un fils. Les deux frères finissent pas accepter l’un et l’autre les termes de cet accord, étant entendu que Dhritarâshtra devra être le premier à prendre femme.
La préoccupation suivante de Bhîshma est donc de trouver à ses deux neveux des épouses dignes de devenir l’une reine et l’autre princesse consort du royaume des Kurus. Un peu de géopolitique ici : le royaume gouverné par Bhîshma est situé dans la région de Delhi, c’est-à-dire dans le nord de l’Inde. Une alliance de fait est déjà actée avec le roi de Bénarès puisque celui-ci est désormais le grand-père maternel des deux princes via ses filles Ambika et Ambalika. Cela assure une sorte de protection du flan Est du royaume. Il est donc approprié que Bhîshma cherche à faire alliance avec des royaumes situés sur son flanc Ouest. Deux maisons royales retiennent tout spécialement son attention. Celle du Gandara, pays situé à cheval entre l’Afghanistan et le Pakistan actuel, donc au nord-ouest d’Hastinapura, et celle de la région de Dwarka, au sud-ouest de sa propre capitale. S’il réussit à marier ses deux neveux avec des princesses issues de ces royaumes, cela, à n’en pas douter, sera un très bon coup politique, propre à assurer la sécurité des Kurus !
Mais pourquoi penser à Gândhârî pour Dhristarâthra ? Tout simplement parce que le bruit court dans toutes les maisons royales de l’époque que cette jeune femme très pieuse a obtenu, suite à ses prières aussi ferventes qu’assidues, une faveur rare de Shiva. Celui-ci lui a assuré que sa fertilité serait exceptionnelle et qu’elle pourrait avoir autant d’enfants mâles qu’elle le souhaiterait (jusqu’à cent fils, prétend la rumeur)! Aux yeux de Bhîshma, qui reste chagriné d’avoir dû priver l’ainé de ses neveux du trône, c’est l’assurance que celui-ci aura très vite un descendant mâle et que la couronne reviendra donc à sa propre lignée après l’intermède du règne de son cadet Pându.
Petit problème, la cécité de Dhritarâshtra est désormais de notoriété publique. Aussi, comment faire accepter au roi du Gandhara une telle union ? Les négociations diplomatiques vont donc bon train pendant toute une période entre les deux royaumes. Bhîshma promet mont et merveille au père de Gândhârî, mais son frère, un certain Shakuni, est très circonspect, car il craint que le bonheur conjugal de sa sœur ne fasse les frais de cet accord « politique ». La suite ? Je laisse à Laura le soin de vous la raconter…
Encore un personnage chargé d’une symbolique forte qu’il nous faut à présent tenter de décrypter. Sur un plan superficiel, les choses nous sont présentées de façon trompeuse, car Gândârî a toute l’apparence d’une grande âme qui n’hésite pas à renoncer à sa propre capacité visuelle pour partager plus complètement l’expérience intime de son mari et ainsi être à même de mieux le comprendre. Elle symboliserait ainsi la parfaite épouse, celle qui est capable de sacrifier son propre univers pour se couler entièrement dans le monde de son conjoint. Mais à présent que nous avons décrypté ensemble la vraie signification du vœu de Bhîshma, il y a peu de chance pour que vous avaliez cette nouvelle couleuvre que nous sert le texte !
Ceci étant, pour mieux comprendre où veut en venir l’auteur, il nous faut revenir un peu en arrière et nous demander pourquoi a-t-il choisi d’affubler ses deux premiers fils, l’un de cécité, et l’autre d’hypersensibilité émotionnelle. La clé que je vous propose est la suivante : sous couvert de nous raconter l’histoire de la dynastie des Bhâratas, Vyâsa est en train de mettre en place les éléments d’un enseignement initiatique qui a trait au fonctionnement interne de chacun d’entre nous !
La dimension initiatique du Mahâbhârata
Et pour commencer, il a fait en sorte de mettre en évidence la double racine de tous nos maux : notre non-vision de la réalité, doublée de notre tendance congénitale à nous identifier à nos émotions. Dans cette perspective, Dhritarâshtra, est le parfait symbole de l’ignorance de notre vraie nature dans laquelle nous sommes plongés depuis notre naissance. Et Pându est la propension qui en résulte à nous confondre avec nos états d’âme, c’est-à-dire à absolutiser les désirs et les peurs que nous éprouvons ponctuellement. Pris ensemble, les deux fils de Vyâsa sont le symbole de notre fonctionnement « ordinaire »; et la lutte de pouvoir qui va prendre place entre eux reproduit l’incessante bataille interne qu’il y a entre notre pensée de surface et nos émotions.
La symbolique du couple Dhritarâshtra / Gândhârî
Si vous acceptez cette grille de lecture initiatique, la symbolique du couple Dhritarâsthra/ Gândhârî va vous devenir évidente. Au fil du récit, nous allons nous rendre compte que Dhritarâstra est le parfait symbole de l’ego. Plus l’histoire avance et moins il sera capable de remettre en cause son illusion de toute-puissance et on le verra s’enferrer de plus en plus dans sa prétention égotique à être le centre du monde. Pas plus que Dhritarâshtra n’est qualifié pour être roi, l’ego en nous n’est qualifié pour diriger notre monde intérieur. Et pourtant, à l’image du descendant des Kurus, il va tout faire durant notre existence pour rester au pouvoir, quitte à ruiner jusqu’à notre possibilité d’éveil.
Ce point étant acquis, il est clair qu’en tant que compagne d’un aveugle Gândhârî est le parfait symbole du mental. Dans l’histoire, Dhritarâshtra commence par prendre très mal le vœu de sa nouvelle femme, car ce qu’il attendait d’elle était qu’elle soit « ses yeux ». Au lieu de quoi elle ne sera que le redoublement de sa propre cécité! Quel symbole : nous attendons tous de notre mental qu’il nous sorte des doutes et de la confusion intérieure qui sont le pain quotidien de l’ego. Mais au lieu de nous éclairer, notre mental, le plus souvent, nous conduit dans des voies encore plus obscures et tourmentées. À la différence de l’ego qui est « né comme cela » (aveugle), le mental, lui, choisi de s’aveugler lui-même, car ce qui le soucie avant tout c’est de veiller à notre confort intérieur. Dès lors qu’elle est un tant soit peu dérangeante pour l’ego, le mental n’a donc que faire de la vérité et lui préfère les faux semblant et les à peu près.
La symbolique des cent fils annoncés
Autre point à analyser : la fertilité invraisemblable dont est créditée Gândhârî. Commençons par resituer la chose dans le contexte que nous avons déjà évoqué. Pour une femme Kshatriya de l’époque, rien n’avait plus de valeur que de pouvoir donner naissance à des enfants, et spécialement à des garçons. Les femmes en âge de procréer redoutaient donc plus que tout d’être stériles. Les prières et pratiques rituelles censées assurer leur fécondité étaient donc à la fois très répandues et fortement prisées. Mais comme aucune femme normalement constituée ne souhaite connaître le calvaire d’une centaine de grossesses (!), on est naturellement conduit à rechercher un sens symbolique à cette étrange « faveur » de Shiva. Et à nouveau mon hypothèse de lecture selon laquelle Gândhârî est une personnification du mental fait merveille. Par définition en effet le mental cherche la sécurité et pour l’obtenir s’attache en priorité à l’accumulation. Il lui en faut toujours plus, la quantité remplaçant à ses yeux la qualité. Ainsi peut-on imaginer que pour calmer sa crainte de ne pas enfanter, elle a prié encore et encore Shiva au point d’avoir en quelque sorte accumulé sur elle un faisceau de réponses karmiques totalement disproportionné… Autre sens possible, complémentaire du précédent : les enfants de Gandhari sont les rejetons de son couple. Ils représentent donc les créations innombrables qui résultent de l’association en nous du mental et de l’ego. Et on le sait tous, rien de plus prolixe qu’un tel mental qui, pour conforter l’ego dans son aveuglement fondamental, passe son temps à secréter des idées, échafauder des plans et inventer des scénarios… Les cent enfants soi-disant promis par Shiva peuvent donc se comprendre comme la représentation symbolique de la suractivité psychique de Gândhârî, qui elle-même personnifie la fertilité pathologique de notre propre mental…
Le fin mot de l’histoire
Maintenant que nous comprenons mieux combien le bandeau que Gândhârî décide de se mettre sur les yeux nous concerne intimement, nous pouvons, en complément, rendre tout de même justice à certaines des qualités de cette figure féminine emblématique. Et en premier lieu, on peut reconnaitre que, tout comme Bhîshma, elle illustre l’immense pouvoir que chaque être humain a potentiellement sur lui-même. Autant que les hommes, les femmes peuvent être capables d’actes de volonté extrême qui les amènent à se dépasser et à accomplir des prodiges. Et le fait que certains des personnages du Mahâbhârata se trompent de direction n’enlève rien au caractère inspirant de l’intensité de leur engagement.
Dans le cas présent, en renonçant à la vue, Gândhârî va se soumettre volontairement à une forme particulièrement éprouvante d’austérité. Et comme pour Bhîshma, il va en résulter l’accumulation d’une énergie mentale hors norme. Ce qui fait qu’à la fin de sa vie, elle aura à sa disposition un pouvoir psychique particulier qui la rendra spécialement redoutable. Au point que, comme le signale Laura, elle sera la seule à pouvoir tenir ponctuellement Krishna en échec. Je ne peux développer ici sous peine de « divulgâcher » la suite de l’histoire. Mais je peux quand même signaler qu’il y a là un nouveau symbole fort. Qu’on se le dise, le mental est capable de tout, même de défier l’autorité d’un grand maitre spirituel!
Le who is who de ce huitième épisode
Deux noms supplémentaires viennent s’ajouter à notre tableau : celui de Gândhârî, la femme de Dhritarâshtra, et celui de son frère le prince Shakuni. Ce dernier ne joue encore ici qu’un rôle négligeable. Mais vous pouvez déjà retenir son nom, car il sera bientôt au centre d’une des péripéties les plus intenses du récit. La case « 3ème génération » de notre tableau continue donc à se remplir tranquillement…
Ci-dessous, l’état actuel du tableau des sept générations de personnages impliqués dans l’histoire (les cases vides se compléteront au fil des épisodes)
Et pour retrouver tous les articles de cette série =>c’est par ICI
Une fois n’est pas coutume : pour ne pas allonger démesurément mon commentaire au 7ème épisode du podcast de Laura, je l’ai scindé en deux. Donc, ci-dessous vous lirez mes explications complémentaires au second volet de cet épisode, celui qui concerne Vyâsa et la conception de ses trois fils.
Le podcast ci-dessous est donc le même que celui inclus dans l’article précédent. Vous pouvez en zapper l’écoute si vous avez encore bien en tête son contenu. Ou alors, contentez-vous de réécouter la seconde moitié de l’enregistrement (à partir de la 4ème minute) si vous avez besoin de vous rafraichir les idées…
Je commence à nouveau par développer quelque peu le récit de Laura. Suite à quoi, nous serons mieux à même d’appréhender les enseignements de sagesse qu’il renferme…
Le dilemme de Satyavatî
De santé fragile, le jeune roi Vicitravîrya meurt prématurément avant qu’aucune de ses deux épouses ne tombe enceinte. La reine mère Satyavatî de son côté est au plus mal. Elle qui attendait de son mariage avec Shântanu la gloire éternelle promise à la fondatrice d’une nouvelle dynastie, la voilà qui, après le décès de son mari, vient de subir la perte successive de ses deux fils, et cela avant qu’aucun d’eux n’ait pu lui assurer une descendance. La survie du royaume demanderait qu’elle fasse amende honorable et relève Bhishma de son serment. Celui-ci pourrait alors épouser une femme digne de son rang et ensemble ils perpétueraient la lignée des Kurus. Mais cette solution de bon sens ne peut pas être retenue, car elle se heurte à deux volontés contraires. D’un côté Bhîshma est désormais si fier de l’aura d’invincibilité qu’il a acquise par son vœu de chasteté que c’est mission impossible que de le convaincre des avantages qu’il aurait à faire machine arrière. Et de l’autre Satyavatî, dévastée par ses trois deuils, n’a plus que son rêve de grandeur pour la soutenir. C’est pourquoi ils en viennent l’un et l’autre à tomber d’accord sur une stratégie qui, vue de notre fenêtre contemporaine, parait vraiment tirée par les cheveux, mais qui, du point de vue de la tradition de l’Inde ancienne n’est pas en contradiction avec les us et coutumes de l’époque et reste donc compatible avec le sacro-saint dharma!
La reine-mère Satyavatî, tente de convaincre son fils ainé Vyâsa, renonçant de son état, de servir de géniteur à ses brus
C’est ainsi que Satyavatî va révéler pour la première fois de sa vie le secret de l’existence de son fils ainé Vyâsa et va convaincre Bhîshma d’autoriser qu’il s’unisse aux deux princesses pour assurer la descendance de sa lignée. Mais quid du consentement des deux jeunes femmes, me direz-vous ? Eh bien, sachez qu’à cette époque et dans le contexte de cette société patriarcale, la femme n’est rien si elle n’est pas sous la protection d’un homme, que ce soit son père dans son enfance, son mari à l’âge adulte ou l’un de ses fils dans sa vieillesse. Les princesses ne sont désormais que de jeunes veuves sans enfant, autant dire que si elles n’acceptent pas l’homme que leur belle-mère va leur proposer comme géniteur de remplacement, elles seront condamnées à une inexorable déchéance sociale. Bref, elles ne seront pas difficiles à convaincre face au spectre de la vie de misère qui les attend si elles demeurent sans enfants. Mais il reste un problème de taille. Vyâsa est un renonçant solitaire qui, en tant que yogi accompli, vit depuis toujours dans la chasteté. Bien qu’il n’ait pas pris formellement de vœu, il n’a aucun désir d’aucune sorte pour la vie de famille. Comment le convaincre à tout le moins d’accepter de procréer avec les princesses ? Qu’à cela ne tienne, Satyavatî veut y croire. Elle se souvient en effet des paroles du père de Vyâsa : « en tant que sa mère une connexion télépathique existera toujours entre toi et ton fils premier né, et si un jour tu es en grande difficulté, il te suffira de faire mentalement appel à lui pour qu’il vienne t’apporter son aide ».
La conception des trois fils de Vyâsa
Et c’est ainsi que Vyâsa réapparait tout à coup dans le récit. Il rencontre sa mère, se fait exposer la situation et face à l’adversité qu’elle traverse, il accepte de jouer son rôle de fils et de lui apporter son concours. Mais il pose une condition : lui-même et les princesses devront disposer d’un an pour faire connaissance et se préparer en douceur à l’union charnelle. À lui, véritable homme des bois, il faut un peu de temps pour se familiariser avec les us et coutumes du monde « civilisé » qu’il n’a encore jamais fréquenté. Et à elles, il leur faut apprendre à apprécier et même à honorer le style de vie qui est le sien, de façon à ce qu’elles soient fières du père des enfants qu’elles porteront. Que du bon sens en somme, car verser de l’huile bouillante dans une carafe d’eau froide, c’est risquer à tous les coups le choc thermique !
Oui, mais Satyavatî est d’une impatience maladive. Elle n’en peut plus d’attendre que la vie accomplisse enfin son aspiration la plus chère. Elle veut être grand-mère TOUT DE SUITE. Aussi use-t-elle de son autorité maternelle pour contraindre Vyâsa à accomplir son devoir au plus vite. Bien qu’il sache pertinemment qu’il s’agit là d’une erreur, Vyâsa s’en tient à son propre dharma qui est, en l’occurrence, de laisser le dernier mot à sa mère. Et c’est ainsi que le « drame » se produit. Il s’unit une première fois à Ambika, mais celle-ci est trop horrifiée par son apparence de sadhu hirsute à la peau couverte de cendres et ne peut que fermer les yeux pour échapper à l’image -répugnante selon elle- de son amant d’un soir. Patatras, Vyasa s’en rend compte et fait une prédiction terrible. Le refus émotionnel de la future maman durant la conception va immanquablement impacter le bébé à naître qui, prévient-il, a toutes les chances de naître aveugle.
Satyavatî l’Impatiente est effondrée. Elle sermonne sa seconde belle-fille et la nuit suivante celle-ci s’efforce, faute d’éprouver du plaisir, à tout le moins de garder les yeux grands ouverts pendant le coït. Las, elle n’est pas plus prête émotionnellement que sa sœur à accueillir en elle cet homme brut de décoffrage qui ne connait pas les codes et les bonnes manières de la haute société. Ce qui fait qu’au moment fatidique, elle défaille au point d’en devenir livide. Cette fois encore Vyasa s’en rend compte et il est formel, ce rejet intérieur de la princesse Ambalika ne peut pas ne pas affecter son enfant à naitre. Celui-ci aura le teint anormalement pâle et aura tendance à perdre le contrôle de son affectivité chaque fois qu’il subira un stress. Nouvelle prédiction insupportable à entendre donc pour Satyavatî. Mais décidément jamais à court d’idées, elle se dit que si Vyâsa accepte de donner une seconde chance à sa première bru et si cette fois celle-ci l’accueille vraiment en amante, cette relation réussie annulera peut-être les effets négatifs du premier rapport. Fidèle à son dharma de fils, Vyâsa se résout à accomplir une troisième et dernière fois la volonté de sa mère qui, de son côté, met une pression d’enfer sur Ambika.
Mais point trop n’en faut dans la manipulation d’autrui. Au dernier moment Ambika se rebiffe et demande à l’une de ses servantes de prendre incognito sa place dans le lit nuptial. Celle-ci, qui est une jeune femme simple et pleine de vitalité, en est très honorée. Elle s’offre donc sans retenue ni arrière-pensée au sadhu toujours hirsute et barbouillé de cendres, et ils connaissent tous les deux la joie extatique d’une union sexuelle réussie. D’où cette dernière prédiction auspicieuse de Vyâsa : « tu auras un enfant parfaitement équilibré qui aimera la vie et qui sera reconnu pour sa sagesse. Et pour te remercier de m’avoir fait connaitre le bonheur charnel, je vais demander à ma mère de vous anoblir toi et ton enfant à naître !
Voilà, vous en savez plus désormais sur cet étrange aspect autobiographique du récit. Car oui, c’est bien Vyâsa le père des trois héros qui vont être désormais au cœur de la suite de l’épopée.
Dhritarâshtra au centre, à sa gauche Pându, et à sa droite Vidura qui salue ses deux demi-frères royaux…
Dhritarâshtra est son fils ainé. Il est beau, il est fort, mais sa cécité obèrera une bonne partie de son potentiel.
Pându est son cadet. Doué d’une grande sensibilité, il est d’une nature bienveillante et généreuse. Mais sa pâleur inhabituelle est le reflet d’une instabilité émotionnelle qui ne présage rien de bon.
Vidura enfin, est son benjamin. C’est le seul enfant parfaitement sain et équilibré. Mais n’étant pas d’ascendance royale, il ne pourra pas prétendre au trône des Kurus. Tout au plus, ses grandes qualités le conduiront à devenir le Premier ministre dévoué du royaume pendant de très longues années. Mais sa sagesse ne suffira que rarement à faire contrepoids aux erreurs des futurs rois de la dynastie…
Tous les trois sont en fait des demi-frères, puisqu’issus de mères différentes. Ils ont par contre la même grand-mère paternelle, Satyavatî, qui, bon gré mal gré, a enfin réussi à atteindre son but. Et comme elle est la veuve du roi Shântanu, les deux premiers fils de Vyâsa vont être considérés socialement comme les descendants légitimes de la dynastie des Kurus. À ce titre Bhîshma va être désigné comme leur oncle. Et il va remplir auprès d’eux le rôle de substitut paternel, Vyâsa lui laissant bien volontiers cette place, préférant, après avoir payé sa dette de gratitude vis-à-vis de sa mère, s’en retourner à l’anonymat de sa vie d’ermite…
Les enseignements à tirer de ce second volet de l’épisode 7
Concernant Satyavatî
La première et la plus intéressante leçon à tirer de ce récit concerne cette nouvelle chaîne karmique que l’on voit à présent clairement se dessiner à partir de Satyavatî. Enfant trouvée par un pêcheur, elle a grandi dans un milieu social très modeste. Mais après avoir mis au monde Vyâsa, elle se retrouve gratifiée d’un pouvoir de séduction décuplé (son parfum) grâce auquel elle arrive à épouser un roi. Jusque-là, rien de contraire au dharma, puisqu’elle ne fait que suivre sa nature profonde (rappelons-nous que, même si elle l’ignore, elle est elle-même fille d’un roi et d’une nymphe). Là où ça commence à dérailler, c’est qu’elle accepte sans broncher l’injustice qui est faite au premier enfant de Shântanu. Elle n’en est certes pas la première responsable. Mais à tout le moins elle en est l’instigatrice puis la complice. Imaginons un instant ce que peut être son ressenti quand elle voit au quotidien Bhîshma qui se dévoue à ses propres enfants (ses demi-frères) pour les préparer à devenir roi à sa place… Gênée ? Elle ne le montre pas en tout cas, et savoure la position d’autorité que lui confère son statut de reine mère…
Mais là où elle en remet une couche, c’est quand elle contraint son fils ainé à suspendre sa vie de renonçant pour assurer sa descendance, et cela en passant outre les règles normalement en vigueur dans ce genre de situation d’exception. Par impatience, elle va même jusqu’à forcer ses brus à des relations sexuelles non suffisamment consenties. Cette double violence psychique (contre son fils et contre ses brus) va, ici aussi, créer une onde de choc karmique dont nous ne voyons pour l’instant que l’effet le plus immédiat (ces deux petits-fils sont porteurs d’une tare de naissance : la cécité pour l’un et l’hyper-émotivité pour l’autre). Mais, il est clair qu’un royaume qui n’a pour tout dirigeant potentiel qu’ un aveugle et un hyper-sensible est mal parti pour durer ! Et à dire vrai, le reste du Mahâbhârata va consister à dérouler cette chaine karmique en montrant cette fois encore combien les actions mues par les émotions personnelles finissent toujours par produire plus de mal que de bien, tant pour la personne qui les a initiées que pour la société tout entière. Agir ou réagir ? Telle est la question récurrente qui va se poser encore et encore au fil du récit.
Concernant le couple Satyavatî / Shântanu
Pour terminer, je voudrais synthétiser les deux volets de cet épisode en faisant remarquer que le comportement de Satyavatî n’est que le reflet inversé de celui de son défunt mari. Alors que lui n’a pas hésité à cautionner le sacrifice de la libido de son fils pour arriver à satisfaire son propre désir amoureux, elle n’hésite pas à forcer son ainé à avoir une activité sexuelle contraire à sa vocation d’ermite pour réaliser son ambition personnelle. Que ce soit pour la restreindre ou pour l’amplifier, dans les deux cas, on a affaire à un abus semblable d’un parent qui prend le contrôle de la sexualité de son enfant et la détourne à son profit.
Il me semble remarquable que cette épopée vieille de plus de 2500 ans ait pour premier ressort dramatique l’égocentrisme d’un « couple alpha » qui s’approprie l’élan vital de sa progéniture ! Toute ressemblance avec les parcours de vie cabossés de beaucoup de nos contemporains serait-elle purement fortuite ?
Concernant les fils : Bhîshma et Vyâsa
Une dernière remarque : face à cette situation délétère, on voit la différence de réaction des deux fils concernés par cet abus d’autorité. Bhîsma tire une fierté personnelle de son serment et par cette réaction en arrive à « remettre de l’huile sur le feu » (enlèvement des princesses, ruine de l’avenir d’Amba). Alors que Vyâsa fait l’effort de s’adapter avec souplesse à une situation qu’il n’a certes pas choisie (sa chasteté est beaucoup plus ancienne et murie que le vœu de Bhîshma et mériterait bien plus d’être respectée), mais contre laquelle il fait « contre mauvaise fortune bon cœur ». Il accomplit son dharma de fils, ni plus ni moins, et ne rajoute rien de « son monde » au monde. Il symbolise ici le modèle de l’action éclairée qui consiste à répondre de façon impersonnelle à une réalité objective. Ainsi il ne crée pas de karma supplémentaire.
Mais me direz-vous, n’est-il pas bizarre qu’il ne se soit pas opposé plus frontalement à la demande excessive de sa mère. N’est-ce pas là une autre façon d’être « adharmique » ? Pour couper court à cette objection, il suffit de se souvenir qu’avant d’être un personnage de l’Épopée, Vyâsa en est d’abord l’auteur. S’il veut, en tant qu’auteur, avoir quelque chose d’édifiant à nous raconter, il faut bien que ses personnages commencent par faire des erreurs !
Le who is who de ce second demi- épisode
Trois noms viennent s’ajouter à notre tableau : ceux des enfants que Vyâsa va concevoir avec ses amantes d’un soir : Dhritarâshtra, Pându et Vidura. La ligne « 3ème génération » de notre tableau se retrouvant ainsi enfin remplie à son tour…
Ci-dessous, l’état actuel du tableau des sept générations de personnages impliqués dans l’histoire (les cases vides se compléteront au fil des épisodes)
Et pour retrouver tous les articles de cette série => c’est par ICI
Certains le savent déjà, les 31 mars, 1er et 2 avril prochains aura lieu la quatrième édition des « Rencontres de Médit’àRennes » dont je suis l’un des co-organisateurs.
Pour mémoire, cette association vise à permettre aux pratiquants de la région de Rennes de se retrouver de temps en temps pour méditer ensemble quelle que soit leur « chapelle d’origine », confronter leur pratique avec celles d’autres méditants, expérimenter de nouvelles approches et contribuer ainsi dans la bonne humeur à faire mieux connaitre à tous les trésors de bienfaits offerts par cette activité.
Fort du succès des éditions précédentes, l’événement est désormais étalé sur deux jours et demi.
Les Rencontres commenceront ainsi dès le vendredi à 18h15 par une cérémonie d’ouverture (incluant un temps de présentation des différents intervenants et une méditation collective).
A 19h30, notre ami Alain Durel, écrivain et philosophe, prendra le relais avec une conférence sur le thème des trois révolutions de Bouddha (plus de détails ici).
Le samedi 1er et le dimanche 2 avril, de 9h15 à 18h30 se succéderont chaque jour six sessions de méditation guidée d’une heure et quart chacune (temps de présentation et échanges post-méditation compris).
En marge de ces activités « pour adulte », il y aura aussi deux ateliers spécialement conçus pour les enfants…
Les animateurs et animatrices de tous ces ateliers ont été sélectionnés à la fois pour leurs qualités d’enseignants, mais aussi pour donner le plus de diversité aux pratiques proposées, celles-ci se répartissant ainsi entre quatre pôles principaux : tradition hindoue, tradition bouddhiste, approche laïque contemporaine, et autres traditions (Christianisme, Islam soufi et Taoïsme).
Vous retrouverez ainsi certaines « têtes connues », telles Katel Bodin, Marjolaine Bonnant, Florence Grenier-Mériaux ou Martine Larbat, toutes quatre de longue date en lien avec les Amis de La Bertais, mais aussi Claude Lhuissier-Noël, la traductrice et accompagnatrice du frère John Martin… Le groupe Soufi qui avait beaucoup impressionné les participants au « dikr » de la toute première édition sera à nouveau des nôtres, et nous accueillerons par ailleurs pour la première fois une représentante du courant Taoïste (Violaine LELOUP).
Bref, si vous êtes disponible et intéressé(e), ne tardez pas à faire votre choix dans le programme proposé puis à prendre vos places, car m’est avis qu’ il n’y en aura pas pour tout le monde !!!
PS : Nous avons besoin de bénévoles pour encadrer les 600 personnes attendues sur les 3 jours. Aussi si la « cause » vous touche et vous motive, n’hésitez pas à vous faire connaitre en renseignant la rubrique ad hoc du formulaire lors de votre inscription en ligne.
Lors de la cérémonie appelée « svayamvara » les prétendants font à tour de rôle la démonstration de leurs talents devant la princesse à marier, ses parents et toute la cour royale.
Encore un épisode très dense qui contient plusieurs péripéties importantes, dont l’intérêt ne ressort vraiment que si on les explicite… Mais comme à l’habitude, je vous suggère de commencer par écouter la narration de Laura avant de lire mes commentaires…
Vous l’aurez noté, cette fois le récit comporte deux volets quelque peu disjoints : le premier tournant autour de l’enlèvement des princesses de Bénarès par Bhîshma ; le second autour de la surprenante mission de géniteur accomplie par Vyâsa. Comme chacun de ces deux volets mérite une explication assez longue, je vais pour cette fois-ci scinder mon commentaire en deux articles. Dans celui d’aujourd’hui, vous trouverez de quoi mieux comprendre la première partie du récit de Laura, celle qui correspond aux quatre premières minutes du podcast. Et rendez-vous vous au prochain article pour lire mon commentaire sur le reste de cet épisode si riche d’enseignements!
Bhîshma alourdit son karma
Résumons d’abord les faits et gestes de la première séquence du récit de Laura.
Comme fruits de leur amour, le couple Shantanu-Satyavati engendre deux fils, Citrângada et Vicitravîrya (chouette, vous pouvez ne pas mémoriser leurs noms, car passé cet épisode, on n’en entendra plus parler). Une fois adolescent, le premier manifeste d’excellentes aptitudes au métier de roi, mais à force de courir après la gloire des armes, il finit par se faire tuer dans un combat contre le chef des Ghandarvas (une classe de devas-artistes spécialisés dans la musique et la danse). Quant au second, il est d’un tempérament nettement moins vaillant, et, alors que Shântanu décède, c’est Bhîshma qui doit assumer la régence en attendant que son jeune demi-frère soit en âge de monter sur le trône. En bon tuteur, quand le temps est venu de marier Vicitravîrya, il prend en charge la recherche de la future épouse. Et c’est ici qu’un premier détail mérite d’être explicité dans le récit de Laura, car il permet de commencer à entrer dans la compréhension de ce que l’Inde appelle la loi du karma.
Quand Bhîshma a prononcé son serment, sa décision a créé une onde choc qui va se propager dans toutes les directions, pour le meilleur et pour le pire. Le « meilleur », on le connait : il a ainsi solutionné la question du mariage autrement impossible de son père et de Satyavatî. Mais ce faisant, son action a aussi généré divers « effets de bord » plus ou moins indésirables. Entre autres, celui-ci : le roi de Bénarès avait déjà planifié de marier sa sœur à Bhîshma, ceci dans le but de rapprocher les deux dynasties et de constituer ainsi à terme un royaume plus grand et plus puissant. Or avec son vœu de célibat, Bhîshma a privé ce monarque de cette perspective « avantageuse ». En conséquence, celui-ci boude la cour royale des Kurus et n’invite pas son jeune prince héritier à la cérémonie où ses filles vont pouvoir se choisir un mari ! Ce que voyant, Bhîshma se vexe à son tour et décide, pour sauver l’honneur de sa dynastie, de se rendre à cette cérémonie sans y avoir été invité. Là, il n’y va pas quatre chemins et enlève les princesses afin de pouvoir les « offrir » comme épouses à son jeune protégé. Inutile de vous dire qu’après un tel « exploit », Bhîshma ne va pas être en odeur de sainteté dans la région, car évidemment, il vient de ruiner l’espoir de tous les autres invités d’obtenir les faveurs d’une des princesses. Et à cela va s’ajouter le ressentiment violent de ces trois jeunes filles, brusquement privées de leur liberté. C’est ainsi que non seulement la dynastie des Kurus va devenir la bête noire de plusieurs des royaumes voisins, mais encore que Bhîshma va devoir faire face à la haine inextinguible de l’ainée des princesses, une certaine Amba, suite à un autre enchainement de causes et d’effets sur lequel je vais revenir ensuite.
Mais je préfère faire déjà une pause, car avec ce qui vient d’être dit, nous avons suffisamment d’éléments pour illustrer cette notion de « chaine karmique », si présente dans le Mahâbhârata. De quoi s’agit-il ? Tout simplement du fait qu’une action qui, sous des dehors de vertu, n’est pas vraiment conforme au dharma, produit nécessairement une série de réactions qui de fil en aiguille finissent par se retourner contre leur initiateur. Dans le cas présent, voici l’enchainement : la « générosité » initiale de Bhîshma pour son père contrarie les projets du roi de Kashi (autre nom de Bénarès) => vexé, celui-ci réagit en snobant la cour des Kurus => Bhîshma sur-réagit à son tour à ce qu’il considère comme un affront et décide de passer outre en imposant sa présence à la cérémonie. => Sur place, toujours en proie à son besoin de réparation, il humilie publiquement son hôte et tous les princes présents en les défiant : « si quelqu’un conteste mon droit à enlever les princesses, qu’il se mesure à moi au combat« . => Comme tout le monde est au courant de sa quasi-invulnérabilité, personne n’ose s’interposer, mais cela crée évidemment un ressentiment général, Bhîshma étant devenu pour le roi de Bénarès et ses invités « l’homme à abattre ». Et voici comment ce qui au départ n’était qu’un dommage collatéral négligeable (la contrariété initiale du roi de Bénarès) en arrive à produire, au fil des réactions égotiques en cascade, un problème politique majeur. Ne nous y trompons pas : si la situation concrète semble bien éloignée de notre contexte moderne, le principe qu’elle illustre est, lui, inchangé. Ouvrons les yeux : en nous et autour de nous, le monde fonctionne encore et toujours selon cette loi implacable de l’action/réaction mue par les émotions !
Le Svayamvara des filles du roi de Bénarès
Revenons à présent sur cette coutume si particulière de l’Inde ancienne, dite du Svayamvara. Le terme sanskrit est explicite : il signifie « vouloir » (vara) « par soi-même » (svayam) et il désigne donc le privilège dont jouissent alors les femmes de haut rang de pouvoir choisir elles-mêmes leur futur époux parmi un panel de prétendants, au lieu de se le voir imposer par leurs familles. En pratique, quand un roi voulait marier l’une de ses filles, il organisait une sorte de grand tournoi auquel tous les prétendants de la région pouvaient participer, ce qui permettait à sa fille comme à la cour de mieux se rendre compte des qualités et défauts de chacun d’eux. À l’issue de cette joute qui comportait le plus souvent des épreuves physiques d’endurance et/ou d’agilité, la jeune femme désignait son futur époux en lui passant une guirlande de fleurs autour du cou. Et son choix était souverain, même s’il déplaisait à son père ou à telle ou telle faction de la cour. Bref, une liberté aussi rare que précieuse pour les femmes concernées. Voilà pourquoi, en décidant qu’il ne se soumettrait pas aux épreuves qualificatives, mais qu’il enlèverait les trois sœurs d’entrée de jeu, Bhîshma leur porte un énorme tort.
Bhîshma ramenant de force à Hastinapura les trois princesses de Kashi
Et c’est la raison pour laquelle, à peine arrivée à Hastinapura, l’ainée des princesses le lui fait vertement savoir. Elle lui annonce qu’elle avait déjà choisi son mari avant même la cérémonie et qu’elle n’est donc pas disposée à prendre un autre époux que celui qui lui revenait de droit. Notre « expert en dharma », a beau tourner le problème dans tous les sens, il ne peut échapper à cette conclusion : selon les règles en vigueur dans les livres sacrés, Amba a raison et ne peut pas être légitimement mariée à son demi-frère. Quoi faire d’elle? Après consultation des sages de la cour, il décide de lui rendre sa liberté en lui suggérant d’aller retrouver son fiancé et de conclure avec lui au plus vite l’union prévue. Moyennant quoi Bhîshma garde à la cour les deux sœurs cadettes Ambika et Ambalika qui deviendront bientôt les épouses du jeune Chritrângada.
L’histoire d’Amba
Sans surprise, dans une épopée guerrière comme l’est le Mahâbhârata, les hommes tiennent globalement une place plus importante que les femmes. Mais l’ouvrage cisèle tout de même le portrait de plusieurs femmes remarquables, et à n’en pas douter, la princesse Amba est de celles-là. Pour des raisons qui lui appartiennent, Laura fait dans son podcast le choix de ne pas nous en dire plus à son sujet. Selon moi, c’est là un manquement dommageable, et pour y remédier, il ne me reste plus qu’à vous raconter moi-même la belle, mais tragique histoire d’Amba…
Sachez donc que l’ainée des filles du roi de Bénarès a hérité de ses nobles parents toute la fierté et la force de caractère des femmes de son rang. Elle est belle, intelligente, cultivée et a l’esprit farouchement indépendant. Pour preuve, elle n’avait pas attendu la cérémonie officielle de promesse en mariage pour se trouver un fiancé. Et pas n’importe lequel, puisqu’il s’agit de Shâlva, le roi d’une contrée voisine florissante. Les deux jeunes gens se sont déjà rencontrés en secret et ils ont convenu que pour ne pas froisser la bonne société, Shâlva participerait comme les autres princes aux épreuves du Svayamvara d’Amba, mais que, bien entendu, quelle que soit sa performance publique, c’est autour de son cou qu’Amba passerait la guirlande à la fin de la journée! D’ailleurs, quand Bhîshma lui vole sa fiancée en public, Shâlva est le seul à protester. Et une fois le régent des Kurus parti, il est encore le seul à rameuter une escorte pour poursuivre et intercepter le « voleur ». Pas de chance pour lui, Bhîshma n’est pas homme à être contrarié dans ses projets. Il arrête son char, se retourne vers son poursuivant et lui décoche une de ses flèches magiques qui retombe en pluie drue sur le pauvre Shâlva et ses compagnons. Il y a des blessés, quelques morts peut-être aussi. Bref, Shâlva a cru que sa dernière heure était arrivée et, plutôt que de s’exposer plus avant à la vindicte de Bhîshma, il renoncer à ce combat perdu d’avance. Amba qui est sur le char de Bhîshma avec ses deux sœurs a tout vu. Le vain courage de son fiancé, comme l’extraordinaire puissance que dégage Bhîshma dès lors qu’il est mis au défi par quelqu’un. Un doute s’immisce déjà dans son esprit. Après tout, si elle devenait l’épouse de Bhîshma, elle ne perdrait probablement pas au change! Mais elle chasse vite de sa jolie tête cette pensée malsaine et se prépare à affronter son bourreau en mobilisant toute sa fierté de princesse blessée.
C’est ainsi qu’elle obtient le soir même une audience privée avec le régent, qu’elle lui révèle l’histoire de sa liaison secrète avec le roi Shâlva et lui annonce péremptoirement qu’il n’a pas le droit de la forcer à épouser son demi-frère. Ce qui, comme déjà dit, oblige finalement Bhîshma à lui rendre sa liberté.
Amba, la princesse qui osa défier Bhîshma
Mais la galère d’Amba ne fait malheureusement que commencer.
Parvenue auprès de Shâlva, elle a la surprise de se faire sèchement éconduire par son ancien fiancé. Celui-ci a tellement eu peur lors de sa brève confrontation avec Bhîshma qu’il craint, s’il accueille Amba sous son toit, que cela ne donne un bon prétexte au régent des Kurus pour venir attaquer son royaume. Il n’arrive pas à croire que Bhîshma ait vraiment renoncé à ses droits sur Amba, et il pense que tôt ou tard, la présence de cette femme à ses côtés va lui attirer les pires ennuis. Mais trop fier pour assumer la responsabilité de sa propre frayeur, il préfère faire porter le chapeau à Amba en mettant en cause sa vertu : « puisque tu as passé une nuit sous le toit de Bhîshma, comment puis-je être certain qu’il ne t’ait pas touchée! » Coup de poignard dans le cœur innocent d’Amba. Son premier amour vient de la trahir en mettant en doute l’authenticité de ses sentiments! Elle est « sonnée » et ne sait plus quoi faire ni où aller. Revenir chez son père ? C’est devoir expliquer toute l’affaire de sa liaison pré-maritale à sa famille et en être sévèrement punie, voire bannie ! Elle ne voit finalement qu’une seule option, retourner près de Bhîshma et lui demander sa protection. Ce qu’elle fait.
Bhîshma l’accueille en effet et l’écoute avec bienveillance raconter sa terrible déconvenue. Mais il n’a pas de solution pour elle, car désormais le jeune Vicitravîrya, dont elle a précédemment blessé l’amour propre, refuse catégoriquement de la revoir. Elle n’a donc plus sa place dans ce palais. Amba convient qu’elle ne peut devenir la femme du jeune roi, mais de plus en plus impressionnée par la noblesse et la puissance de Bhîshma, elle lui laisse entendre qu’elle est disposée à rester vivre à ses côtés. Touché là où ça ne peut que lui faire mal, Bhîshma se cabre : « jamais aucune femme, ni toi ni une autre, ne me fera renoncer à mon serment, quoi qu’il m’en coute« . Amba se fait insistante, en argumentant que s’il n’accepte pas de la prendre pour épouse, sa vie sera définitivement gâchée, car à l’exemple de Shâlva, aucun autre homme n’osera désormais la courtiser. Et elle sait défendre son bon droit : ainsi lui fait-elle valoir, non sans raison, que comme c’est lui qui l’a mise dans ce pétrin, c’est à lui et à lui seul de l’en sortir! Bhîshma se retrouve face à un impossible dilemme. Le code d’honneur des Kshatriyas est formel : se dédire après un serment pris devant témoin est une faute gravissime. Mais est-ce vraiment plus grave que d’être responsable de la ruine définitive de la vie d’une femme, qui plus est princesse de haut rang ? Déjà déstabilisé, au lieu de faire amende honorable comme le dharma véritable le lui demanderait, il se raidit un peu plus dans son idéalisme et commet la seconde faute majeure de son existence. Il annonce à Amba péremptoirement que jamais, quoi qu’elle dise ou fasse, il ne lui permettra de partager son intimité.
Pourquoi est-ce là une faute majeure ? Tout simplement parce qu’il n’a pas pris la mesure de la gravité de la situation et en particulier qu’il n’a pas tenu compte du tempérament de feu de cette femme d’exception. Devant ce qu’elle considère comme une attitude d’une injustifiable cruauté, Amba prononce à son tour un serment tout aussi terrible que celui de Bhishma : puisqu’il vient par son refus de la condamner à une vie de solitude et de misère, elle jure qu’elle va consacrer tout le reste de son existence à un seul but, trouver l’homme qui sera capable de la venger en le tuant à son tour. Bhîshma tente de la raisonner : « tu ne trouveras jamais un tel homme… » . Elle lui répond laconique : « Ettoi, tu ne pourras plus jamais dormir en paix, car chaque nuit le souvenir de mon serment viendra te hanter« . Sur ces sombres paroles, elle part en effet sur les routes en vagabonde, et se met à parcourir le monde de long en large à la recherche de son héros… Mais ne comptez pas sur moi pour vous révéler avant l’heure le résultat de son étrange quête !
Ceci étant, vous avez maintenant une vision plus complète de l’étendue des dégâts karmiques que le serment imprudent de Bhîshma a générés. Outre l’hostilité des princes de plusieurs des royaumes adjacents à celui des Kurus, il va devoir endurer toute sa vie les ondes négatives produites par la malédiction de cette femme dont il a ruiné l’existence de par son idéalisme forcené…
À n’en pas douter, l’enfer du Mahâbhârata est pavé des bonnes intentions de Bhîshma !
Une réflexion personnelle
Aussi surprenant que cela puisse paraitre, l’histoire de la relation entre Bhîshma et Amba n’est pas sans rapport avec l’un des aspects les plus sombres de la vie de Swâmi Prajnânpad, à savoir le drame humain qui s’est joué entre lui et Anasûya Devi. Ce n’est pas le lieu que je m’y attarde ici, mais en quelques mots, voici les principaux éléments qui peuvent être mis en parallèle.
Comme Bhîshma, c’est au sortir de l’adolescence que Swâmiji a pris la décision de mener une vie de célibat.
Comme Bhîshma, une fois entré dans l’âge adulte, il a été contraint par l’existence à faire face aux attentes affectives et sexuelles d’une très jeune femme (celle que son frère l’avait obligé à épouser).
Comme Bhîshma, au nom de son idéalisme forcené, il s’est comporté vis-à-vis d’elle d’une façon particulièrement cruelle et inhumaine, conduisant la jeune femme à la limite de la folie.
Comme Bhîshma, il a eu à subir les conséquences de cette erreur de jeunesse durant tout le reste de sa vie…
Comme Bhîshma, il a su faire de cette grosse épreuve un tremplin pour sa sadhana
Pour se convaincre de la pertinence de ce rapprochement (ainsi bien entendu que de ses limites), il suffit de relire les chapitres 2 à 7 de La biographie écrite par Daniel Roumanoff « Svâmi Prajnânpad », Ed La table Ronde.
Le who is who de ce premier demi- épisode
Cinq noms viennent s’ajouter à notre tableau : ceux des deux fils de Shântanu et Satyavatî, et ceux des trois princesses de Kashi (Bénarès) pressenties pour devenir reines des Kurus. Mais par chance, seul le nom d’Amba est à retenir pour la suite du récit…
Ci-dessous, l’état actuel du tableau des sept générations de personnages impliqués dans l’histoire (les cases vides se compléteront au fil des épisodes)
Et pour retrouver tous les articles de cette série => c’est par ICI
Le jeune Devavrata jure de renoncer à la sexualité devant le père adoptif de Satyavatî (à gauche) et un membre de son escorte (à droite). Satyavatî intimidée observe depuis la cabane (au second plan à gauche)!
Dans l’épisode précédent, je vous avais dit que c’était avec la génération du roi Shântanu que les protagonistes allaient faire leurs premières embardées par rapport au dharma. Ce digne successeur des Bhâratas est désormais veuf et cette triste situation va l’amener à prendre une décision « humaine, trop humaine » qui, de fil en aiguille, va déclencher en cascade une série de réactions aux conséquences de plus en plus problématiques. À vrai dire, il s’agit d’un épisode clé pour comprendre la suite du récit. Cela va donc m’amener à le commenter un peu longuement, car ici encore le format court du podcast ne permet pas de rendre vraiment justice au texte. Ceci étant, ne boudons pas notre plaisir, la narration de Laura ayant une fois de plus le mérite de nous donner une vue d’ensemble de la péripétie !
La formation de Devavrata
Pour commencer, il me faut dire quelques mots en ce qui concerne la prise en charge par Gangâ de l’éducation de son fils Devavrata.
En tant que déesse, elle a ses entrées auprès des plus grands des sages de l’époque et elle n’hésite donc pas à s’assurer les services de deux des plus illustres d’entre eux pour assurer la formation du futur prince héritier. Avec le premier (Vashistha) Devavrata étudie le dharma (la loi d’harmonie qui régit le fonctionnement des trois mondes ainsi que la société des humains). Et avec le second, Parashurâma qui est un maître-guerrier insurpassable, il apprend les arts martiaux et devient en particulier un archer d’une dextérité exceptionnelle. Ce dernier maître étant par ailleurs un yogi accompli, il lui transmet aussi les mantras qui permettent de transformer un arc ordinaire en une arme magique surpuissante. Ainsi peut-il à volonté faire qu’une simple flèche tirée par son arc se démultiplie en vol et devienne à l’arrivée une véritable nuée de projectiles. C’est en usant de ce pouvoir peu banal qu’il s’est « amusé » (pour impressionner son père) à tirer une flèche en l’air qui en retombant sous forme d’un grand nombre de traits compacts a constitué un barrage entravant momentanément le cours du Gange… Inutile de vous dire qu’après quelques exploits de ce genre, il devient vite la coqueluche de Shântanu ainsi que de toute la cour ! Avec un tel héritier, voilà la succession de la lignée des Bhâratas assurée…
La rencontre de Shântanu et de Satyavatî :
Quant à l’histoire du remariage du roi avec la belle et odorante Satyavatî, elle nécessite elle aussi quelques explications complémentaires. Le point le plus étrange du récit est le culot dont fait montre cette héroïne face au roi. Souvenons-nous en effet qu’elle n’est alors encore qu’une jeune personne très ordinaire. Élevée parmi une communauté de petites gens, elle travaille de ses mains comme batelière et est probablement illettrée. Or, quand Shântanu lui fait comprendre qu’il la désire, au lieu de considérer que c’est la chance de sa vie, elle commence par poser une condition qui a toutes les chances de rendre impossible la relation. Du fait de son rang social très inférieur, en bonne logique elle aurait dû se réjouir de cette « promotion » inespérée et se satisfaire du statut déjà enviable de concubine royale ! Mais non, la première préoccupation de cette « fille-mère » est d’obtenir du roi qu’il fasse d’elle son épouse à part entière de telle sorte que les enfants qu’ils auront en commun soient considérés comme des princes de sang et non comme des bâtards royaux (ce qu’ils seront de fait). Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’elle n’a pas froid aux yeux et vu sous cet angle on ne peut qu’approuver la première réponse du roi, qui, tout amoureux qu’il soit, choisi de rester fidèle à son dharma de monarque et de père plutôt que de donner libre cours à sa dernière passion.
Le serment d’absolue chasteté de Bhîshma :
Il me faut à présent vous signaler un point capital qui peut échapper à la première audition. Là où prend place la première embardée vis-à-vis du dharma, c’est quand le jeune prince héritier Devavrata (alias Bhîshma), se met en tête de faire le bonheur du roi « malgré lui ». À première vue, quoi de plus noble que le sacrifice d’un fils pour son père. Mais à regarder cela de plus près, cette générosité n’implique rien moins qu’une inversion des valeurs, car le rôle d’un enfant n’est pas de renoncer à son épanouissement pour faire le bonheur de ses parents, mais au contraire de prendre appui sur leur propre sacrifice pour s’accomplir à son tour, afin d’être ensuite en mesure de retransmettre la flamme de la vie. « Beware of idealism » aurait dit Swâmi Prajnânpad au jeune homme imprudent! Ceci étant, Devavrata a l’excuse de son jeune âge. Mais là où les choses deviennent franchement « adharmiques », c’est quand Shântanu ne remet pas en cause le choix de Devavrata-Bhîsma. Car alors il fait clairement repasser son désir amoureux avant l’intérêt de son fils.
Réfléchissons un instant : un père digne de ce nom ne pourrait pas cautionner un tel arrangement. Il dirait quelque chose comme : « écoute fils, je suis très touché par ta décision qui témoigne de la grandeur de l’amour que tu me portes. Mais la satisfaction de mon propre désir ne justifie pas ton sacrifice parce que tu es jeune et que c’est à toi que l’avenir appartient. Moi, j’ai déjà été marié et j’ai déjà connu les joies de l’amour. Si l’un de nous deux doit voir son désir frustré, c’est donc à moi que cela échoit. Encore merci pour ta proposition, mais rassure-toi, je vais me ressaisir, sortir de cette dépression passagère qui me minait jusqu’à aujourd’hui et, le moment venu, je t’introniserai comme prévu sur le trône ».
Si telle avait été la réaction du roi, l’erreur du jeune Devavrata aurait été neutralisée et le dharma aurait été préservé, mais l’histoire se serait aussi terminée là ! Donc pour les besoins de notre édification, ce n’est pas comme cela que l’auteur a conçu son récit. Tout au contraire, il nous dit que le roi est devenu fou de joie en voyant que son désir amoureux allait enfin pouvoir se réaliser. Il a félicité son fils et l’a couvert d’honneurs, mais il n’a pas remis en cause le sacrifice de sa sexualité.
Ce faisant et sans s’en rendre compte, Shântanu donne le coup d’envoi au drame du Mahâbhârata. Toute la suite de l’histoire n’est que la conséquence de cette double erreur initiale : une décision contraire à l’intelligence de la vie est prise sur un coup de tête par un fils trop enclin à faire plaisir à son père. Et cette décision n’est pas remise en cause par un père, lui-même trop attaché à son intérêt immédiat pour se rendre compte du caractère contre nature du sacrifice filial.
Le cadeau empoisonné des dévas :
Quant à ceux qui ont le privilège de regarder les affaires humaines d’en haut, ils ne s’y trompent pas, car, nous dit le texte : « les dieux eux-mêmes furent éberlués qu’un être humain soit capable d’un tel sacrifice ! ». C’est alors que pour marquer leur admiration, ils vont eux aussi commettre une faute vis-à-vis de leur propre dharma : ils vont accorder à Devavrata un cadeau démesuré : le pouvoir de choisir lui-même le moment de sa mort. À nouveau, si on n’y prête pas garde, on peut trouver qu’il s’agit là d’une récompense fantastique. Pensez donc, cela signifie que Bhîshma, (puisque c’est désormais son nom), est potentiellement invincible. Ses ennemis pourront certes le blesser plus ou moins grièvement, mais personne ne pourra le faire périr contre son gré. Notez bien au passage que Bhîshma ne se voit pas attribuer l’immortalité (les dieux étant eux-mêmes mortels, ils ne peuvent offrir que ce qu’ils ont, à savoir la longévité). Ce qui veut dire qu’il va pouvoir jouir d’une vie très longue et ainsi avoir le temps de s’accomplir humainement jusqu’à plus soif. En quoi est-ce là un cadeau empoisonné, me demanderez-vous? Eh bien imaginez-vous un instant dans la position de Bhîshma : le monde extérieur n’a pas le pouvoir de vous tuer d’aucune façon : accident, maladie, torture… Cela signifie qu’il n’y a plus de limite objective au désir d’expansion de votre ego. Du simple fait que vous avez les moyens d’imposer par la force votre vision du monde à autrui, il y a fort à parier qu’avec le temps, vous vous transformiez en véritable tyran…
Deux enseignements complémentaires quant à l’attribution de ce pouvoir exorbitant à Bhîshma. Le premier consiste à mettre en avant le lien qu’il y a dans l’existence entre auto-sacrifice et pouvoir. Si on regarde bien les choses, on verra que pour chaque réussite humaine d’envergure, il y a un sacrifice important de certains aspects de l’existence. On ne devient pas un artiste mondialement reconnu, un scientifique de haut rang, un champion sportif leader de sa discipline ou un homme politique de premier plan sans une somme considérable de renoncements au confort d’une vie privée « tranquille ». En ce sens, Bhîshma est en quelque sorte l’exemple emblématique de ce que Freud a appelé la sublimation de la libido. L’énergie naturelle de la sexualité est convertie en une énergie mentale décuplée, ce qui donne un pouvoir démesuré sur soi-même et sur les autres, mais cela au prix d’une auto-torture de l’élan vital naturel. Pas étonnant que sur cette base Bhîsma (et tous ceux qui, à sa suite, préfèrent sublimer leur sexualité que de la vivre) rencontre ensuite de grandes difficultés à trouver la paix intérieure !
Une seconde remarque, qui n’a rien à voir, mais qui peut jeter un autre éclairage sur la sagesse du Mahâbhârata. Selon Swâmi Prajnanpad « personne ne meurt sans le vouloir* ». Affirmation à priori bien étrange puisqu’elle implique que nous serions tous des Bhîsma qui s’ignorent. Swâmiji explique en effet que c’est par un acte de volonté qu’au moment fatidique chacun décide de quitter ce monde et que tant que la personne n’est pas d’accord pour lâcher prise, elle ne meurt pas. Laissons de côté les cas de mort brutale instantanée ou de mort durant le sommeil qui peuvent faire objection et tentons de comprendre ce que Swâmiji veut pointer avec de tels propos. Selon moi, il veut juste attirer notre attention sur le fait que nous sommes bel et bien responsables de tout ce qui nous arrive, y compris de notre mort. Et personnellement, je trouve qu’il y a là un élément de sagesse précieux, qui, comme par hasard, se trouve enchâssé (avec bien d’autres) dans l’Épopée…
En résumé
Bhîshma le Magnifique possède trois talents de très grande valeur : il a une bonne connaissance (à tout le moins théorique) de ce qu’est le dharma, c’est un redoutable archer capable d’ensorceler ses flèches et, last but not least, il a le pouvoir de décider lui-même du moment de sa mort. Ainsi équipé, voici à n’en pas douter un protagoniste de tout premier plan pour le drame qui est désormais mis sur les rails..
Bhîshma, lors de la Grande Bataille
* Extrait d’un entretien de Roland avec Swâmiji juillet 1969 : « until and unless one desires to die away, one cannot die. Every death is desired death, every death is desired death… »
Le who is who de cet épisode
Il n’y a pas de noms supplémentaires à ajouter à notre tableau, si ce n’est qu’il inclut à présent le second mariage de Shântanu et de Satyavatî, ce qui, bien évidemment présage de nouveaux enfants à y ajouter la prochaine fois !
Ci-dessous, l’état actuel du tableau des sept générations de personnages impliqués dans l’histoire (les cases vides se compléteront au fil des épisodes)
Et pour retrouver tous les articles de cette série => c’est par ICI
Nous savons désormais par quel biais le Mahâbhârata est parvenu jusqu’à nous : c’est pour empêcher Janamejaya, arrière-petit-fils d’Arjuna, de porter une grave atteinte à la biodiversité (l’éradication des serpents) que l’Epopée lui a été racontée. Un conteur itinérant était présent dans l’auditoire : par lui, le récit s’est alors mis à voyager de bouche à oreille, de contrée en contrée, de siècle en siècle….
Nous avons aussi fait connaissance avec son auteur, Vyâsa, et cela nous a permis au passage de comprendre son intention profonde : assurer la transmission au plus grand nombre des clés de la sagesse védique.
À présent il est temps d’en apprendre plus sur la généalogie des futurs héros de l’histoire : lesPândavas
Je vous ai dit dans l’article précédent que le scénario se déroule sur trois scènes parallèles : celle des dévas, celle des asuras et celle des hommes. Cette clé va nous être très utile pour comprendre l’épisode du jour, car quand on cherche la cause première d’un quelconque phénomène terrestre, on bute tôt ou tard sur un mystère, l’origine se trouvant toujours sur un plan plus subtil que celui de la matière.
Tel est ce qui se passe quand on enquête sur les débuts de l’humanité. La généalogie ordinaire montre vite son insuffisance, car elle ne répond pas à la question du « Pourquoi ». À l’origine de toute réalité visible, il y a une intention invisible. Et le monde des intentions, c’est justement celui des dévas. Donc si l’humanité est apparue, c’est parce que deux de ces entités subtiles en ont eu envie : le dieu du Soleil et celui de la Lune. Selon l’Inde, chacune de ces « divinités » est en effet responsable de l’apparition d’une race d’êtres humains qui, dans un premier temps, ont prospéré de façon indépendante. Jusqu’à ce qu’un digne descendant de la dynastie lunaire (le roi Dushyanta) rencontre une belle et non moins digne descendante de la dynastie solaire (Shakuntala). De leur union naquit celui qui, aux dires du texte, allait devenir le plus grand monarque de tous les temps, l’empereur Bhârata. Mais pour en savoir plus, écoutons tout d’abord ensemble le 5èmeépisode du podcast de Laura.
Bhârata ou la symbolique de la Lune et du Soleil
Je vais passer sous silence pour l’instant cette étrange histoire initiale concernant la façon dont le roi des dévas Indra a réglé la délicate situation résultant de l’adultère du dieu de la Lune (Chandra), avec la déesse des Étoiles (Tara), car on aura l’occasion d’y revenir plus tard.
Arrêtons-nous juste un instant sur le produit de leur union, leur fils asexué nommé Buddhi. Puisqu’une bonne partie de l’épisode tourne autour de l’équilibre entre la dimension solaire (masculine) et lunaire (féminine) en l’être humain, il se peut que cette bizarrerie soit là pour nous rappeler une vérité métaphysique fondamentale : notre nature profonde est au-delà de la différenciation des sexes. Physiquement nous avons soit un corps d’homme, soit un corps de femme. Psychiquement nous sommes à la fois mâle et femelle comme nous l’explique la suite du récit. Mais spirituellement nous ne sommes ni masculin ni féminin, car la buddhi (cette faculté qui selon Swâmi Prajnânpad nous permet de VOIR) n’a pas de genre ! Que d’enseignement donc dans cette petite anecdote introductive !
Venons-en à présent à l’empereur Bhârata. Vous l’aurez compris, il symbolise la perfection humaine, celle que l’on obtient quand on a réussi à harmoniser en soi le pôle lunaire (la tête) et le pôle solaire (le cœur). C’est en cela qu’il est considéré comme un symbole de l’homme accompli et qu’il est compté comme le représentant emblématique de la première génération concernée par le récit (entendez qu’avant lui, les événements racontés ne le sont que comme des éléments de mise en scène). Il est ainsi à l’origine de la lignée royale à laquelle la plupart des héros de l’histoire vont appartenir. Et voilà pourquoi son nom glorieux a d’abord servi de titre à l’épopée avant de devenir le mot désignant le pays tout entier (en hindi, « Inde » se dit « Bhârat »).
Un certain nombre d’anecdotes sont rattachées à cette figure légendaire. Ainsi dit-on que Bhârata disposait d’une force physique et mentale peu banale. Dès l’enfance il aimait à se mesurer avec les bêtes sauvages et on dit qu’un jour sa mère le trouva en train de jouer avec un bébé tigre dont il avait ouvert la gueule à mains nues pour mieux lui compter les dents (d’où la présence de l’animal sur l’image)! Soham Swâmi (lui-même célèbre dompteur de tigres, avant de devenir le maitre du maitre de Swâmi Prajnânpad) avait donc de qui tenir! Quoi qu’il en soit de cette légende, l’impression principale qui demeure à son évocation est celle d’un monarque plein de bonté et de sagesse qui me fait penser au célèbre du roi Salomon de la culture juive, ou, plus proche, à celle de notre bon roi Saint Louis. Bhârata est le modèle du souverain fort, juste et bon, qui, naturellement en état d’équilibre intérieur, est de ce fait capable de faire régner l’ordre et l’harmonie (le dharma) dans le monde extérieur…
Mais ceci étant, comme il s’agit d’un ancêtre très éloigné par rapport au coeur de l’histoire, le texte ne s’y attarde pas outre mesure et se contente ensuite de nommer brièvement ses descendants pour arriver, une vingtaine de générations plus tard, aux aïeux directs de nos héros. Sachez tout de même que parmi la descendance de Bhârata, on trouve deux noms intéressants à connaitre, car en lien avec la partie centrale du récit.
Le premier est celui du roi Hastin. Le texte le présente comme le fondateur de la ville d’Hastinapura (la ville d’Hastin, c’est-à-dire aussi de l’éléphant) qui à partir de son règne devient la capitale du royaume des Bhâratas et où vont donc naître et grandir bon nombre de nos héros. Selon les archéologues, cette ville pourrait effectivement avoir existé dans un passé révolu et se serait située un peu au nord de Delhi, dans l’état actuel de l’Uttar Pradesh… Quoi qu’il en soit, l’épicentre géographique de toute l’Epopée se trouve bien dans cette partie de l’Inde et tout particulièrement dans les territoires bordant le cours du Gange auquel il est fait de nombreuses fois allusion dans le texte…
Et le second est Kuru. Plus proche temporellement du récit principal, son patronyme va servir à désigner la lice sacrée où les conflits internes au royaume sont censés se régler par les armes, le fameux Kurukshetra (champ de bataille des Kurus) dont il sera question tout particulièrement dans la Bhagavad Gîtâ. Par ailleurs, dans la mesure où la branche ainée de la lignée est celle qui hérite légitimement de la charge royale, cette branche sera désignée dans la suite du récit par le terme de Kauravas (descendants de Kuru). Quant aux Pândavas, qui représentent la branche cadette (et bientôt rivale) de la lignée, nous comprendrons d’où elle tire son nom dans le prochain épisode…
Du rififi dans les cieux : Gangâ et Shântanu
À en croire le récit, tout alla pour le mieux pendant un nombre considérable de générations au sein de la dynastie des Bhârata (l’âge d’or de l’humanité en quelque sorte) jusqu’à ce qu’une première série d’incidents contraires au dharma se produise concernant le roi Shântanu. Et c’est donc à partir de ce roi que le récit va véritablement commencer.
Faute de temps, Laura a simplifié à l’extrême l’étrange histoire de Shântanu et de sa première épouse Gangâ. Je la développe donc ici un peu. Sachez ainsi que Gangâ et Shântanu sont en réalité des créatures célestes qui vivaient autrefois à la cour du roi Indra. Or un jour ils sont tombés amoureux l’un de l’autre et, emportés par leur passion naissante, ils se sont laissé aller à afficher publiquement leur attirance sexuelle. Pour les « corriger » de ce faux pas indigne de créatures célestes, Brahmâ les a donc contraints à une incarnation terrestre. Car ainsi ils vont pouvoir donner libre cours à leur passion charnelle et expérimenter plus complètement ses limites. Dans ce processus, Shântanu a perdu la conscience de son état antérieur, alors que Gangâ en a conservé la mémoire. Incarnée d’abord sous la forme d’un fleuve majestueux (Ganga = le Gange), elle se sait être une divinité en exil et a le pouvoir de prendre forme humaine à volonté. Par ailleurs, du temps où elle vivait dans le monde céleste, elle était en bons termes avec les huit assistants principaux d’Indra qu’on appelle les Vasus. Or il se trouve qu’un jour ces dévas offensèrent gravement un yogi (humain) très puissant. À l’aide de ses pouvoirs, celui-ci leur jeta une malédiction : pour expier leur faute, ils allaient eux aussi devoir s’incarner et connaitre les affres de la condition humaine ! Apprenant que Gangâ s’apprêtait à subir le même sort, les Vasus lui demandèrent d’accepter d’être leur mère terrestre. Leur requête était qu’elle les fasse passer de vie à trépas dès leur naissance, de façon à ce que la punition de l’incarnation humaine leur soit la plus brève possible. Par pitié pour ses compagnons d’infortune, Gangâ accepta, d’autant que de son côté, pour pouvoir réintégrer le monde céleste, elle devait sur terre retrouver son ancien amant, se faire aimer de lui, puis lui briser le cœur de façon à l’amener à se fâcher contre elle ! Elle imagina donc un plan combinant à la fois son intérêt et celui des Vasus. Une fois sur terre, elle amadoua le père de Shantanu de façon à ce qu’il accepte de lui donner son fils comme époux. La suite de l’histoire, vous la connaissez, mais elle va probablement prendre davantage de relief à présent :
– Si Gangâ noie ses sept premiers enfants, c’est pour rendre service aux Vasus ses compagnons d’infortune sur terre.
– Si elle ne dit rien de ses motivations à son mari (alors que selon le texte, ils s’adorent et ont une vie amoureuse et sexuelle particulièrement intense), c’est parce qu’il lui faut trouver un moyen de déclencher une colère contre elle pour pouvoir réintégrer le monde paradisiaque d’où elle a été exilée.
– Quant au fait que le huitième Vasu va être sauvé par son père, c’est aussi lié à ce qui s’est passé antérieurement dans le monde céleste. C’est ce déva en particulier qui est responsable de l’offense initialement faite au yogi. C’est donc à lui de « payer » le plus lourd tribut, ce qu’il va faire en étant affligé d’une très longue durée de vie terrestre !
Ce déva qui s’ignore, réincarné comme le seul fils survivant de Shântanu, va être l’un des principaux protagonistes de la suite de l’histoire. Il porte différents noms au cours du récit. Dans son enfance il est appelé Gangadatta, c’est à dire « Cadeau du Gange » en référence au fait que sa mère l’a donné à son mari (et au monde humain) au lieu de le noyer comme ses frères. Pendant son adolescence, on le nomme Devavrata, soit le « Pieux», car durant sa formation, il se révèle particulièrement dévoué à ses maîtres dont il devient l’un des plus brillants élèves. Enfin, dès le prochain épisode, il va prendre le nom de Bhîshma (le Magnifique ou aussi le Terrible) pour une raison que nous allons y découvrir…
Mais avant cela, essayons de synthétiser les principaux enseignements à retenir de cet épisode, parmi les plus abscons, j’en conviens :
On l’a vu, la capacité à comprendre et à appliquer le dharma provient du juste équilibre en nous entre la tête et le cœur. C’est là un premier enseignement fondamental.
Plus inhabituel, mais qui mérite notre réflexion : l’incarnation humaine est présentée ici à la fois comme le lieu où l’expérience de la dualité peut être faite de la façon la plus complète et instructive possible (Gangâ et Shântanu doivent prendre forme humaine pour vivre pleinement leur passion et réaliser in fine sa vanité) et aussi comme -en soi- un lieu d’exil spirituel, voire de perdition pour celui qui « oublie » son origine divine (Les Vasus veulent écourter cette expérience et celui d’entre eux qui n’y parviendra pas va devoir passer par une très longue série d’épreuves).
Dernière leçon possible : les choses ne peuvent jamais entièrement s’expliquer dans l’ordre du « visible ». Qu’ils soient sombres ou lumineux, nos destins sont conditionnés par des éléments nombreux dont certains nous échappent parce que relevant des plans subtils de la réalité (le plan des dévas). Ceci est un message très fort de la sagesse indienne. Face à des situations qui nous semblent à priori inacceptables, comme ici l’infanticide de nouveau-nés, il faut se garder de toute indignation excessive et de tout jugement hâtif. L’enchainement des causes et des effets, le fameux « karma » est quelque chose d’infiniment complexe qui ne peut jamais être entièrement prévu ni encore moins entièrement maitrisé par l’être humain. Cela, comme on le verra en détail par la suite, ne nous dédouane pas d’agir, mais nous incite à l’humilité. « Je fais ma part, mais j’arrête de me prendre pour le chef d’orchestre ».
Et avec tout cela me direz-vous, en quoi sommes-nous plus avancés concernant la généalogie des Pândavas ? Disons en première approximation qu’ils descendent de Shântanu et sont donc, de ce fait, les lointains rejetons du grand Bhârata lui-même ! Mais comme nous allons le découvrir bientôt, la véritable origine de nos héros est quelque peu différente de leur généalogie officielle…
Le who is who de cet épisode
Rassurez-vous, il n’est pas nécessaire de mémoriser le nom de bon nombre de protagonistes de cet épisode car ils ne joueront plus de rôle dans la suite du récit. Souvenez -vous essentiellement de :
Bhârata : le monarque archétypal, fondateur mythique de la nation indienne (qui, à cause de son antériorité, ne figure pas dans le tableau ci-dessous)
Shântanu : l’un de ses lointains descendants, amant céleste puis mari terrestre de Ganga, père de Bhîshma
Gangâ : la déesse du fleuve, 1ère épouse de Shântanu et mère de Bhîshma
Bhîshma : le fils de Shântanu et de Gangâ, prince héritier de la dynastie des Bhâratas
Ci-dessous, les voilà à leur place au sein du tableau des sept générations de personnages impliqués dans l’histoire (les cases vides se compléteront au fil des épisodes)
Et pour retrouver tous les articles de cette série => c’est par ICI
Le sage humain Vyâsa dicte le Mahâbhârata au dieu Ganesha, qui lui sert de scribe
Maintenant que nous savons comment le Mahâbhârata est venu jusqu’à nous, il est bon de faire connaissance avec son auteur. Et comme l’épopée ne fait jamais rien à moitié, c’est aussi sa généalogie qui va être évoquée. Autant le dire tout de suite, c’est (avec le suivant) l’un des épisodes les plus difficiles à expliciter, car faute de temps la narratrice ne fait que survoler le texte. Bon, le plus simple est que vous écoutiez d’abord son récit, puis que vous lisiez mes explications. Ensuite, je vous recommande de faire une seconde écoute, pour voir si ainsi les choses vous seront devenues plus claires…
Les trois mondes et leurs interactions :
Si l’épopée peut être qualifiée de grande et même de grandiose (mahâ), c’est d’abord parce qu’elle l’est dans le temps. Pas moins de sept générations successives prennent directement part à l’histoire, et si on prend en compte la généalogie des héros, alors ce nombre augmente encore, comme nous le verrons dans l’épisode suivant.
Mais grandiose l’épopée l’est aussi et encore quant à l’espace. Elle se déroule en effet simultanément dans trois mondes parallèles. Une partie de l’intrigue se joue dans les cieux et concerne les dieux (déva), une autre partie se déroule sur terre et concerne les hommes, et enfin une troisième partie se déroule dans les mondes souterrains et a pour protagonistes les démons (asura). En principe ces mondes sont suffisamment hétérogènes pour que leurs habitants respectifs puissent s’ignorer : les dévas vivent entre eux dans le monde céleste, les hommes occupent le monde terrestre et les asuras prospèrent dans les mondes souterrains. Enfin, pour chapeauter ces trois mondes, il existe un quatrième niveau : celui du spirituel pur, Dieu (Ishvara) qui, dans sa fonction de créateur de ce triple univers, prend la dénomination de Brahmâ, dans sa fonction de préservateur celle de Vishnou et dans sa fonction de destructeur de Shiva. Au regard de cette vision panoramique, il faut donc garder en tête que quand il est question de dévas, on ne parle pas du plan spirituel ultime, celui d’Ishvara, mais seulement d’un monde plus subtil et plus éthéré que le nôtre, celui que la tradition judéo-chrétienne appelle le monde des anges. Le mot déva signifie d’ailleurs « être de lumière » et renvoie à des créatures célestes qui, malgré leurs conditions d’existence infiniment plus plaisantes que les nôtres, sont encore prisonnières de leur ego. On en a une belle illustration au début de cet épisode, puisqu’on y voit Indra (le roi des dévas), se sentir menacé dans ses prérogatives par l’intensité de l’ascèse du roi Vasu-Uparikara. Et il en va à fortiori de même pour les asuras, créatures elles aussi célestes qui, s’étant révoltées contre le créateur, ont été contraintes de quitter les cieux et de vivre « sous la terre », mais tout en demeurant sur le plan subtil, ce qui fait qu’habituellement, les hommes ne peuvent pas plus les voir qu’ils ne voient les dévas. Sauf qu’évidemment, ces trois domaines (loka) ne sont pas d’une étanchéité parfaite et qu’il y a donc de temps en temps des contacts et même des interactions entre les dévas, les hommes et les asuras. On en a eu un exemple dans le premier épisode, puisque le serpent Takshaka qui a tué le roi Parikshit n’était pas un serpent ordinaire, mais le héros d’un des peuples vivant sous la terre (les Nagas), qui s’était provisoirement incarné dans un reptile pour venger son maître autrefois offensé par Arjuna!
Autre point important, l’ordre de prééminence entre ces mondes n’est pas celui que nous suggère spontanément leur localisation (le ciel en premier, la terre en second et les enfers en dernier). La vraie hiérarchie est celle des plans de la réalité :
Tout en haut se trouve le plan causal (Dieu et ses trois fonctions associées que sont Brahmâ, Vishnou, Shiva).
Vient ensuite le plan subtil (qui inclut le monde des dévas et celui des asuras).
Et en dernier vient le plan matériel (la terre et tous ses habitants humains et non-humains).
Or il y a des voies de circulation entre ces trois niveaux. Ainsi il est admis qu’un être humain qui se soumet à une ascèse suffisamment intense peut arriver à obtenir des pouvoirs psychiques semblables à ceux des dévas et des asuras. Et selon l’usage bénéfique ou maléfique qu’il aura fait de ses pouvoirs, il ira rejoindre à sa mort le monde subtil « lumineux » (il deviendra un déva) ou « sombre » (il deviendra un asura). Tel est dans cet épisode le sens de l’ascétisme initial du roi Vasu-Uparikara.
De leur côté, les créatures subtiles (bonnes ou mauvaises) ont besoin du plan terrestre pour réaliser matériellement certaines de leurs aspirations. Il leur arrive donc de s’incarner sur notre plan, soit sous forme d’un élément de la nature (montagne, rivière…), soit sous forme animale (poisson, oiseau…), soit sous forme humaine. C’est ce qui se passe aussi dans cet épisode où deux divinités se sont incarnées l’une en « montagne » et l’autre en « rivière » donnant naissance à Gilika, alors que par ailleurs la nymphe Attika a pris, sur ordre du Créateur, la forme d’un poisson, ceci afin de faire venir au monde sa « fille » Satyavatî…
Dans la suite du récit, nous aurons bien d’autres occasions d’assister à ce genre d’interaction entre les habitants des trois mondes, parfois de leur propre fait et parfois téléguidés par Dieu lui-même. À cet égard, et pour en rester à l’épisode d’aujourd’hui, il est utile d’éclairer le sens que peut avoir la présence de Ganesha au côté de l’auteur de l’épopée. Quand Vyâsa s’est décidé à composer son poème, il a adressé une prière au Créateur afin de trouver à la fois l’inspiration et aussi …un secrétaire. Et en réponse « deux en un », Brahmâ lui attribue l’aide du dieu Ganesha. La question se pose donc de savoir qui est ce Ganesha et surtout à quel plan de la réalité il appartient. Or la réponse n’est pas évidente, car Ganesha ne peut pas être considéré comme un quelconque déva. En effet, en tant que fils de Shiva, il ne se réduit pas à une simple créature céleste, mais relève du quatrième niveau, celui du spirituel pur. Le « cadeau » de la présence active de Ganesha au côté de Vyâsa est donc un symbole fort de l’importance que Dieu lui-même accorde à l’existence de l’épopée. Ganesha n’est en effet rien d’autre que la personnification de Sa grâce.
Cela éclaire entre autres l’anecdote sur laquelle Laura passe trop vite faute de temps : pour pouvoir rédiger le poème que Vyâsa lui dictait à jet continu, le Scribe à tête d’éléphant eut besoin d’une plume particulièrement endurante. N’en trouvant pas, il sacrifia l’une de ses défenses, se servant alors de la pointe de celle-ci comme d’un stylet. Et c’est en mémoire de ce don de Dieu aux hommes que les statues de Ganesha sont traditionnellement représentées avec une seule défense intacte !
Mais comment faire, me demanderez-vous, pour donner du sens à cette conception apparemment archaïque des interactions possibles entre ces trois plans (causal, subtil et grossier) qui fait la toile de fond de l’Épopée ? Deux éléments de réponse me viennent à l’esprit :
Il est bon pour commencer de tenter de recevoir cette épopée « avec une âme d’enfant » et entendre ses histoires merveilleuses avec notre sensibilité profonde plutôt qu’avec notre intellect de surface. Nul doute que c’est là la voie royale pour en être nourri. Si vous le pouvez, je vous invite à essayer cette approche et à vous ouvrir pour vous laisser toucher par le récit, même et surtout face à ses passages les plus étranges ou contraires au sens commun. Le texte, soyez-en certain, met en branle les grands archétypes de la psyché humaine et il n’est pas nécessaire de « comprendre » pour être « transformé » par le processus alchimique qu’il peut déclencher dans notre âme!
Ensuite, si on veut une approche plus « rationnelle », on peut faire appel aux explications de la psychologie des profondeurs et considérer que les asuras représentent le contenu instinctuel le plus primaire et « grossier » de notre inconscient, alors que les dévas représentent notre potentiel d’expériences intérieures les plus hautes et les plus subtiles. Dans cette perspective, qu’Arnaud adoptait d’ailleurs parfois, l’inconscient est un terme générique qui peut se subdiviser en « infra-conscient » et « supra-conscient ». Tout comme les anges de la tradition judéo-chrétienne, ce qui se rapporte aux dévas peut être considéré comme la mise en scène de notre « supra-conscient », alors que notre « infra-conscient » est imagé sous la forme des démons-asuras. Notre civilisation est telle que nous vivons en ignorant plus ou moins complètement ces deux parts de notre psyché (infra et supra conscient). Et de ce point de vue le Mahâbhârata peut être une aide pour élargir la perception que nous avons de nous-mêmes dans ces deux directions apparemment opposées, mais en réalité complémentaires… Quant au plan spirituel pur, il est bien entendu situé au-delà du plan subtil des dévas et asuras, c’est-à-dire au-delà du domaine de l’ego, conscient et inconscient compris. Le Mahâbhârata, soyez-en assuré, saura aussi vous le faire entrevoir, mais seulement à la fin du long parcours initiatique qu’il vous propose…
À propos de la naissance des plus hasardeuses de Satyavatî (la future mère de Vyâsa)
Ici Laura est à la fois très allusive et plutôt pudique, à croire qu’elle destine aussi son podcast à des enfants. Toujours est-il qu’il est intéressant d’évoquer cette péripétie plus en détail. Le texte nous dit qu’un jour, alors qu’il chassait loin de son palais, le roi ascète Vasu Uparikara -futur grand-père maternel de Vyasa- eut besoin de se reposer. Il s’endormit sous un arbre. Dans son sommeil, il se mit à rêver à sa belle épouse, et son désir d’elle fut si fort qu’il en éjacula. Or il savait que Gilika était dans sa période menstruelle favorable à une fécondation. Aussi voulut-il lui faire parvenir au plus vite sa semence. Il imagina donc de la confier au faucon dressé qui l’accompagnait à la chasse et qui, tel un pigeon voyageur, allait pouvoir rapporter au plus vite à la reine sa précieuse « contribution ». Et c’est là qu’un accident aussi étrange que lourd de conséquences se produisit. Alors qu’il était en vol vers la reine, ce faucon est attaqué par un congénère qui veut lui voler ce qu’il croit être de la nourriture. Au cours du combat aérien qui s’en suit, notre faucon ouvre le bec et le précieux liquide tombe dans la rivière que survolaient alors les oiseaux.
Du coup, le sperme royal vient en contact d’un gros poisson vivipare, qui, comme un fait exprès, était en réalité la nymphe Attika que Brahmâ avait condamnée à un séjour terrestre afin qu’elle y mette au monde une fille. A quelque temps de là ce poisson femelle fut pris dans le filet d’un pêcheur. Qu’elle ne fut la surprise de celui-ci quand il ouvrit le ventre de sa prise : un tout petit bébé à forme humaine s’y trouvait logé ! Ainsi naquit Satyavatî, fille illégitime d’un roi et d’une apsara. Comme Satyavatî va devenir la mère, puis la grand-mère, et enfin l’arrière-grand-mère des principaux héros de l’épopée, cette ascendance mi-royale et mi-divine est tout sauf anecdotique. Nous verrons plus tard qu’il s’agit même de l’un des premiers ressorts dramatiques de l’épopée. Mais, n’anticipons pas, car il nous faut pour l’instant en dire plus sur sa jeunesse…
À propos de l’union « hors mariage » de Satyavatî avec le rishi Parashara
Ici aussi, Laura choisit de rester très allusive (ce n’est pas un reproche, car elle réussit tout de même à faire en un temps très court un résumé fidèle de l’intrigue). La légende, version longue, vaut son pesant d’or : jugez plutôt.
L’humanité, on l’a dit, en est rendue dans son histoire à la fin du dvapara-yuga alors qu’approche à grands pas le kali-yuga. Les meilleurs sages de l’époque le savent et cherchent à sauver ce qui va pouvoir l’être des enseignements spirituels encore disponibles. Parmi eux, un rishi fameux du nom de Parashara, père entre autres de l’astrologie védique, est particulièrement au courant de ce que l’avenir réserve (c’est son « métier »!). Il cherche désespérément un disciple digne de recevoir son immense savoir, mais ne trouve personne d’assez qualifié. Bien qu’étant un ascète renonçant, il en vient à la conclusion qu’il lui faut avoir un fils, car un disciple issu de son propre sang aura, pense-t-il, toutes les chances d’hériter de ses propres qualités.
Avec ses dons de voyance, il a repéré l’existence de Satyavatî qui, devenue jeune fille, subvient aux nécessités de sa famille d’adoption en faisant traverser la rivière Yamouna à l’aide d’un bac. Un jour (qu’il a choisi à l’avance selon des critères astrologiques), il s’approche d’elle et loue ses services pour passer le fleuve. La jeune fille est très belle, mais elle est affublée d’un défaut qui lui gâche la vie. Suite aux conditions inhabituelles de sa gestation, son corps dégage une forte odeur de poisson. Comme ses parents adoptifs sont des pêcheurs, elle a cru au début que c’était pour cela qu’elle traînait après elle cette détestable fragrance. Mais non, même quand elle se lave avec la plus grande énergie et le plus grand soin, rien n’y fait, l’odeur subsiste. Aussi le vit-elle comme une véritable malédiction : comment pourra-t-elle s’attirer un époux avec une telle tare ?
Parashara a « vu » tout cela et décide d’en tirer parti. Une fois rendu au milieu du fleuve, il fait sa déclaration à Satyavati : « Bien que je sois un renonçant déjà âgé, je souhaite avoir un fils. Si tu acceptes de t’unir à moi ici même dans cette barque, je te promets que tu ne sentiras plus jamais mauvais, mais qu’au contraire ton corps exhalera ensuite et pour toujours un délicieux parfum« . Satyavati n’en croit pas ses oreilles. Mais elle est encore vierge et craint pour sa réputation si elle accepte de se donner hors mariage à ce parfait inconnu. D’autant plus que le rishi lui dit qu’il ne l’épousera pas, mais qu’il viendra récupérer l’enfant juste après la naissance et qu’il l’élèvera tout seul dans la forêt. Un deal de mère porteuse, en quelque sorte! La jeune fille hésite. Parashara la rassure encore en lui affirmant que grâce à ses pouvoirs, il restaurera sa virginité après son accouchement et qu’elle pourra donc par la suite se trouver facilement un époux, aidée qu’elle sera par le charme envoutant de son parfum! Satyavati « résiste » encore un peu, mais voilà trop longtemps qu’elle se lamente sur sa détestable odeur. Et la majestueuse aura du vieux rishi la porte à lui faire confiance. Un sursaut de pudeur lui fait cependant dire au sage d’une voix gênée, « mais si on fait l’amour ici dans la barque, les gens vont nous voir depuis la berge ». Alors dans une envolée poétique, le texte nous dit que Parasara « fit lever un brouillard sur le fleuve qui enveloppa les amants le temps de leur étreinte, dérobant celle-ci aux regards indiscrets« .
À propos du personnage extraordinaire de Vyâsa
Et c’est ainsi que fut conçu Vyâsa ! En mémoire de quoi, l’un de ses surnoms est « fils du brouillard »!
Tout se passa ensuite comme Parashara l’avait annoncé. Avant que sa grossesse ne soit devenue évidente, Satyavati trouva un prétexte pour se retirer sur une ile située au milieu du fleuve. Elle y accoucha discrètement et quelque temps plus tard le père vint récupérer le bébé. Celui-ci avait la peau sombre et puisqu’il était né sur une ile, il fut d’abord baptisé par ses parents « Krishna Dvaparyana » (né sur une ile avec la peau sombre). Ce n’est que bien plus tard, quand, pour remplir la mission assignée par Parashara, il se mit à compiler les Védas en vue d’en sauvegarder les enseignements qu’il reçut le nom de Vyâsa (le Compilateur).
Détail important, avant de quitter Satyavatî, le rishi convint avec elle qu’afin de préserver sa réputation, il était bon qu’elle ne revoie pas son fils tant qu’elle n’aurait pas réussi à se marier. Mais, lui dit-il, « puisque tu es sa mère, vous resterez tous les deux connectés télépathiquement. Et si un jour, en proie à une quelconque difficulté, tu as besoin de son soutien, il te suffira de l’appeler mentalement très fort. Il le sentira et fera en sorte de te rendre visite au plus vite ».
Sur ce, Parashara s’en retourna vers son ermitage forestier avec son enfant qu’il éleva de telle sorte qu’il devienne à son tour un grand ascète et un yogi accompli. Il lui transmit toutes ses précieuses connaissances, puis l’incita à voyager dans tout le pays afin d’y recueillir les enseignements oraux des sages et des saints hommes qui y étaient disséminés. Suite à quoi, il lui assigna la tâche d’organiser cette matière sous forme écrite, puis de transmettre ce livre (le Véda) aux brahmanes pour qu’ils le mémorisent et en assurent ainsi la retransmission de génération en génération.
Ce travail titanesque occupa Vyasa pendant de très très nombreuses années et, du fait de l’abondance de la matière collectée, donna finalement lieu à la rédaction non d’un seul livre, mais de quatre gros volumes. Le Rig Véda, le Yajur-Véda, le Sama-Véda et l’Atharva-Véda étaient nés, et bientôt tout fut mis en place pour qu’ils puissent parvenir sains et saufs jusqu’aux hommes du kali-yuga.
On raconte que le jour où il mit un point final à son œuvre monumentale, Vyâsa poussa un soupir de soulagement, puis alla se coucher d’une âme sereine. Quelle ne fut pas sa surprise d’être tiré de son sommeil par un rêve des plus funestes : celui-ci lui montrait qu’au cours de la période sombre qui s’annonçait, les brahmanes finiraient à la longue pas perdre tout intérêt pour les quatre Védas et cesseraient alors d’en délivrer le message de sagesse au reste des humains! Il prit soudain conscience de la limite de son œuvre : celle-ci était trop savante pour être accessible à tous. Il lui fallait écrire de toute urgence « un cinquième Véda » qui, lui, pourrait être compris et apprécié par quiconque. C’est alors que lui vint l’idée de l’Épopée : il allait concevoir une histoire tellement belle et tellement grandiose, que les conteurs, musiciens, et comédiens n’auraient de cesse, génération après génération, de la conter, de la chanter et de la mettre en scène encore et encore. Et il ferait en sorte de truffer son récit de leçons de sagesse, celle-là même qui faisait la matière première des quatre Védas, mais bien entendu sous une forme pratique susceptible de toucher tout auditeur, lettré ou non !
À en croire Laura, trois ans plus tard, le Mahâbârata était né !
Au fait, et si vous réécoutiez à présent son récit !
Le who is who de cet épisode
Trois noms sont principalement à retenir dans cet épisode.
Celui du roi des dévas : Indra, car il interviendra plusieurs fois dans la suite du récit.
Celui de la mère de l’auteur Satyavatî.
Et, bien sûr, celui de Vyâsa.
Au sujet de celui-ci, ne soyez pas surpris d’entendre Laura l’appeler au début de l’épisode « Krisna-Davaparyana-Vyasa », car c’est là son nom complet.
Attention à ne pas le confondre avec le prince Krishna. Si ce dernier porte aussi en partie le même patronyme, c’est parce qu’il partage la couleur de peau foncée de Vyasa. Mais à part cela, il s’agit de deux personnages parfaitement distincts, même s’ils vont œuvrer de concert pour assurer le passage du dvapara-yuga au kali-yuga.
Ci-dessous, le tableau des sept générations de personnages impliqués dans l’histoire (les cases vides se compléteront d’épisode en épisode)
Et pour retrouver tous les articles de cette série => c’est par ICI
Oblations dans le feu sacrificiel védique (yajna) réalisées par un brahmane
Quand on a eu la chance d’assister, ne serait-ce qu’une fois, à un rituel védique, la scène d’ouverture choisie par Laura pour démarrer son récit prend un relief tout particulier. Au cœur d’un tel rituel, le plus souvent tenu en plein air, se trouve un feu sacrificiel circonscrit par un autel. Assis tout autour, siègent les officiants. Si le commanditaire du rituel est un homme ordinaire (peu fortuné), il n’y en a qu’un (comme sur l’illustration ci-dessus). Mais si ce commanditaire est riche et puissant, comme le jeune roi Janamejaya du début de cet épisode, alors, c’est tout un groupe de brahmanes de haute lignée qui est recruté et qui, en jetant dans le feu les offrandes rituelles, psalmodie d’une voix puissante les mantras sanscrits appropriés. Leurs incantations montent à l’unisson au-dessus du foyer et se répandent dans l’atmosphère avec la fumée et l’odeur exhalées par le yajna. Aucun doute n’est possible : dans de telles conditions l’intercession magique ainsi orchestrée ne peut que porter ses fruits. Et c’est bien ce qui est en train de se passer au tout début de notre histoire. Car aussi étrange que cela puisse paraitre, les serpents de la contrée, envoutés par les mantras des brahmanes, sont irrésistiblement attirés par le brasier sacrificiel où, tels des papillons, ils se jettent par centaines. Le rituel de Janamejaya n’a en effet qu’un but : éradiquer la gente serpentine de la surface de la Terre pour venger la mort de son père, tout récemment victime d’une de ces créatures malfaisantes.
Mais que serait un monde sans serpents : un paradis ou un enfer ? Telle est la question !
Génial ce début, non !
Au lieu de commencer l’histoire par son commencement, le Mahâbhârata nous raconte… sa fin.
Nous voilà situés deux générations après la Grande Bataille de Kurukshetra (dans les premières années du kali-yoga donc) et la vie a, semble-t-il, repris un cours à peu près normal. Au point que le petit-fils d’Arjuna veuille se comporter selon la vieille loi du talion, c’est-à-dire en se vengeant de celui qu’il tient pour la cause de son malheur.
Première leçon de dharma : Seule la miséricorde peut mettre un terme à l’engrenage sans fin du karma. Sans elle, la dialectique infernale « bourreau/victime » ne peut que se poursuivre indéfiniment.
Et seconde leçon : Ce qui arrive à chacun de nous n’est jamais dû au hasard. Quand quelqu’un est victime d’une apparente injustice, c’est en réalité que par son comportement antérieur il s’est attiré ce « retour de karma ». Et s’il prétend qu’il n’a rien à se reprocher, il suffit alors de fouiller dans son passé, y compris généalogique, pour trouver l’origine de son « malheur » présent. Car telle une dette qui ne s’éteint pas avant d’être intégralement remboursée, le karma de nos ancêtres peut nous poursuivre indéfiniment.
Je suis particulièrement frappé par l’actualité de cette leçon. L’arrière-grand-père de Janamejaya (le héros Arjuna) a involontairement fait souffrir la gente animale en déforestant par le feu une vaste région sauvage où lui et ses frères voulaient installer leur nouvelle capitale. L’entreprise, comme on le verra au cours du récit, fut un franc succès. À grands coups de pelleteuses, de bulldozers et de grues (de l’époque!), les Pânndavas réussirent à bâtir sur ce qui n’était au départ qu’une jungle inhospitalière une immense et magnifique cité : Indraprashta (= « la citée semblable à celle du roi des dieux », ça en jette, non!). Mais ils avaient juste oublié « un détail ». C’est que cette terre qu’ils s’étaient appropriée sans se poser de question sous prétexte qu’elle était « sauvage » abritait en réalité une foule de créatures vivantes de toute sorte, animaux et plantes, qui périrent par centaines de milliers dans cette entreprise « civilisatrice ». Alors, oui, Arjuna a échappé de son vivant à cet aspect de son karma. Tout comme au XXème siècle, nos propres parents et grands-parents ont échappé au karma ayant consisté à sacrifier plus de la moitié des êtres vivants non humains de la planète sur l’autel du Progrès et de la Civilisation. Mais il se pourrait bien que leurs descendants (vous et moi) soient contraints rapidement de « payer la facture » de cet effondrement de la biodiversité ! Telle est en tous les cas l’une des leçons les plus fortes que je retiens de cet épisode!
Et vous ?
Le who is who de cet épisode
Bonne, nouvelle, la plupart des personnages de cet épisode ne reviendront pas dans la suite du récit. Vous n’avez donc pas besoin de faire l’effort de mémoriser leurs noms. Qu’il vous suffise de vous souvenir du patronyme du troisième des Pândavas, le prince et héros entre tous Arjuna. C’est à travers lui que la lignée s’est continuée et que « La Grande Histoire des Bhâratha » a pu finalement arriver jusqu’à nous !
Si vous y tenez vraiment, notez la filiation : Arjuna => Parikshit => Janamejaya.
Et puis gardez aussi dans le coin de votre tête le nom de cette splendide cité antique : Indraprashta, l’éphémère capitale des Pândavas, que certains localisent à l’emplacement de l’actuelle Delhi. Dans la suite du récit, nous serons amenés à y séjourner, et même à visiter son extraordinaire palais…
NB : Pour accéder à l’index de tous les épisodes disponibles, cliquez ICI
Telle une roue, le dharma permet d’avancer efficacement dans la vie !
Dans le deuxième épisode de son podcast, Laura se retient encore de commencer sa narration car elle veut d’abord nous donner quelques informations de base sur la notion de dharma. Celle-ci est en effet la clé de voute de tout le Mahâbhârata qui peut être lu comme un traité « illustré par l’exemple » de ce que sont à la fois le dharma (le juste ordre des choses) et l’a-dharma (l’absence de justesse et de justice) dans les affaires humaines. « Moteur »!
J’ai peu de choses à dire sur cet épisode, d’autant plus que je me suis déjà longuement exprimé l’an passé sur la notion de dharma. Si vous ne voyez pas de quoi il s’agit ou si vous voulez juste vous rafraîchir la mémoire, cliquez ICI
Ceci étant, le rapprochement que Laura fait entre la notion indienne de dharma et la notion grecque de thémis mérite quand même qu’on s’y arrête quelques instants. Nous verrons bientôt en effet que comme dans la Grèce antique, le Mahâbhârata n’hésite pas à personnifier le dharma, cette notion devenant dans certains passages du récit un dieu à part entière. Petite différence, celui-ci est alors masculin et non pas comme en Grèce, une figure féminine. Mais à part cela, les attributs traditionnels de Thémis que sont la balance et le glaive conviennent tout à fait à Dharma. La balance est le symbole à la fois de l’équilibre et de l’objectivité des lois de l’univers et le glaive rend compte de la force intrinsèque du juste. Si je sais que j’ai raison, je dispose naturellement d’une capacité à défendre ma position plus grande que si je sais que j’ai tort ! Il illustre aussi cette idée chère au Mahâbhârata que pour faire triompher le dharma, on peut être amené, en dernier recours, à prendre les armes!
Sur le tableau ci-dessous (du 18ème siècle), outre la balance et le glaive, Thémis porte sur sa tête une colombe. Cela nous rappelle opportunément que la source d’inspiration première de toute justice se trouve dans l’Esprit Saint, c’est à dire en Dieu lui-même…
Je profite de la brièveté de cet article pour commencer une « galerie de portraits« . Mon idée est de lister ici les noms des principaux protagonistes de l’histoire, au fur et à mesure qu’ils seront introduits par Laura dans son récit.
Pour aujourd’hui, il faut retenir de cet épisode les trois patronymes suivants :
1) Yuddhishthira : c’est l’ainé des cinq fils de Pându (les Pândavas). Il est l’incarnation de la perfection morale (il porte le surnom de dharma-raja, soit littéralement, roi du dharma). Quand Swâmi Prajnânpad était jeune (du temps où il s’appelait encore Yogeshwar), il avait développé une forte admiration pour ce personnage du Mahâbhârata qu’il considérait comme l’incarnation de son idéal. Au point qu’il a écrit sur lui un petit essai qui lui a valu un premier prix de littérature au sein de son collège!
2) Arjuna : c’est le jeune frère de Yuddhisthira. Guerrier hors pair, il sera le « général en chef » du camp des Pândavas lors de la Grande Bataille.
3) Krishna : c’est un prince d’une autre maison royale que celle des Pândavas. Il va devenir leur allié et ami et le moment venu, jouera pour Arjuna le rôle d’instructeur spirituel. C’est en son honneur que cette partie du récit portera le titre de » Bagavad Gîtâ », c’est-à-dire de « Chant du Bienheureux (Krishna) « .
Allez, c’est promis, dans le prochain article, on plonge pour de bon dans le premier épisode de notre feuilleton !
NB : Pour accéder à l’index de tous les épisodes disponibles, cliquez ICI